Aléatoire chronique du doute


Le jour de parution de cette chronique est incertain. En 2009, dans un pays qui crépite, à longueur de verbiage politique, de prétentions modernistes, nous en sommes encore à assumer une telle scène : les travailleurs de l’imprimerie viendront ce samedi soir, soirée de doute, dans leur atelier pour y travailler… peut-être.

Car, comme c’est la nuit du doute, ils patienteront devant la télévision à regarder et écouter la commission nationale de l’observation du croissant lunaire, jusqu’à ce que sa décision soit prise : Aïd ou pas Aïd ?
À son tour, le personnel de l’imprimerie mettra en œuvre, selon le résultat de l’opération d’observation du croissant, son plan A ou B. Si l’Aïd est pour lundi, les rotatives démarreront, aussitôt, avec un peu de retard sur l’horaire habituel…Tant pis pour les éventuels retards de distribution des journaux imprimés en dernier. Et si l’Aïd est pour dimanche, les employés de l’imprimerie rentreront tranquillement chez eux, avec le sentiment du devoir — divin — accompli. Après avoir rendu les originaux de pages de journaux aux représentants des titres de presse qui auront patiemment attendu là le résultat du conclave des ulémas, en contact avec le réseau national de scrutateurs de croissant. Car, auparavant, et durant la journée entière, les entreprises de presse auront fonctionné comme si le journal devait être imprimé et diffusé : réunions, contacts, “couvertures”, reportages écrits et photographiques, documentation, contacts des bureaux et correspondants, déplacements,  rédaction, correction, mise en forme…

Selon que le croissant apparaisse ou non, les distributeurs seront, à leur tour, informés de la disponibilité ou de l’indisponibilité de la presse écrite. Les buralistes le sauront, le lendemain, s’ils daignent ouvrir pour attendre une improbable livraison de journaux.
Le prétexte religieux a déjà servi aux imprimeries de suspendre, sur instruction du gouvernement selon le syndicat d’une des entreprises d’impression, leur activité dans la nuit du jeudi au vendredi. Et il sert, ici, à tourner cette caricaturale scène de la vie de tout un secteur d’activité : pendant les dernières (ou avant-dernières) vingt-quatre heures avant l’Aïd, il tourne sans savoir s’il le fait à vide ou à plein. On aura ainsi délibérément mobilisé des équipes de techniciens, de journalistes, de rédacteurs, de conducteurs de véhicules, utilisé des lignes de communications, des voitures, des ordinateurs pour un produit qui ne verra peut-être pas le jour.

Si la scène semble se dérouler selon la règle des trois unités du théâtre classique (une seule intrigue, un temps qui ne dépasse pas la durée de cette intrigue, et un seul lieu, l’industrie de la presse), il est possible qu’elle se soit répétée dans des dizaines d’autres secteurs. Durant une journée franche, un pays vit en grande partie dans le doute organisé.
Au prix de compromettre le développement du pays, le pouvoir semble se complaire à sous-traiter l’ordre à tous ces vigiles religieux. Le plus douteux, n’est-ce pas ce mode de gestion de l’État qui consiste à se déresponsabiliser en se défaussant sur le respect des croyances et coutumes populaires ?

M. H.

NB : Cette chronique aurait pu paraître dimanche. Ce qui m’aurait obligé à en écrire une nouvelle pour le présent numéro. Mais le pieux doute en a décidé autrement. Pour illustrer un des problèmes qui en découlent, ce commentaire est publié tel qu’il fut écrit pour l’édition de dimanche. Le temps employé ne vaut plus : vous l’aurez donc adapté par vous-même.

LIBERTÉ

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