Daho Djerbal (Direteur de la revue NAQD)

« Il n’existe pas de canaux pour négocier politiquement le changement »

EL WATAN 04/02/2008 Daho Djerbal (Direteur de la revue NAQD)
Universitaire émérite, Daho Djerbal dirige depuis de nombreuses années la revue Naqd, l’une des rares tribunes de critique sociale. A ce titre, il revient dans cet entretien sur le 24e numéro de cette prestigieuse revue, un numéro entièrement dédié à la dissection du phénomène de la violence terroriste.

Le dernier numéro de la revue Naqd a pour thème générique « Terrorisme, Etats et Sociétés ». Pourriez-vous nous présenter succinctement ce numéro et nous parler un peu de la démarche que vous vous êtes imposée pour la compréhension de ce phénomène inquiétant entre tous qui est celui de la violence terroriste ?
Tout d’abord, il faut savoir que depuis sa création, la revue Naqd s’est donnée comme projet de tenter de répondre à des problèmes qui nous interpellent au sein de la société algérienne. C’est notre quinzième année d’existence et, au fil de ces quinze ans, nous avons abordé un certain nombre de questions, chaque fois sous un angle particulier : sociologique, économique, politique, historique et autre. Concernant cette thématique, il se trouve que c’est un phénomène dont une grande partie de la société algérienne est victime. Il s’agit de ce qu’on appelle « le terrorisme ». Je mets cela entre guillemets parce que nous nous sommes rendu compte avec le temps que la notion de « terrorisme » est utilisée à tort et à travers pour désigner des phénomènes parfois différents, des phénomènes dont les contenus, les objectifs et les manifestations ne sont pas les mêmes. On a ainsi regroupé toutes ces notions sous un terme générique qui est le mot « terrorisme » si bien que ce terme est devenu un fourre-tout. On s’est rendu compte que l’usage de ce terme est fait principalement par les puissances dominantes dans le cadre d’une logique de lutte contre le terrorisme. En vérité, cette façon de désigner le phénomène du terrorisme dépend du lieu dans lequel on l’exprime et, d’une manière générale, il nous a été donné de constater que les puissances, et la principale de ces puissances dans le monde (les Etats-Unis, ndlr), en ont fait non seulement une doctrine mais un objectif de domination globale. On a utilisé le terme de « terrorisme » pour lancer un programme qui est celui de « la guerre contre la terreur ». C’est un problème qui ne s’est pas posé seulement en Algérie, mais dans d’autres pays du monde, au point que des intellectuels critiques, du Sud comme du Nord, se sont rencontrés en novembre 2006 à Paris dans le cadre d’un colloque organisé par deux organismes internationaux, le Centre de recherche de Calcutta et le Collège international de philosophie de Paris, pour décrypter les notions de terreur et de terrorisme. A ce propos, il y a lieu de relever une convergence des analyses sur le fait que le 11 septembre a été une date extrêmement importante dans le sens où elle constitue un tournant dans l’histoire contemporaine des relations internationales et un tournant décisif dans la relation que les Etats et les sociétés peuvent avoir avec les conflits internes.

Les nombreuses études, fort pertinentes par ailleurs, qui émaillent ce 24e numéro laissent parfois le sentiment que le phénomène du terrorisme reste encore difficile à cerner. Un chercheur a parlé de 108 définitions différentes du mot « terrorisme ». Pourquoi dans le champ des sciences sociales a-t-on tant de mal à décrypter ce phénomène ?
C’est toujours le même problème. Le fait est que le champ des sciences sociales est un champ très ouvert dans lequel des historiens, des sociologues, des politologues s’exercent à appliquer à des phénomènes conjoncturels des notions universelles. D’où notre volonté de savoir de quoi nous parlons aujourd’hui quand on parle de terrorisme. A chaque fois que nous utilisons un concept ou une notion, il est impératif d’en légitimer l’usage selon le contexte dans lequel on le pose, autrement, il y a danger. Si on applique le terme de terrorisme à toutes les manifestations de la violence, à ce moment-là, les actions menées par les fidayine pendant la guerre de Libération nationale, les actions menées par l’Armée de libération nationale, et qui étaient désignées par les Français sous le qualificatif de « terrorisme », on peut les prendre à notre propre compte. Il faut faire très attention parce qu’à ce moment-là, on élude les facteurs qui ont déterminé l’usage de la violence. Deux désirs sont à l’œuvre, en l’occurrence : il y a le désir de domination d’un côté, et il y a le désir de libération de cette domination, de l’autre. Il convient de relever, par ailleurs, que l’usage de la violence, de la violence nue, n’est pas seulement le fait des opposants à un système, un régime ou une idéologie dominante, mais c’est aussi le fait de l’Etat. C’est-à-dire que l’Etat va justifier l’usage massif et systématique de la violence contre la société pour justifier sa domination sur la société.

Ce que Max Weber appelait « le monopole de la violence légitime »…
Absolument ! Et une fois que le monopole de la violence légitime est contesté, on va utiliser cette violence légitime d’une manière extrême pour écraser toutes les formes de contestation. Et c’est la démocratie qui en fera les frais.

Depuis les attentats du 11 avril 2007 à Alger, nous assistons à une sorte de mutation du terrorisme en Algérie avec l’apparition des attentats suicide. Comment l’homme de science que vous êtes appréhende-t-il la figure du kamikaze, catégorie dont on peine à situer la « généalogie » dans l’histoire de l’islamisme armé algérien ? On vous connaît surtout comme historien, y a-t-il dans l’histoire du Mouvement national quelque « trace » d’éventuelles « actions suicide » dans la guerre contre l’occupant ?
Pour cette question des attentats et des formes qu’ils revêtent ces derniers temps en Algérie, disons les « attentats kamikazes », on ne peut pas dire qu’il y a une relation avec ce qui s’est passé durant la guerre de Libération. Il faut juste rappeler que la guerre de Libération a été menée par des militants politiques, des militants nationalistes formés pour l’essentiel dans le cadre d’un parti politique qui est le Parti du peuple algérien. Ce que nous avions dans les années 1950 en Algérie, c’était des militants en armes. Les actions qui étaient menées étaient des actions qui visaient à contester la suprématie de la France sur le territoire algérien. C’est une forme de contre-violence, la première violence étant celle de l’occupant. Quand on prend par exemple le soulèvement du 20 août 1955, aujourd’hui, certains historiens français, que nous considérons ici comme des révisionnistes, estiment que la violence était partagée, renvoyant dos à dos la violence coloniale, massive, systématique, de longue durée, brutale, profonde, avec la violence de celui qui veut se libérer de cette violence coloniale en utilisant des moyens artisanaux. Jamais, à aucun moment, les fidayine ou les djounoud de l’Armée de libération n’ont vécu leur acte comme un acte suicide. Depuis 20 ans, j’enregistre le témoignage des acteurs principaux de la guerre de Libération, qu’ils fussent politiques ou membres de l’ALN, à aucun moment, je n’ai entendu parler d’attentats suicide. Donc, la question centrale est : quelle est la signification du phénomène kamikaze ? On peut considérer que l’une des premières manifestations dans l’histoire contemporaine du phénomène kamikaze a été les avions suicide de Pearl Harbor et d’autres durant la Seconde Guerre mondiale qui ont été utilisés contre les flottes américaines. Ce phénomène de kamikazes est donc un phénomène nouveau dans notre histoire. Cela confirme une chose, c’est que ce que l’on appelle le phénomène du terrorisme islamiste en Algérie n’est plus un phénomène national.

Comment analyseriez-vous le rapport des kamikazes à la mort, de la figure archétypale du guerrier de Pearl Harbor au kamikaze « made in Al Qaïda ». N’y a-t-il pas quelque chose de « pathologique » là-dedans ? Le sociologue iranien Farhad Khosrokhavar parle de « martyropathie »…
Les facteurs qui ont poussé à devenir kamikaze pour le Japonais, c’est l’appel de l’Etat japonais, un Etat impérial, au moment où il se trouvait lui-même, dans sa volonté de puissance et de domination de l’Extrême-Orient, contesté par une autre puissance qui voulait elle aussi asseoir sa domination sur le Pacifique. Donc, on a affaire ici à la confrontation de deux superpuissances, et le sacrifice du kamikaze japonais était un sacrifice pour l’empire et l’empereur nippons. En revanche, l’action des kamikazes dans le contexte actuel, que ce soit en Irak, en Algérie ou dans d’autres régions du monde, si on considère que les commanditaires sont les réseaux d’Al Qaïda, leur champ d’application n’est plus un champ d’application national ou « nationalitaire », mais c’est un champ international. Vous avez fait référence au chiisme. Il faut savoir que dans le chiisme, il y a une place pour le martyrologue. Mais c’est un autre système référentiel.

Des analyses un peu « courtes » ont cru voir dans le marasme social ambiant et la précarité qui touche un nombre croissant d’Algériens un terreau pour l’émergence de cette nouvelle catégorie d’activistes. Quelles sont les limites de cette explication ?
Cela est vrai mais ce n’est pas suffisant. Il est vrai que la politique de l’Etat en Algérie, au Maroc et dans d’autres régions du monde a entraîné une précarisation d’une partie importante de la population. Cela a provoqué une sorte de désenchantement par rapport au champ du politique. L’absence d’une vraie politique d’émancipation de la société algérienne vis-à-vis de la misère, de la pauvreté, de la précarité, l’absence d’une véritable politique d’intégration de la société dans la détermination de son propre destin, tout cela a produit des plaques de misère et provoqué des phénomènes de désespoir. Ces phénomènes peuvent se manifester d’une manière très diversifiée : la consommation de la drogue, le banditisme ou encore les dépressions, la somatisation. Tout cela existe en Algérie et à une grande échelle. Mais cette politique-là va produire autre chose. La politique de l’Etat et la façon dont l’administration publique s’exerce, je parle de la corruption, je parle de la prédation, vont entraîner une révolte. Or, toute forme de contestation et de révolte a besoin de canaux et de médiation pour pouvoir s’exprimer et négocier un nouveau contrat avec l’Etat central. En prétextant et en grossissant les effets du terrorisme, le chapitre de la sécurité, soit sur le plan des budgets, soit sur le plan de l’administration publique, se verra installer au centre de la politique de l’Etat. Celle-ci ne prend dès lors de sens que par la lutte contre le terrorisme pour assurer la sécurité. Par conséquent, la sécurité devient la seule politique de l’Etat et, de ce fait, elle verrouille et ferme le champ du politique et de l’activité sociale. Le paradigme sécuritaire devient le seul paradigme de la gestion et de l’administration des choses. Il va brider et empêcher l’expression des autres formes de la négociation. Il va verrouiller les canaux et les médiations par lesquels peut s’instaurer une négociation pour un nouveau contrat social. Les partis politiques ne représentent plus le canal par lequel la société peut négocier un nouveau contrat avec l’Etat puisqu’ils sont eux-mêmes bridés et empêchés de s’exprimer. Le résultat des suffrages populaires est perturbé soit par la fraude, soit par l’interdit. A ce moment-là, on constate que plus il y a d’insécurité, plus il y a de pouvoir autoritaire. Et plus il y a de pouvoir autoritaire, plus il y a de désespoir. Et ce désespoir peut aussi s’exprimer par les harraga, des gens qui mettent leur vie en danger, pas celle des autres, pour pouvoir partir ailleurs. En définitive, le terrorisme a bon dos pour pouvoir assurer le maintien du statu quo et le conservatisme dans ses formes les plus rétrogrades. Il tue toute possibilité de négocier politiquement les formes du changement et c’est le cœur du problème.

On a tendance parfois à mettre kamikazes et harraga dans la même « barque », si je puis dire, et le président Bouteflika lui-même les confondait à dessein à l’occasion d’une rencontre officielle sur la jeunesse. Pensez-vous que la destruction du lien social soit la même pour ces deux catégories ?
La destruction du lien social n’est pas le seul facteur de désespoir et de désespérance. Avec les politiques de l’économie de marché et du « tout marchandise », le lien familial s’est désintégré. Depuis maintenant près de vingt ans, la gestion de la société est une gestion par l’émeute. Il n’y a pas une seule région du pays, il n’y a pas une seule daïra ou commune qui n’ait pas connu une émeute. L’émeute, c’est quoi ? C’est une volonté de négocier un droit. Ce sont des formes non structurées, des formes prépolitiques. Elles ne peuvent pas être des formes politiques, c’est-à-dire traduites politiquement, pas plus qu’elles ne sont des formes juridiques, traduites par des lois au sein de l’assemblée parce qu’il n’y a pas les canaux par lesquels ces jeunes ou ces populations qui se soulèvent, qui vont casser des édifices publics, barrer des routes, etc., il n’y a pas de formes qui vont leur permettre de négocier d’une manière pacifique leur volonté de changement. Ce ne sont pas seulement des éruptions de colère. C’est une volonté de négocier avec ceux qui détiennent le pouvoir. Or, ceux-ci ne veulent pas de ce changement et donc ils poussent ces jeunes à s’insurger d’une manière de plus en plus violente.

L’image d’un jeune qui en vient à détruire son corps pour faire sens reste choquante. Pensez-vous que la « sécrétion » par le corps social de cette forme de nihilisme va continuer, va durer ?
Elle va continuer aussi longtemps et j’insiste sur ce point que cette personne, qu’elle soit jeune ou moins jeune, n’a pas trouvé des voies pacifiques, légales et reconnues de négocier le contrat qui la lie à la communauté, que ce soit la communauté familiale ou la communauté politique. La communauté religieuse ou la communauté citoyenne. S’il n’y a pas les canaux par lesquels on peut négocier la place et le statut de chacun dans le cadre de la communauté politique, et dans le cadre de la communauté citoyenne, cette personne va fatalement chercher d’autres voies et d’autres moyens. Or, justement, et pour conclure, en mettant au cœur de la politique de l’Etat la question de la sécurité, on détruit toutes les possibilités qu’a la société de négocier avec le pouvoir central. On verrouille tout au nom du statu quo et au nom de la conservation de l’ordre établi.

Naqd, revue d’études et de critique sociale. N°24 : « Terrorisme, Etats et Sociétés ». Prix : 400 DA. Contact : BP 63 bis. Ben Aknoun 16033 Alger. Website : www.revue-naqd.org  

par Mustapha Benfodil

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