Un tournant historique extirpé des mémoires

27 août 1957, réunion du CNRA au Caire

 La Tribune 01/09/2007

Un tournant historique extirpé des mémoiresLe 27 août 1957 se tenait dans un hôtel de la capitale égyptienne une réunion du Conseil national de la révolution algérienne (CNRA) convoquée, selon ce qu’en rapporte le regretté Saad Dahleb, à l’initiative de Krim Belkacem et de Abdelhafid Boussouf, le premier, membre du Comité de coordination et d’exécution (CCE), et le second, alors en charge de la cinquième wilaya.

Formellement, il s’agissait de pourvoir au remplacement, au sein du CCE, de Mohamed Larbi Ben M’hidi, assassiné dans les conditions que l’on sait maintenant, en février. Cinquante années plus tard, aucune indication ne vient rappeler ce congrès, ses enjeux, ses conséquences immédiates sur la conduite du conflit et surtout ses effets de plus longue portée, en particulier sur la nature des élites dirigeantes et les conceptions de la direction politique du Front et, par la suite, de l’Etat national. Il n’est pourtant pas sûr que la réunion du Caire, pour brève qu’elle ait été, puisse durablement être ravalée au rang de non-événement comme c’est le cas aujourd’hui encore et il est remarquable qu’elle soit éligible, sur le registre des occultations qui ont longtemps qualifié la gestion/instrumentation du passé par le régime issu de la crise de l’été 1962, à un statut assez singulier. On observera alors, pour le moins, qu’il ne s’agit pas du même refoulement dont avaient pu faire l’objet des acteurs comme Messali Hadj ou Ferhat Abbas ou des événements aussi décisifs que les accords d’Evian.

Cette réunion du CNRA, instance délibérative du Front de libération nationale, issue des décisions du Congrès de la Soummam d’août 1956, se tient dans un contexte difficile sur le terrain, en Algérie même et marqué au sein du Front par une exacerbation des tensions au sein de la direction.

La sortie contrainte du CCE -composé alors de Abane Ramdane, Krim Belkacem, Larbi Ben M’Hidi, Benyoucef Benkhedda et Saad Dahleb- hors d’Algérie, sous la pression de la dure répression engagée contre les militants du Front et contre les Algériens par les paras de Massu dans la capitale, devait mettre en jeu le destin de la deuxième direction du FLN depuis le lancement de l’insurrection. On sait, en effet, que le fameux comité des six –Mohamed Boudiaf, Mostefa Benboulaïd, Didouche Mourad, Krim Belkacem, Rabah Bitat, Larbi Ben M’Hidi- n’avait pu se retrouver comme convenu début janvier 55 pour faire le point de la situation et, de fait, il avait fallu pallier la disparition des uns ou l’arrestation des autres et, en tout état de cause, reconfigurer la direction sinon même l’organisation du Front, tâches auxquelles s’était principalement attaché, à partir d’Alger et dès le début de l’année 1955, Abane Ramdane.

On peut noter, toutes nuances égales par ailleurs, que le Congrès de la Soummam consacre près de deux ans d’activités politiques intenses qui avaient, hors des ralliements au Front, de Abbas et de ses amis de l’UDMA, des communistes algériens et enfin des dirigeants de l’Association des ouléma, clairement établi Alger et ses hommes –Ben M’hidi, Abane, Benkhedda particulièrement- comme le centre stratégique de l’animation de la résistance algérienne et du Front de libération nationale. La lecture attentive du remarquable témoignage publié par Mabrouk Belhocine sous le titre le Courrier Alger-Le Caire permet de sentir le poids des tensions, sinon des désaccords au sein de ce qui tenait lieu de direction du Front et donne à penser que le rôle et la place qu’occupait de fait Abane à la tête du Front suscitaient –déjà- au moins de sourdes résistances.

Une mise à mort politique L’un des procès –outre l’alibi religieux opportunément invoqué par Ben Bella au lendemain du Congrès de la Soummam autant pour prendre date que pour faire oublier sa défection sur le territoire national- constamment et plus ou moins insidieusement faits à Abane était celui d’avoir réintroduit dans le jeu politique les centralistes –entre autres, Benkhedda et Dahlab qui accédaient au CCE- et plus largement ceux que l’on désignait comme les «politiques» avec sans doute une note de dérision.

Il ne fait pas de doute que la sortie du CCE du pays affaiblissait notoirement l’une des thèses marquantes du Congrès de la Soummam, en l’occurrence celle du primat de l’intérieur sur l’extérieur et, du coup, est-ce même l’ensemble de la stratégie dessinée un an plus tôt à Ifri qui se trouvait plus ou moins explicitement remise en cause. Au moins, en partie, par le consensus longuement construit au niveau des instances dirigeantes autour de l’objectif de réduire et de marginaliser Abane. Dans son récit, Saad Dahlab note que «l’occasion était belle, et aussi bien Krim que Boussouf la saisirent pour ramener Abane à sa juste proportion et éliminer ses deux amis Dahlab et Ben Khedda qui semblaient toujours d’accord avec lui. Pour quel motif ? Ni Krim ni Boussouf ne donnèrent de raison au CNRA. Aucun membre de ce dernier ne demanda une seule explication». Dans le compte-rendu qu’il en donne dans son ouvrage le Temps des colonels, le journaliste-écrivain Yves Courrière est nettement plus explicite, relevant, entre autres, que cinq colonels constituaient l’ossature du nouveau CCE auxquels étaient adjoints, à titre honorifique, les cinq dirigeants détenus en France et quatre «politiques» -Abbas, Debaghine, Mehri–, Abane complétant le groupe avec pour charge la direction de l’organe du Front El Moudjahid. «Au soir du 27 août, les participants à cette réunion se séparèrent, note Courrière qui précise : «Après de longues discussions privées, ils avaient officiellement entériné les décisions prises par les militaires. Le déclin d’Abane s’amorçait. Pour le FLN, l’heure des colonels avait sonné.»(2).

La formation de l’armée-Etat Trois mois plus tard exactement, c’est entre ces mêmes mains, celles des cinq colonels du CCE, qu’allait se jouer le destin tragique de Abane, qui furent d’abord d’accord sur la nécessité politique de son élimination même s’ils se sont défendus d’avoir explicitement consenti à sa mise à mort par Boussouf. C’est dans la filiation politique de ce tournant, à tous égards historique, que se tiendra, deux ans plus tard, à partir d’août 1959, ce qui a été défini comme «la convention des colonels» qui avait rassemblé dix colonels de l’ALN des semaines durant à Tunis pour arbitrer l’imbroglio du conflit de pouvoir au sein de la direction et particulièrement entre Krim et les deux autres têtes du triumvirat, Ben Tobbal et Boussouf.

Analysant toutes les sédimentations de cette crise, l’historien Mohamed Harbi note que «si l’on veut comprendre le devenir de l’Algérie, c’est à la formation d’une armée-Etat qu’il faut se référer. Cette définition seule permet de suivre l’apparente confusion des convulsions algériennes»(3).

Elle éclaire assurément, au moins en partie, les conditions dans lesquelles se met en place, à la faveur de la crise de l’été 1962, le système politique autoritaire dont la logique profonde continue d’informer les soubresauts des centres de décision et d’alimenter les étés chauds d’Alger.

 

par Chaffik Benhacene

Vous devez être connecté pour poster des commentaires

Identification

Agenda

January 2018
M T W T F S S
1 2 3 4 5 6 7
8 9 10 11 12 13 14
15 16 17 18 19 20 21
22 23 24 25 26 27 28
29 30 31 1 2 3 4