Patrimoine

Aux origines des écritures libyques et tifinaghs

La dépêche de Kabylie 12/03/2008 Patrimoine

Le débat sur l’origine du tifinagh est toujours d’actualité. Il intéresse de plus en plus le monde scientifique. De nombreuses hypothèses sont avancées. Certains lui trouvent une origine punique, d’autres, par contre, avancent l’origine autochtone. Qu’en est-il au juste ?
Dès le néolithique, le souci de fixer et de transmettre un message à ses semblables s’est fait sentir chez l’homme. Il a commencé par raconter son quotidien, ses mythes et sa vie spirituelle en imageant et en dessinant sur divers supports. Seuls ceux qui étaient sur un support durable comme les parois rocheuses et la céramique nous étaient parvenus.

Dans le besoin donc de fixer des messages et de consigner les faits et pensées de façon durable, les peuples tels que les Sumériens, les Egyptiens, les Berbères, les Mayas et les Chinois ont inventé les graphies et les ont exploitées selon leur savoir et leurs langues. Ces premiers signes d’écriture traduisent un monde et construisent un sens à partir des signes symboliques (idéogrammes et pictogrammes). Et en évoluant, ces systèmes d’écritures deviendront plus tard des alphabets. Bien que les Phéniciens n’aient pas inventé le principe de l’alphabet, cependant on leur attribue le fait d’être l’ancêtre de plusieurs autres systèmes alphabétiques. En s’appropriant l’écriture phénicienne, les Grecs, lui ont ajouté les voyelles. Cette invention est capitale pour l’histoire des écritures puisqu’ elle a permis de fixer pour la première fois un son par un signe.

Le libyque, écriture des Amazighs, fait partie des plus anciennes écritures au monde et la seule écriture autochtone en Afrique du Nord. Le libyque tire son nom de Libye terme par lequel les Grecs désignaient l’Afrique ou encore de Lebou terme par lequel les Pharaons désignaient la partie occidentale de l’Egypte. Il couvre une superficie allant du Nil occidental et de la Nubie à l’Est jusqu’aux Iles Canaries à l’Ouest et de la Mediterannée au Sahel. Son extention correspond donc à l’aire d’extention de la langue berbère.

Malgré cela, le libyque n’a pas suscité d’intérêt particulier. Les historiens étaient peu bavards à ce sujet, c’est à peine qu’ils le signalèrent : Fulgence cet auteur africain précise que l’alphabet libyque compte 23 signes. Le libyque appartient à la famille linguistique afrasienne comme l’égyptien et le sémitique. C’est une écriture alphabétique consonantique qui se lit de bas en haut. La non-notation des voyelles, son évolution et son expansion dans le temps et l’espace rendent difficile son déchiffrement. Les seules écritures qui ont été déchiffrées sont celles dites orientales. Ainsi, le libyque oriental a été transcrit grâce aux inscriptions bilingues (punique et libyque) d’une dédicace du temple de Dougga (Tunisie) élevé en l’honneur du roi Masinissa par son fils Micipsa en l’an 10 de son règne soit 139 ans avant.J. C.

Selon la répartition géographique et le nombre de signes, les premiers chercheurs ont classé le libyque en trois groupes, l’oriental, l’occidental et le saharien.
L’alphabet oriental occupe le territoire numide et Massyles (Est algérien et Tunisie). Il comprend 24 caractères (Chabot, 1944).
L’alphabet occidental, quant à lui, occupe, le territoire des Massasyles et des Maures (Algérie occidental et Maroc). Il renferme des caractères différents de l’alphabet oriental. Et enfin l’alphabet saharien qui s’étend sur toutes les régions sahariennes.
En fait, ces alphabets ne sont que des variantes qui ont tous un même dénominateur commun le générique’’ libyque’’. L. Galand écrivait : " Il faut renoncer à tracer une limite géographique précise entre les alphabets qui sont autant de facettes d’une culture "[1]. Les Tifinaghs, forme moderne du libyque sont seulement conservés chez les Touaregs. Selon les chercheurs, ces inscriptions sahariennes se divisent en trois groupes. Les tifinaghs anciens apparaissent dans un contexte caballin (période du cheval). Le deuxième groupe des tifinaghs, lisibles apparaît dans le contexte camelin (période du chameau) celle qui suit la période caballine. Enfin le troisième groupe est celui des tifinaghs récents que les Touaregs parviennent à lire et qui remontent au moins au V siècle après J. C, date du mausolée de Tinhinan à Abalesa dans le Hoggar. Son usage se limite à des dédicaces, à des messages amoureux…

Qu’en est-il alors des origines des écritures libyques ?
Les hypothèses sur les origines des écritures libyques sont nombreuses, cependant deux reviennent souvent dans le débat : l’origine phénicienne/punique et l’origine autochtone.
Les arguments sur lesquelles se sont basés les défenseurs de l’origine phénicienne ou punique sont la similitude de quelques lettres et l’étymologie du mot tifinagh qui veut dire phénicienne.
Cette thèse de rattacher l’origine du libyque au phénicien par l’étymologie du mot tifinagh n’a pas convaincu grand-monde. Salem Chaker de son côté avance une autre étymologie du mot tifinagh : Il existe dans l’Adrar des Ifoughas un verbe ‘efneg’ qui signifie écrire. Entre autres FNG, il y a aussi la racine FNQ qui est le contenu dans la domination du coffre domestique kabyle. Sachant que les coffres ont été utilisés comme cercueils dans l’antiquité libyque et punique. La Kabylie qui n’est pas loin de la zone d’influence du punique a sans doute été influencée au niveau des rites funéraires et que le mot tifinagh signifierait d’abord épitaphes plutôt que les phéniciennes.

La forme des lettres libyques est généralement anguleuse et géométrique avec une direction verticale de bas en haut, en opposition avec la tradition phénicienne dont les caractères sont des traces simples onduleux et de direction linéaire. Galand L.(76) rattache le sens de la racine ‘’R’’ pan-berbère du verbe ‘’écrire’’ aru avant tout au sens inciser, graver et entailler. Cette notion de ‘‘marquage’’, ‘‘incision’’ précède l’usage de l’écriture. Longtemps, les linguistes se sont accrochés à l’idée que le phénicien est l’ancêtre des alphabets méditerranéens comme le grec donc aussi pourquoi pas le libyque. Or, les alphabets qui dérivent du phénicien ont été précédées d’un stade intermédiaire, ce qui n’est pas le cas du libyque. Chaker S. et Hachi S. écrivaient : " L’écriture libyque apparaît telle qu’on la connaît, partout où on la connaît avec son apparence très géométrique sans aucun stade intermédiaire qui pourrait rappeler des formes plus pheniciennes ou puniques comme par exemple c’est le cas entre le phénicien et le grec archaïque ou le nabatéen et l’arabe. "[2]

La combinaison de la linguistique et de l’archéologie et des moyens de datation modernes permet aujourd’hui de consolider l’hypothèse d’une origine locale. La découverte d’une gravure sur laquelle sont inscrits des caractères libyques à Azib n’Ikkis dans le Yaggour (Haut Atlas marocain) fait remonter l’ancienneté du libyque à l’age du bronze entre15 000 et 1 200 ans avant J-C. Hachid M. écrivait : " Le contexte econographique de cette gravure notamment un grand nombre d’armes métalliques, faisait remonter l’ensemble à l’age du bronze".[3] Les anciennes inscriptions phéniciennes remontent à 1100/1000 avant J. C : il s’agit de l’inscription du sarcophage du roi Ahiram à Byblos. L’histoire nous apprend que les premières colonies phéniciennes en Afrique du Nord remontent à 1 200 ans avant J. C et Carthage fut fondé qu’en 814 avant J. C. Or, à cette période le libyque s’est déjà mis en place. Tous ces arguments concourent à la thèse d’une origine autochtone.

Mais alors comment est né cet alphabet libyque ?
La réponse viendrait peut-être de l’art rupestre. De la période bovidienne à la période cameline en passant par la période caballine, l’art rupestre ne cesse de se schématiser. Les figurines tendent à se géométriser et l’abstraction s’installe. Tout un ensemble de motifs de losanges, de triangles, de carrés, de marelles, de lignes brisées, de chevrons, de croix…apparaissent dans l’étage caballin et camelin à côté des inscriptions libyques. Hachid M. (1999) écrivait : " L’hypothèse d’une genèse locale de cette écriture n’a rien de nouveau ni d’original, plusieurs linguistes ayant depuis longtemps défendu cette thèse bien avant nous, une thèse à laquelle nous avons tenté d’apporter de nouveaux éléments lorsque nous avons étudie les gravures rupestres de l’Atlas saharien, notamment la période libyco berbère de cet art"[4].

Quant à la réponse de l’origine du libyque, elle ne peut venir que de ce fouillis constitué de signes géométriques des parois rocheuses qui ressemblent étrangement aux motifs de décoration de poteries, de tapis, de sculptures sur bois, de tatouages, de bijoux et peintures murales berbères. Cet ensemble de signes, de symboles sont de véritables idéogrammes. S’agit-il d’une forme de graphie proto-alphabetique ? Il restera donc aux chercheurs de le confirmer et de trouver à quel moment et comment s’est faite cette transition.

Sources bibliographiques :

1) Amara Idir, 2006, Les inscriptions alphabétiques amazighs d’Algérie, HCA/ANEP, Alger.
2) Camps Gabriel, 1961, Aux origines de la Berbérie /Massinissa ou le début de l’histoire, Libyca, Alger.
3) Camps Gabriel, 1974, Civilisations préhistoriques de l’Afrique du Nord et du Sahara, Doin, Paris.
4) Camps Gabriel, 1996, Les Berbères, Edisud, Paris.
5) CHaker S. Hachi S, 1999, ‘‘A propos de l’origine et de l’âge de l’écriture libyco bebère’’, in Etudes berbères et chamito-sémitiques, pp 95-111, Peeters, Paris.
6) Galand Lionel, 1976, ‘‘La notion d’écriture dans les parlers berbères’’, Almogareb, V-VI (1974-75),p 93-98.
7) Hachid Malika, 1983, ‘‘L’art rupestre préhistorique en Algérie’’, in Al Insan, CRAPE, Alger.
8) Hachid Malika, 1983, La chronologie relative des gravures rupestres de l’Atlas saharien et la région de Djelfa, Libyca, Alger.
9) Hachid Malika, 2001, Les premiers Berbères. Entre Méditerranée, Tassili et Nil, Ina-Yas/Edisud, Aix En Provence..
10) Hachid Malika, 2007, ‘‘Les inscriptions rupestres du Haut Atlas et du Sahara central : à l’origine du libyque’’, in Colloque international : Le libyco berbère ou le tifinagh, HCA, Alger.
11) Lhote Henry, 1976, Les gravures rupestres de l’Oued Djerat, I et II, CRAPE, Alger.
12) Toudji S, 2007, Ecritures berbères : origines et évolutions récentes, in Colloque international : Le libyco berbère ou le tifinagh, HCA, Alger.
 

par Ramdane Lasheb, enseignant de tamazight à At Dwala.

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