Colloque international en hommage à Boukhobza

Un porteur de lumière ne meurt jamais

EL WATAN 27/04/2008

Boukhobza était le maître d’œuvre de la sociologie empirique en Algérie, de l’avis de tous les intervenants au colloque organisé en sa mémoire.

Ce que vous ensevelissez ce n’est que mon corps », une phrase de Socrate pouvant servir d’épitaphe sur toute tombe d’intellectuel et de penseur telle une défiance ultime pour continuer de hanter les esprits tourmentés des haineux assassins des libertés, et continuer d’habiter à travers œuvres et empreintes un monde dont le tort est de n’avoir pas su protéger ses porteurs de lumière. M’hamed Boukhobza est un de ses porteurs de lumière qui a été ravi à la vie en 1993 par les semeurs de la terreur et de la mort qui avaient pour rôle d’éteindre les flammes de la connaissance et du savoir au profit de l’ignorance et de la médiocrité. Pour traduire la citation de Socrate, l’Association algérienne pour le développement de la recherche en sciences sociales, appuyée par les amis de Boukhobza, en association avec le journal El Watan, a organisé un colloque international en hommage au chercheur que l’Algérie ne cessera de pleurer et de regretter sa perte. La mémoire de M’hamed Boukhobza, ressuscitée 15 ans après sa disparition, a réuni hier à l’Institut supérieur de gestion et de planification une très large composante de la société des chercheurs ainsi que la famille et les amis du défunt, mais aussi des étudiants dont la présence rassure sur l’avenir de la recherche et de la pensée en Algérie. « Il s’agit d’une flamme que l’on ne veut pas éteindre », souligne Rosa Cortes Journes qui, venant de France, a tenu à marquer du saut de l’émotion son témoignage pour un ami qu’elle pleure des mêmes larmes qu’elle verse sur une Algérie dont les blessures restent béantes. « Je le pleure comme toutes les victimes innocentes d’un monde cahotant et d’une paix incertaine », estime cette sociologue qui a accompagné avec tant d’autres jeunes chercheurs l’aventure scientifique et étique de Boukhobza qui avait fait de la structure de l’Aardes (Association algérienne des recherches démographiques, économiques et sociales) le terreau des enquêtes de terrain sur une société algérienne au balbutiement de son intégration dans le système post-colonial. Tous les témoignages et interventions de cette première journée d’hommage se sont accordés à qualifier Boukhobza de maître d’œuvre de la sociologie empirique en Algérie. « Cette initiative vise à redonner la place que mérite la recherche dans notre pays en prenant le témoin de son temps que fut Boukhoza dont nous continuons à recueillir les travaux pour servir de base de recherche à nos jeunes étudiants », explique Mohamed Benguerna, président de l’Aardes.

On ne veut pas que la flamme s’éteigne

Empruntant le ton du témoignage d’une époque difficile mais qui fut glorieuse pour la recherche au niveau de l’Aardes, le sociologue Rachid Sidi Boumediene fait le parallèle entre la situation d’un pays fonctionnant à tâtons et la gestion rigoureuse imposée par Boukhobza à ses jeunes enquêteurs et chercheurs en herbe : « Une seule ambition nous animait, c’était comprendre la société algérienne. Loin de l’oukase, Boukhobza a créé un laboratoire de recherche pour ouvrir la porte à la réflexion et à la critique en formant une pépinière de jeunes chercheurs. Cela relevait presque du miracle à l’époque, et ce fut possible grâce à la passion qu’animait Boukhobza. Si nous gardons une place dans nos cœurs pour des gens comme Liabes, Boukhobza ou Kheladi ce n’est pas à cause des circonstances de leur assassinat, mais parce qu’ils ont légué un amour de la recherche et de la connaissance de la société », indique Rachid Sidi Boumediene. A El Kenz Haoues de prendre la parole pour manifester son admiration pour l’homme que fut Boukhobza : « Il était notre premier recteur, critique mais jamais censeur. Boukhobza s’est distingué par ses nombreuses études réalisées à la demande des instances de planification et aussi par ses travaux de recherche publiés après son départ de l’Aardes ». Le directeur du Ceneap, organisme ayant hérité dans les années 1980 de la fonction de l’Aardes, a plaidé pour sa part pour la collecte de toutes les œuvres de Boukhobza dans le but de les mettre à la disposition des étudiants et des chercheurs : « Nous avons constaté qu’une trentaine d’études menées par Boukhobza sont introuvables, nous appelons tous ceux qui les ont en leur possession d’en faire profiter la communauté de recherche au Ceneap ». Le nom de Boukhobza s’est trouvé hier associé, et à juste titre, à un débat sur l’état de la recherche en Algérie. S’arrêtant sur ce point, l’historien Daho Djerbal a tenu à déplorer que l’héritage de l’Aardes en matière de recherche sociologique n’ait pas servi d’exemple à suivre aux structures qui lui ont succédé, à savoir l’Ineap et le Ceneap. « Les études faites par les héritiers de l’Aardes ne dépassent pas les 18 mois, elles sont transformées en sous-traitants et ne dépendent plus de cette volonté de gouvernance nationale. Elles sont plutôt devenues des instruments pour des études à la commande », précise l’enseignant d’histoire qui s’est vu encensé par Ahmed Benaoum en disant : « Après l’Aardes, la sociologie a disparu pour laisser place à la seule statistique. L’université a brillé par son absence du domaine de la recherche, car la volonté politique n’existe pas. L’Etat se donne les instruments d’appui à sa politique. »
 

par Nadjia Bouaricha

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