Salem Chaker. Professeur et linguiste berbère à la Sorbonne (France)

« Le culturalisme à lui seul ne suffit plus à sauvegarder l’identité et la culture »

EL WATAN 30/04/2008 Salem Chaker, professeur de la linguistique berbère à la Sorbonne (Paris), estime que le mouvement culturel berbère n’a pas réussi à construire de perspectives politiques. Il est resté exclusivement une référence identitaire. Entretien…

- Avril 1980 - avril 2008. Où en est aujourd’hui le mouvement culturel berbère ?

- Je dirai, au risque de choquer certains, que nous sommes devant une impasse. Pourquoi ? Parce que le mouvement culturel berbère était essentiellement culturel et n’a pas pu se donner des raisons et des objectifs politiques pour pouvoir ensuite les concrétiser sur le terrain. Néanmoins, il est apparu clairement aussi qu’il n’était plus un phénomène d’élite, mais une revendication de masse ancrée dans la société algérienne et kabyle en particulier. De ce point de vue, le 20 avril 1980 reste une date charnière.

- A votre avis, que faudrait-il faire pour sortir de cette impasse ?

- Il ne peut y avoir de projet culturel isolé de son contexte politique, social, culturel et économique. Les Berbères en général et les Kabyles en particulier ne peuvent pas, à mon avis, espérer à continuer à survivre et à se développer s’ils ne se dotent pas d’un véritable projet politique, juridique et économique global. Le culturalisme à lui seul ne suffit plus à sauvegarder l’identité et la culture.

- Et quelle serait la solution pour vous alors ?

- Je suis convaincu qu’il n’y aura pas d’autres perspectives pour les Kabyles en dehors d’une entité politique autonome. Il faut qu’ils se donnent les moyens pour continuer à exister dans la durée. L’autonomie est une force politico-juridique à laquelle on peut penser. L’exemple de la Catalogne est très édifiant. Il a réussi parce qu’il a fait l’association du culturel, du linguistique et du politique. Je suis convaincu que si les Berbères ne vivaient pas dans un cadre politique autonome, ils seront voués à la disparition. Tout travaille contre eux : langue minoritaire, mondialisation, marginalisation, islamisme, état oligarque…

- Quelle est la part du gouvernement algérien dans tout cela ?

- Il faut être juste. Il est évident que le régime algérien, qui n’est pas démocratique, n’a pas permis l’expression d’un débat ouvert et d’un véritable pluralisme politique. En revanche, on ne peut pas écarter la responsabilité des élites kabyles qui ont manqué de lucidité. Une grande partie de cette élite politique a joué le jeu de l’Etat nation. Je suis sidéré de voir les élites algériennes inféodées à l’Etat nation et ne se conçoivent pas en dehors de l’appareil de l’Etat, comme si c’était le seul horizon concevable.

- Est-ce que le gouvernement algérien a peur de l’autonomie de la Kabylie ?

- Oui, c’est certain. Tout ce qui va dans le sens de la remise en cause du monopole total de l’oligarchie de l’Etat sur tous les instruments de décision est dangereux pour les pouvoirs publics. Ce régime se perpétue depuis 1962 en monopolisant l’appareil de sécurité, la justice, la presse, l’économie et tous les autres domaines de la vie… Nous savons très bien qu’il n’y a pas de libéralisme économique en Algérie et qu’il s’agit juste d’un système de mafia économique relié directement au pouvoir central. Tout ce qui remet en cause le contrôle absolu de cette oligarchie d’Etat (notamment les entrées et les sorties de devises et les hydrocarbures) est un danger. Tout ce qui redonne un pouvoir à la presse et à la société civile est un danger car c’est une remise en cause du système. Il ne faut donc pas s’imaginer que le régime algérien accepte cette naturelle évolution (autonomie) en passant par un véritable débat. Devenir autonome ne peut-être que le résultat d’un rapport de force.  

par Yacine Farah

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