El Flaye

La Depeche de Kabylie 13/05/2008 El Flaye

Mouloud Mammeri vu par Ali Sayed

La Maison de jeunes d’El Flaye a accueilli un des témoins de l’ère des grands écrivains et penseurs de la culture algérienne en général et berbère en particulier mais aussi un élève et ami de Mouloud Mammeri. Ali Sayad, anthropologue dont la renommé dépasse les frontières, est natif d’Ath Yenni et appartient à cette race d’hommes qui investissent le savoir.

Avec sa double formation administrative et universitaire, il enseigna à l’université, en France notamment. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages de recherche et de littérature. A l’exemple du Premier agenda berbère en 1982, Le bulletin d’études berbères, La Narratrice, La rage dedans... Ali Sayad est aussi l’un des premiers à avoir codifié la langue berbère avec feu Mouloud Mammeri. Il a passé un certain nombre d’années dans les Aurès, le Hoggar et diverses contrées du Sud. Durant plus de 3 heures et sous le thème plus que significatif, “Le défricheur du savoir”, le conférencier dévoila à l’assistance composée en grande majorité de jeunes étudiants et autres invités de marque, à l’image du grand chanteur Amour Abdenour, du président d’APC de la localité et d’un groupe d’invités venus spécialement d’Alger pour prendre part à cet événement, les différentes phases de la vie de cette grande figure de la culture et littérature algériennes qu’est Dda l’Mouloud Mammeri.

Le fait Amazigh

Il commença par expliquer longuement comment est née la langue berbère en disant que l’écriture, porte la marque tragique de la ténacité de l’homme de durer en transmettant après lui la trace de son passage. La pierre et les parois rocheuses, les tablettes d’argile et la cire, le tissu végétal arraché à l’arbre, le liber ou les rouleaux de papyrus, la peau et l’omoplate d’animaux... en étaient les supports, en sont les premiers témoins.

L’homme amazigh, qui signifie en berbère homme libre, nom que se donnent les anciens habitants de l’Afrique du Nord et ceux, parmi eux demeurés encore berbérophones, a été le premier, ou tout le moins l’un des premiers à détenir un système d’écriture alphabétique, signalé de son temps par Hérodote sous le nom de libyque, et désigné aujourd’hui alphabet tifinagh, les Imazighen à part des inscriptions magico-religieuse gravées sur des stèles, des amulettes pour se protéger de tout malheur qui pourrait arriver, ou de courts messages laissés sur des parois rocheuses pour signaler leur marche d’un pâturage à l’autre, n’ont pas éprouvé le besoin de produire une littérature écrite : ils savent d’expérience le destin qui frappe les hommes et l’avenir réservé aux livres. C’est Sainte Beuve qui écrivait : “Le sort des hommes est ceci : beaucoup d’appelés, peu d’élus. Le sort des livres, le voici : beaucoup d’épelés, peu de lus”. Aux textes littéraires écrits, l’Amazigh leur préfère la production d’une littérature orale en prose ou en vers, exprimée dans une langue différente de celle pratiquée au quotidien. Ceci dit, que l’écrit est destiné au lecteur de l’extérieur qui a une vision égocentrique de la culture. Chez les Amazighs, l’identité n’est pas présentée par la différence à l’autre mais par son identité même : “Je suis plus moi-même en tant que je suis identique à moi-même car qui a peur de perdre son identité l’a déjà perdue”, dit de lui le poète et compositeur kabyle Cherif Kheddam. Lorsque l’écrivain amazigh écrit dans une langue étrangère, il reste profondément amazigh et ne perd pas son identité, il enrichit la culture universelle par son expérience et sa vision du monde, sa participation à la vérité. Il cite a titre d’exemple l’agronome Magon qui a écrit son encyclopédie agronomique en punique ; le roi Juba II a rédigé son Libyca— histoire du peuple amazigh— en grec ; Ibn Khaldoun, grand sociologue et historien, a écrit son discours sur l’histoire universelle en arabe ; Jean El Mouhoub et Marguerite Taos Amrouche et leur mère Fadhma Aït Mansour, Mouloud Feraoun, Mouloud Mammeri, Kateb Yacine et Tahar Djaout, pour ne citer que ceux-là, car la liste est longue, étaient des écrivains et poètes d’expression française.

Une référence nommée Mammeri

Après cette traversée de l’histoire de la culture du peuple berbère, Ali Sayad entre dans une autres phase concernant cette fois-ci directement Dda l’Mouloud Mammeri. Il dira de lui que son destin est exceptionnel. Né dans une famille relativement aisée, d’un père mort centenaire (1871/1972), plus artisan que paysan, détenteur du savoir traditionnel et de la parole publique. L’hadj Salem At-Maâmmer était l’avant-dernier tenant de la “Tamousni”, il maintenait active et énergique la mémoire séculaire des Aït Yenni et de la Kabylie. De plus, sa qualité d’amin (maire) de Taourirt-Mimoun, son village, faisait de lui la mémorisation des faits, coutumes et jugements des valeurs et du capital symbolique, de patrimoine culturel oral, de la geste fondatrice des villages Yennis et alentours. L’hadj Salem était “ la tradition faite homme ”.
Ajouté à ce climat plus que favorable à l’épanouissement du jeune Mouloud l’auteur dira qu’il était un témoin privilégié de son père et de son oncle, Iwennas At-Maâmmer, alors précepteur de la maison royale au Maroc. Il a reçu ainsi en gage ce sens élevé d’une culture hautement idéaliste.

La trajectoire commençait au lycée de rabat, au Maroc des années trente (1930) où se croisaient les langues de promotion culturelle et de mobilité sociale que sont le français, le grec, le latin et aussi l’arabe, diffusées par le lycée et les langues affectives du quotidien, porteuses d’émotion, de plaisir et de peine, transmises par la famille et la rue. Se posait alors pour lui, et pour les gens de sa génération, le problème des rapports entre la spécifité et l’universalité. Le jeune homme qu’il était en 1938 concluait dans “la société berbère” : “Mon passage de la culture berbère a un genre de vie qui je crois en est radicalement différent a été ce dont il fallait avec douleur m’arracher après l’avoir longtemps chéri, c’est-à-dire tout le stock de vérités que l’on m’avait inculquées et dont j’étais forcé de reconnaître la fausseté ou le leurre”.

Des années après ce déchirement entre deux sociétés qui avaient chacune ses traditions et ses valeurs et devant ces propositions contradictoires Dda l’Mouloud, comme tous les écrivains de sa génération inconfortablement assis dans le contexte politico-social dans lequel ils étaient insérés, ne se présente pas en totale innocence pour réaliser “cette irréalisable conciliation” en totale objectivité : soit “s’enfermer dans un ghetto culturel”, soit “se faire semer à tous les vents”. Cette problématique évoquée depuis l’Antiquité, c’est chez un écrivain berbère, Térence, qu’il trouva une bonne définition de l’universalité : “Je suis un homme, rien de ce qui touche à l’humanité ne m’est étrange” . En effet, rien des sentiments humains n’était étrange à Dda l’Mouloud. Ali Sayad évoqua ensuite le passage de Dda l’Mouloud à la tête du Centre algérien de recherche anthropologique, préhistorique et ethnographique (C A R A P E) du début des années soixante-dix (1970) jusqu’à sa mise en retraite en 1980. Pendant cette décennie et grâce a sa haute conscience scientifique, son érudition, Dda l’Mouloud Mammeri a marqué de son empreinte un esprit d’ouverture aux recherches menées au C A R A P E dont la qualité des publications est connue et appréciée auprès des chercheurs en sciences sociales de toutes les universités. Il a fait de ce centre un lieu de convergence où les esprits se rencontraient. Ils étaient préhistoriens, anthropologues, sociologues, linguistes, géographes, historiens. Ils venaient aussi bien de l’Europe occidentale et des Amériques que de l’Europe de l’Est ; ils étaient aussi Marocains, Tunisiens, Egyptiens, Soudanais, Maliens, Négériens, de l’intérieur du pays, qu’ils soient universitaires ou simples curieux en quête de savoir, Dda l’Mouloud les recevait et leur ouvrait la bibliothèque qui devenait ainsi le lieu privilège d’un fonds documentaire. L’auteur étalera ensuite les tenants et aboutissements de l’une des affaires qui marquera à jamais l’histoire du peuple berbère et le point de non retour dans son combat pour recouvrer pleinement son identité, à savoir l’annulation de la conférence que devait animer Dda l’Mouloud Mammeri à l’université de Tizi Ouzou par les tenants de la parole unique un certain 10 mars 1980, où un pamphlet provocateur était publié dans les pages d’un quotidien national signé par un certain K. B. où il a écrit notamment “… à la suite d’une conférence annulée d’un homme qui, pour prétendre être le chantre d’une culture berbère, n’a rien fait de tel comme contribution à son pays que de rédiger un travail de “création intellectuelle sur la culture aztèque”, “la langue arabe-revendication de notre peuple- est notre langue nationale et il est temps qu’elle reprenne la place qui lui revient dans tous les secteurs d’activité de notre pays”, a poursuivi l’auteur de cet écrit non pas en langue arabe qu’il était censé défendre mais dans la langue du colonisateur qu’il était censé dénoncer. Dans sa réponse, que bien entendu ce quotidien n'a pas publié, Dda l’Mouloud revendiqua à son tour le peuple algérien et sa qualité de chantre : “Vous dites la volonté, que vous-mêmes appelez unanime, du peuple algérien comme si ce peuple vous avait par délégation expresse communiqué ses pensées profondes et chargés de les exprimer. Entreprise risquée ou prétention candide ? Quelques affirmations aussi péremptoires dans la forme qu’approximatives dans le fond peuvent être l’expression de vos idées (si l’on peut dire) personnelles. Pourquoi en accabler le peuple ? (…) vous me faites le chantre de la culture berbère et c’est vrai. Cette culture est la mienne, elle est aussi la vôtre. Elle est une des composantes de la culture algérienne ; elle contribue à l’enrichir, à la diversifier, et à ce titre je tiens (comme vous devriez le faire avec moi) non seulement à la maintenir mais la développer”. Tout le monde connaît la suite des évènements qui ont enfanté le Printemps amazigh en 1980 et le Printemps noir de 2001. Toujours sur sa lancée, Ali Sayad dira que Dda l’Mouloud n’est pas tombé dans le piège de l’analyse fossilisante de l’immobilité des choses ; il a rempli cette fonction de passeur et c’est lui qui criait le manque pour atteindre la plénitude.

Un apport inestimable

Dans le n°1 de décembre 1983 de la série spéciale de Tafsut Dda l’Mouloud écrivait “...le mouvement d’avril a fait ressortir l’importance que le peuple algérien accorde à la culture et d’abord — il convient de préciser — à sa culture. Il a ainsi permis par son action de définir cette notion mieux que n’avaient su le faire d’amples et savantes dissertations théoriques. Il a en particulier rejeté deux conceptions erronées qui malheureusement continuent de sévir encore”: “La première consiste à confondre la culture avec le folklore et la seconde est de croire que la culture se décrète (...). On ne crée pas une culture à coups d’ordonnances, on ne l’enferme pas dans une “maison de la culture”, ni dans des “programmes” hebdomadaires soigneusement et surtout strictement contrôlés, ni dans les parenthèses vite fermées d’une “semaine culturelle” ou l’on se sert en vrac quelques succédanés. La culture vit de liberté. Elle est l’expression la plus haute et la plus authentique de la vie d’un peuple. Elle fait partie de son existence la plus essentielle, comme l’air qu’elle respire, comme le pain et l’eau ; elle émane de sa vie, de ses problèmes, de ses rêves, de ses espoirs et y ramène... ”.

Au-delà de l’hommage qui est rendu aujourd’hui à ce grand homme qui resta pourtant toute sa vie simple et modeste, bon et généreux et conscient de la disparition à une vitesse vertigineuse des langues et des cultures orales, Dda l’Mouloud s’est empressé de “happer” les brandons des derniers feux, faisant quitter la colline, il faisait traverser les Mokrane, Menach, Aâzi, Davda, l’Asaka, le gué, pour aller à la rencontre du monde. Il réveilla l’Arezki du Sommeil du juste autour d’un feu de faux humanisme ; le docteur Lazreg et L’opium et le bâton découvraient que le peuple d’un même Atlas n’avait pas besoin de traducteurs pour ne pas être trahis : après la traversée du désert, Mourad revenait sur la terre des ancêtres pour dormir l’éternité après Ba Salem est chanté le dernier Ahellil. Le foehn, ce vent chaud et sec, préparait Abane Ramdane pour une vraie bataille d’Alger, tandis que le banquet intéressait au-delà de la mort des Aztèques la mort de la civilisation de la tente, celle des Berbères Touaregs. Bien plus qu’un autre, Dda l’Mouloud Mammeri a su ouvrir la voie à la berbérité et donner de la voix à Timmyzgha à la fois une et plurielle, lui restituant grâce au discours qui fait de tamazight une langue. Dans sa modestie, il était conscient que le défricheur va comme il peut et non comme il veut.
 

par Arezki Toufouti

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