Yves Saint-Laurent-Le petit prince de la haute couture est mort

Couturier ? Non, fabricant de bonheur !

EL WATAN 05/06/2008 Yves Saint-Laurent-Le petit prince de la haute couture est mort

« Le plus beau vêtement qui puisse habiller une femme, ce sont les bras de l’homme qu’elle aime. Mais pour celles qui n’ont pas eu la chance de trouver ce bonheur, je suis là. »

 

Yves Saint-Laurent
Les femmes, qui suivent de trop près la mode, courent un grand danger. Celui de perdre leur nature profonde, leur style, leur élégance naturelle. L’élégance, c’est une façon de se mouvoir, de savoir s’adapter en toute circonstance. Sans l’élégance du cœur, il n’y a pas d’élégance. Quand on se sent bien dans un vêtement, tout peut arriver. Un bon vêtement, c’est un passeport pour le bonheur !

Enfant, il y pensait déjà ! Devenir artiste en se surprenant à rêver de changer la mode. On n’était pas à l’époque des bouleversements et la mode était loin de changer le monde. Lui ne s’est pas posé beaucoup de questions, mettant toute son énergie, non pas à libérer les femmes, mais à leur donner le pouvoir ! Pour le commun des mortels, la mode est plutôt un luxe, une gâterie, un opium que les riches se sont offert pour mieux se distinguer… Saint-Laurent était-il à leur service alors que sa personnalité et son parcours plaident pour le contraire. Le secret qui a rendu Yves Saint-Laurent souverain de son époque, avait écrit Françoise Giroud, c’est qu’il hait la mode ! « La mode telle qu’on l’entend, métronome stupide qui bat l’année à deux temps, été-hiver, hiver-été et qui voudrait croire qu’il donne le la. » Connu pour être rebelle à la bourgeoisie, qui ne savait pas par quel bout le prendre, Yves avait surpris tout son monde lors d’une réception en confiant qu’« il s’est toujours élevé contre les fantasmes de certains qui satisfont leur ego à travers la mode. J’ai au contraire toujours voulu me mettre au service des femmes. J’ai voulu les accompagner dans ce grand mouvement de libération que connut le siècle dernier. »
Mais qui est donc ce couturier de talent qui se disait artisan, fabricant de bonheur, anticonformiste qui a révolutionné la mode sans révolution ? Peut-être faudrait-il chercher les traits de son caractère dans cette contrée de l’après-guerre, où les pieds-noirs à Oran comme ailleurs, dans cette si belle terre d’Algérie, « se la coulaient douce sous un soleil généreux… ». Le petit Yves avait déjà des comptes à régler avec la société et avec lui-même. Ne s’intégrant pas parmi le groupe à l’école, il en était exclu et sa nature même d’enfant introverti, myope presque asocial n’arrangeait pas les choses. Il se réfugiera dans sa solitude, protégé par un trop-plein d’affection d’une mère attentionnée, mais possessive.

Marqué par la vie

Unique garçon et aîné d’une famille française aisée, dont le père Charles est agent d’assurances, Yves se rappellera toujours de ses deux vies, celle, cossue à la maison « entouré de petits soins » et l’autre moins agréable, à l’extérieur, où ses amis de classe le tyrannisaient tout simplement, parce qu’il ne leur ressemblait pas. Des revanches à prendre, il en avait tant et si bien, qu’à un âge où les enfants sont plutôt attirés par les jeux ludiques, lui annonce la couleur, en prévenant qu’il tiendrait un jour le haut de l’affiche. Le temps lui donnera raison. Avec son aura singulière, il bâtira un empire du costume de luxe.

Quand en 1954, Yves Saint-Laurent frappe à la porte de Michel de Brunhoff, l’homme tout puissant du magazine Vogue, il traîne encore des airs d’étudiant sage avec ses lunettes en écailles, ses cheveux bien peignés. « Il a montré ses croquis de mode. Il arrivait d’Oran », confiait Edmonde Charleroux. « Ce que nous avons vu dans ses cartons ? Pratiquement ce que Dior allait faire défiler quelques jours plus tard. Bluffé par son talent, il présente ce jeune homme à Dior, puis le renvoie à ses études. Yves n’a que 18 ans. Il sait déjà que sa vie sera dédiée à la mode. Un an plus tard, Dior l’engage comme assistant. A la mort du maître en 1957, le dauphin prend les rênes de la maison. Il a 21 ans. Il balaie le new-look et impose la rigueur moderne de la ligne trapèze. La menace du service militaire se précise et celle de la guerre d’Algérie qu’il ne veut pas faire. Son incorporation déclenche une dépression. Le salut viendra de Pierre Berg, qui le sortira de l’hôpital et trouvera les fonds nécessaires pour la création de leur propre maison de couture. Les deux hommes ne se quitteront plus. » Yves a une autre passion : la peinture. Dans Yves dialogue avec l’art (2004), il dit : « Mon propos n’a pas été de me mesurer aux maîtres, tout au plus de les approcher et de tirer les leçons de leur génie. »

Un marchand de bonheur

Il était déjà un mythe de son vivant. Le couturier a incarné tout à la fois la rébellion et la tradition, la liberté et la rigueur, la créativité et la pérennité d’un style qui a sublimé le quotidien de millions de femmes dans le monde entier. Il était malade depuis un an. Il avait une tumeur au cerveau, il s’est éteint dimanche dernier à son domicile parisien à l’âge de 71 ans. Ses obsèques seront célébrées ce matin à l’église Saint Roch dans le 1er arrondissement de Paris. « Je suis sûr qu’il aurait aimé qu’il y eût beaucoup de monde à son enterrement », avait confié son ami et compagnon de longue date Pierre Berg. M. Berg a, par ailleurs, déclaré que le couturier, qui a quitté la création il y a six ans, portait sur le monde de la mode contemporaine un regard très négatif. Il avait un avis, mais son avis était hélas très négatif. Il n’aimait pas le monde de la mode d’aujourd’hui. C’est d’ailleurs pour cela qu’il a eu avec la mode une grande relation d’amour, immense. Il a quitté ce métier, c’est vrai, mais dans un couple, on peut très bien se quitter, parce qu’on doit le faire et quand même être très malheureux. C’était son cas. » Yves se disait : « né avec une dépression nerveuse » à Oran, en 1936, d’une lignée d’avocats qui avait quitté Colmar pour l’Algérie en 1870, Yves-Mathieu Saint-Laurent était de la race des grands nerveux qui font le sel de la terre, comme l’écrivait Proust, en qui il se retrouvait. Timide, maladivement timide, il l’est toujours resté, même au plus fort triomphe de sa maison de couture, même quand il posa nu pour Elle au début des années 1970.

Mondialement connu

En 2002, lors de ses adieux à la haute couture, le beau jeune homme aux lunettes d’écailles que l’on appelait « Le petit prince », en 1958, au début de sa carrière chez Dior, était déjà depuis longtemps cet homme fatigué qu’un entourage affectueux surprotégeait : son compagnon et associé Pierre Berg, ses gardes du corps et égéries, Betty Catroux et Loulou de la Falaise. Yves Saint -Laurent avouait avoir connu toute sa vie « la peur et la terrible solitude. Les faux amis que sont les tranquillisants et les stupéfiants. La prison de la dépression et celle des maisons de santé ». On a dit plus d’une fois de telle ou telle de ses collections qu’elle serait la dernière avant que le cancer, qui rongeait son cerveau depuis un an, ne l’emporte. Adulte, il semble n’avoir jamais cessé de balancer entre le petit garçon impérieux qui voulait voir son nom inscrit en lettres d’or et celui, fragile, qui taillait des costumes de marionnettes et regardait sa mère, son inspiratrice, sortir le soir dans des toilettes éblouissantes.
Sa sensibilité lui avait donné « des antennes » pour capter son époque et « servir » les femmes. L’homme, qui affirmait : « La mode ne se résume pas à les décorer, elle doit leur donner de la confiance en elles-mêmes », était un écorché vif.
L’homme était aussi puissant que fragile. Pour l’anecdote, un fait raconté par une de ses anciennes voisines à Oran nous fixe sur l’extrême sensibilité de l’artiste. Fatiha, une Algérienne, se présenta un jour au siège parisien de la fondation : « Cela s’est passé au milieu des années 1980. Le maître couturier après hésitation m’a bien reçue après m’être présentée comme ayant vécu pratiquement dans le même quartier du Plateau Saint-Michel à Oran dans les années 1950. »
La dame lui a fait savoir qu’étant très jeune, elle allait avec une kyrielle d’enfants de M’dina J’dida, quartier arabe, contempler, de l’autre côté de la rue adjacente, le beau perroquet que le jeune Yves exhibait sur son balcon. Rien qu’à l’évocation de ce souvenir, Yves éclata en sanglots, compte tenu de la place qu’occupait cet ara dans sa vie. « Ce perroquet aux couleurs vives et chatoyantes était un sujet de curiosité pour les mômes que nous étions. Je crois que cette palette de couleurs l’avait inspiré, de même que les couleurs du soleil et le bleu de la Méditerranée. » Yves avait pris en sympathie cette visiteuse inattendue qui n’est pas repartie sans régler le problème pour lequel elle était venue…

Parcours

Né le 1er août 1936 à Oran, celui qui s’appelle alors Yves Mathieu Saint-Laurent a connu la gloire très jeune dès son premier défilé chez Christian Dior, à qui il avait succédé après le décès brutal du maître en 1957. Sa ligne Trapèze qui rompt avec les tailles de guêpe de l’époque est un véritable succès.
En 1961, il crée sa propre maison en partenariat avec Pierre Berg, avec lequel il partagera sa vie. Ensemble, le premier à la création, le second à la gestion, ils vont bâtir une griffe qui symbolise toujours l’élégance. Ancré dans son temps, il donna aux femmes une nouvelle liberté en modernisant la couture et créant un prêt-à-porter.

Yves, féru de peinture, est aussi un grand collectionneur d’art. Il est mort, dimanche dernier, d’une tumeur au cerveau à l’âge de 71 ans.
 

par Hamid Tahri

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