Politiques d’arabisation : Quand le pouvoir falsifie les noms des lieux

Politiques d’arabisation : Quand le pouvoir falsifie les noms des lieuxLa thèse soutenant que les toponymes originaux n’ont pas été modifiés a été démentie par les enquêtes des chercheurs. Il s’avère que les toponymes amazighs ont été tantôt altérés et modifiés, tantôt remplacés par d’autres à consonnance arabe.

M’chedallah, Oued Souf, Larbaâ Nath Irathen, Aïn El Hammam, Chlef, Skikda… tous ces noms de ville n’ont pas toujours été orthographiés de la même manière.

Les toponymes ont varié selon les époques. Si les autorités coloniales ont francisé plusieurs noms à l’indépendance, l’administration algérienne a tôt fait de débaptiser-rebaptiser les lieux, de rétablir les toponymes précoloniaux ou carrément d’en inventer d’autres.

Cette «algérianisation» a suscité l’irritation de la population ou carrément sa révolte.

Des situations parfois cocasses sont enregistrées : le nom Ghardaïa est parfois orthographié sur les plaques de signalisation ou au fronton des administrations Ghar Daya (grotte de Daya) ; Skikda laissera place à une transcription arabe qui donnera Soukaykida.

De même pour le nom de Bgayet, qui deviendra Béjaïa après avoir été déjà modifié par les autorités coloniales (Bougie).

Plus emblématique de ces changements menés à la hussarde : Ath ou Aït, très répandus en Kabylie, seront transformés, sous la plume des administrateurs, en Beni (Beni Yenni, Beni Douala, Beni M’likeche).

Dans le Grand Sud, où les toponymes sont en majorité à consonance berbère, le «In» (In Salah, In Guezzam, etc.) sera changé comme par magie en «Aïn», faisant perdre au mot sa signification originelle en usage toujours chez le groupe de population, les Targuis ou les Zénètes.

Y a-t-il eu une volonté d’arabiser des toponymes berbères en usage dans les régions berbérophones mais aussi dans les zones arabisées ?
Brahim Atoui, docteur en sciences géographiques et membre expert de la commission permanente de toponymie, balaie d’un revers de la main cette hypothèse. Il soutient que la gestion administrative a été frileuse et ne visait nullement à «arabiser» les noms des lieux. «Les pouvoirs publics se sont très peu soucié des problèmes toponymiques.

Aucun intérêt n’est à relever pour la toponymie, encore moins celui lié à sa gestion et de sa normalisation, si ce n’est quelques initiatives controversées qui d’ailleurs ont été assimilées à tort, par manque d’explication, à une opération d’arabisation», a estimé l’expert lors du colloque sur la toponymie organisé à Jijel par le Haut-Commissariat à l’amazighité (HCA) en juillet dernier.

Pourquoi cet acharnement de l’administration contre l’héritage linguistique local ?

Ses collègues présents au colloque ont pris à contrepied le géographe, estimant que les pouvoirs publics avaient voulu «sournoisement» effacer le toponyme berbère. «La thèse soutenant que les toponymes originaux n’ont pas été modifiés a été démentie par les enquêtes des chercheurs.

Il s’avère que les toponymes amazighs ont été tantôt altérés et modifiés, tantôt remplacés par d’autres à consonnance arabe», soutient mordicus Hacène Halouane, linguiste et enseignant à l’université de Tizi Ouzou, qui fait référence aux travaux de terrain réalisés par les participants à la rencontre de Jijel, dont les linguistes reconnus que sont Ouerdia Yermeche, M.-A. Haddadou ou encore des chercheurs frais émoulus de l’université.

«L’administration algérienne a cherché à effacer toute trace d’amazighité dans la toponymie du pays en inventant une Soukaykida ainsi qu’une Aïn Oum Nnas.

Cette démarche relève du manque d’estime de soi», résume de son côté le sociolinguiste Mustapha Benkhemou, qui s’est attardé dans sa conférence sur les toponymes «dénaturés» : Skikda, Relizane, Batna, Alger, Nedroma… (voir entretien).

Les participants au colloque sont tous arrivés à la conclusion que les toponymes locaux, berbères principalement, ont été altérés d’abord par la colonisation après l’installation des «bureaux arabes» de Napoléon III. A la francisation des lieux (M. Atoui signale plus de 300 toponymes coloniaux), a succédé, à l’indépendance, une arabisation au pas de charge dans tout le pays : chez les Chaouis, à l’Est, dans le centre du pays, au Sud et même à l’Ouest où les populations ont été majoritairement arabisées.

Normalisation et rôle de la population

L’opération d’«arabisation de l’environnement» (taârib el mouhit), engagée par les pouvoirs publics au lendemain de l’indépendance s’est appuyée principalement sur deux textes juridiques : le décret n°81-27 du 7 mars 1981 portant établissement d’un lexique national des noms de villes, villages et autres lieux ; la loi n°91-05 du 16 janvier 1991 portant généralisation de la langue arabe.

Ces décisions venues d’en haut ont donné lieu, précise un document du HCA, à une sorte de «dualité» de la toponymie algérienne : face à une toponymie dite populaire ou de population, reflet de la mémoire collective et de la vie quotidienne, s’érige une toponymie «officielle», laquelle a une dimension éminemment politique que l’on continue d’ignorer dans l’usage quotidien, peut-être dans une tentative de réhabilitation des noms oubliés ou niés ; la toponymie amazighe, jusque-là dénaturée, parfois même gommée, en est le parfait exemple.

La normalisation engagée respecte-t-elle l’héritage des populations ?

Cette situation a induit des dérèglements et des dysfonctionnements liés à l’écriture des noms de lieux et à leur aménagement linguistique qui entravent le bon fonctionnement des secteurs d’activité, engendrant, dans l’usage, des dommages et des incorrections, notamment au niveau des documents officiels.

«La normalisation dont il est question aujourd’hui est la normalisation du dominant. Au lieu d’une normalisation unilatérale et unique qui ne profite qu’aux dominants, nous préconisons une démarche plurinormaliste qui respecterait le plurilinguisme ambiant en Algérie», a relevé dans sa communication Ahmed Boualili, docteur en sciences du langage et maître de conférences à l’université de Tizi Ouzou, qui a utilisé un logiciel, Arcgis, pour faire apparaître que l’indépendance a «ajouté de l’eau au moulin de la colonisation en préférant maintenir un paradigme idéologique d’expropriation plutôt que de réappropriation».

L’expert plaide pour une gestion plurilingue de l’espace afin d’éviter les violences constatées en Kabylie, où des caractères arabes sont carrément effacés sur les plaques de signalisation. «S’entêter à faire appel à l’unilinguisme ou, pire, à ne pas gérer du tout le plurilinguisme, c’est alimenter une violence que les communautés en présence en Algérie ne cessent de faire subir les unes aux autres», relève-t-il.

Et de suggérer : «Concrètement, nous proposons, dans le cadre de cette plurinormalisation, la réhabilitation des toponymes autochtones dans leur langue à travers, entre autres, l’annulation des traductions comme pour ‘Assif’ ou ‘Ath’ traduits respectivement ‘Oued’ et ‘Beni’, le recours à la morphologie de la langue d’origine travestie par les Français, comme dans Ghendoussa, Haddada, Maâtkas, Azazga et Ouadhias.»

Plusieurs recommandations ont été faites à l’issue du colloque, dont la mise en place d’un protocole-cadre engageant les institutions étatiques et universitaires pour la prise en charge du patrimoine toponymique par l’élaboration d’une plateforme unique de réflexion et un plan de charge commun ; la nécessaire formation, au niveau des APC, des personnes sources susceptibles de fournir des toponymes fiables, de les noter (transcrire) de façon précise (notation phonétique) afin d’éviter les approximations.

A terme, ces démarches permettront d’entamer, dans la sérénité, le lexique toponymique national, et ce, dans le cadre de l’éventuelle mise en place d’une commission mixte HCA-ministère de l’Intérieur et des Collectivités locales, relève le secrétaire général du HCA, Si El Hachemi Assad.

El Watan 

 

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