Aït Menguellet, Matoub et le monde carcéral

Deux prisonniers, un destin

 La Depeche de Kabylie 25/06/2008 Aït Menguellet, Matoub et le monde carcéral

La littérature kabyle orale a pu immortaliser ces moments d’angoisse, de questionnements et de lutte pour la survie dans des strophes exceptionnellement émouvantes où l’épopée et le lyrisme se trouvent naturellement enchevêtrés. Si Mohamed U M’hand, la poésie populaire du Mouvement national et de la guerre de Libération, Ferhat Imazighène Imula, Mohya, Aït Menguellet, Matoub Lounès et d’autres poètes dont les pièces ont eu une moindre fortune, la plupart des hommes du verbe kabyle ont eu, à un moment ou un autre de leur carrière artistique, abordé, traité et disséqué la situation du prisonnier.

"C’est dans les bas-fonds qu’on pousse les hauts cris" Jacques Prévert (dans Fatras)



L’histoire de la société kabyle est faite de grande adversité et de lutte permanente pour les libertés. Ayant été cantonnée dans un espace géographique montagneux, elle développa un esprit de résistance sans faille à toute forme d’invasion et de domination.
Le choix même de ces rudes espaces pour y vivre, produire et commercer est un signe d’une volonté irréfragable, d’une volonté de vivre en liberté et de n’accepter aucune soumission. Dans l’histoire de l’Algérie sous domination ottomane- qui offre un minimum de ‘’lisibilité’’ par rapport aux périodes antérieures-, l’établissement d’une principauté sous le nom du ‘’royaume de Koukou’’ qui s’étendait sur les deux Kabylies (grande et petite) est un moment fort de cette tendance à s’autogouverner loin des jougs extérieurs et des dépendances castratrices.
Tout en s’insérant dans le grand ensemble national-aucune situation engageant le destin de la nation ne lui a échappé-, la Kabylie a développé en son sein une organisation sociale, une culture politique et une philosophie de la vie dont la profondeur et la portée sont jusqu’à ce jour objets d’études et d’analyses anthropologiques et sociologiques.
Ce destin quelque peu particulier ne pouvait pas s’accomplir dans la sérénité ou sans accros. À chaque fois que l’Algérie est ciblée dans sa stabilité ou sa souveraineté, la Kabylie s’offre en sacrifice.
Ce n’est, après tout, qu’une logique de l’histoire pour une région qui symbolise l’authenticité et la permanence d’une identité millénaire. Le climat d’hostilité et de bellicisme imposé par l’histoire à la Kabylie s’accompagne à chaque fois de son lot de morts, de blessés, de déportés et de prisonniers.

Dans l’histoire moderne du pays, l’on peut avoir des témoignages assez précis sur les déportés à Cayenne (en Guyane française), en Nouvelle Calédonie, au Sahara, à Paul Gazelles (Aïn Oussara),…comme nous parviennent les cris et pensées des prisonniers de guerre pris dans les tranchées des frontières franco-allemandes entre 1914 et 1918, des détenu(e)s de la Santé et de Fresnes en métropole française, des incarcéré(e)s de Barberousse, El Harrach, Lambèse et Berrouaghia.

Toutes les époques ont connu leurs cortèges de prisonniers et la littérature que cette situation a charrié avec elle. Ces noms nous sont devenus familiers car nos aïeux et nos concitoyens y ont séjourné ou y ont rendu l’âme. La lutte qui consiste à faire valoir ses droits en matière de souveraineté, de liberté et d’identité est inexorablement suivie de son lot de peines, de larmes et de captivité.

La littérature kabyle orale a pu immortaliser ces moments d’angoisse, de questionnement et de lutte pour la survie dans des strophes exceptionnellement émouvantes où l’épopée et le lyrisme se trouvent naturellement enchevêtrés.

Si Mohamed U M’hand, la poésie populaire du Mouvement national et de la guerre de Libération, Ferhat Imazighène Imula, Mohya, Aït Menguellet, Matoub Lounès et d’autres poètes dont les pièces ont eu une moindre fortune, la plupart des hommes du verbe kabyle ont eu, à un moment ou un autre de leur carrière artistique, abordé, traité et disséqué la situation du prisonnier. Étant un fait de société dont le contexte et la réalisation sont bien connus du fait d’une histoire tourmentée, la vie carcérale est étudiée dans son contenu intime et au niveau des mobiles qui lui ont donné naissance.
Dans les deux chansons dont nous présentons la traduction, Aït Menguelet (1979) et Matoub Lounès (1981) mettent toute leur verve poétique au service d’une approche réelle du monde du prisonnier. Dans Amcum, il retrace le destin d’un militant qui s’est sacrifié pour une noble cause engageant le destin collectif de ses compatriotes. L’esprit de la lutte, l’âme de la résistance et le devoir de ne pas fléchir devant l’arbitraire et la tyrannie le conduisent tout droit au cachot. Lui seul subira les affres de la prison. Non pas qu’il menât seul le combat, mais il fut abandonné en cours de route par ses camarades avec lesquels il mangea du pain sec.

Par peur, par lâcheté, suite à des pressions ou à des promesses alléchantes, tous les cas de figure peuvent se présenter et conduire à disperser les rangs, à semer la zizanie, le doute et la perplexité parmi les membres du groupe. Le héros du poème se retrouvera seul face à la machine infernale de la répression. Que sont les amitiés militantes devenues ? Que représente le serment de solidarité et de destin commun que les militants ont fait ?
Matoub, quant à lui, utilisera tout son pouvoir d’imagination pour décrire la situation d’un prisonnier qui attend son procès et dont il entrevoit l’issue fatale, la perpétuité. Sa mère, qui interroge le vent sur le sort de son fils, l’encourage à subir seul son destin au lieu de dénoncer ses camarades de lutte restés en liberté. Le poème grouille d’émouvantes métaphores pour décrire l’attente puis la résignation de la mère.

Nos deux prisonniers ont cette particularité commune de subir les affres de la répression dans une Algérie indépendante. Ils ont aussi cette grande qualité, cette rare bravoure de ne pas ‘’fléchir devant l’humiliation’’ (Ugin ad knun zdat ddel), une phrase qu’on retrouve textuellement dans les deux poèmes. La vaillance se trouve du côté de ceux qu’on a voulu humilier et avilir par une privation de la liberté. D’après Bernard Schaw, "l’homme le plus inquiet d’une prison est le directeur ’’.

Dans un rêve que fait un prisonnier, Matoub le fait voyager chez lui pour revoir ses parents, sa femme et ses enfants. C’est dans un poème faisant partie de l’album A Tarwa l’hif (1986) :

" Si je pouvais me détacher,
Je viendrais vous voir le jour de l’Aïd.
Je vous saluerais alors chers parents.
Quand je me présenterai au village,
Je ne serai pas surpris par votre perplexité.
Ce n’est pas mon visage d’antan
Qu’auront à rencontrer vos yeux.
Parce qu’il ne me reconnaîtra plus,
Mon fils me fuira.
Ma femme légitime, je ne sais
Si elle se souviendra de moi.
J’aurai alors dérangé la quiétude de tout le monde
Jusqu’à leur faire perdre la parole.
À la fin nous nous reconnaîtrons ;
Le village hâtera le pas à ma rencontre.
Ce n’est là qu’une espérance ;
Mon rêve n’a pas duré longtemps.
La porte de la prison est bien close.
Sur elle mon estampille se pose,
Bien collée et sigillée,
Me désignant à perpétuité "
.

Dans Asefru, Aït Menguellet nous transmet les sentiments blasés et les sensations de désenchantement d’un prisonnier qui a perdu le goût des belles choses suite à une incarcération castratrice de réflexion et du sens de l’esthétique :

"La rose à la belle figure,
j’envie ceux qui l’admirent encore.
Naguère, comme eux, j’en connaissais le parfum ;
Ores, je ne veux plus la regarder.
Quand je vois une main ceinte d’une gourmette,
Ce sont les chaînes qui me viennent à la tête.
’en cherchez pas la raison ;
Dites seulement que je suis à plaindre ".

Textes (traduction Amar Naït Messaoud)

  par A.N.M.

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