“Mon nom est combat !”

Point de vue

La Depeche de Kabylie 25/06/2008

Là où certains s’interrogent sur ce qui reste d’un artiste ou d’une personnalité après sa mort, la jeunesse de Kabylie peut légitimement poser la question inverse : dix ans après sa disparition, qu’a-t-on perdu de Matoub ?
Le destin fatal ourdi par les chasseurs de lumière un certain 25 juin 1998 à Tala Bounane fait de lui la personne la plus présente sur ces pitons acérés où résonne encore sa voix rocailleuse et luisent les nimbes de ses paroles.

Si les citoyens, le peuple et les admirateurs du Rebelle tiennent à célébrer régulièrement et dignement les anniversaires de la naissance et de la mort du chantre exalté de la liberté et de l’amazighité, ses détracteurs qui se sont attaqués à ses bustes ou à ses représentations sculptées nous rappellent, à leur corps défendant, la permanence et l’acuité de l’aspect dérangeant du barde.

Mis sous terre depuis maintenant dix ans, Matoub demeure cette personnalité iconoclaste, atypique et impertinente dans laquelle se reconnaît la majorité des jeunes de Kabylie. Son aura et son charisme- qu’il n’a pas usurpés- ne sont pas près de subir l’usure du temps ou la patine des jours.
Pendant les chaudes et douloureuses heures du Printemps noir de 2001, ses chansons ont été les hymnes qui ont accompagné la révolte des jeunes et rythmé les cérémonies présidant aux réunions des Aârchs.
Elles ont ranimé l’esprit de combat et de sacrifice de la jeunesse insurgée orpheline de la personne de Matoub. Sur toutes les lèvres, fusait cette question exclamative : ‘’Et si Matoub était là, encore vivant !’’.
La question n’avait rien d’insensé. Tout le monde savait la fougue de l’engagement du poète pour toutes les causes justes et contre toute sorte de tyrannie.
L’on savait qu’il était capable de se jeter physiquement dans le combat après l’avoir tant chanté dans ses poèmes. Il l’avait fait auparavant ; ce qui lui coûta une longue hospitalisation avec une multitude d’opérations chirurgicales-lors des événements d’Octobre 1988-, l’enlèvement par le GIA- le 25 septembre 1994-et,enfin, l’assassinat sur la route de son village.

La nature ombrageuse de Matoub, son caractère entier et son élan primesautier ont profondément déteint sur son comportement militant et sa recherche effrénée d’une voie nouvelle dans l’expression artistique et esthétique.
Il a fait figure, deux années avant la grande et historique révolte du Printemps berbère de 1980, de l’idole tant attendue par une jeunesse qui avait manifestement besoin de nouveaux repères et d’un autre porteur des cris et voix des humbles. À côté de la poésie empreinte de sagesse et de philosophie d’un Aït Menguellet, des douces mélodies et de la fabuleuse plongée dans l’histoire auxquelles invitaient les chansons de Idir et de la protest-song de traits intellectuels de Ferhat, la voie ouverte par Matoub Lounès empruntait les raidillons du gémissement sans voile, de l’expression débridée et des rêves fous de toute une génération qui voulait en finir avec le système despotique qui avait ligoté les libertés, confisqué l’identité du pays et pris en otage le sort de tout un peuple.

Le poids des mots et le courage des idées s’imbriquent, chez Matoub, presque en contraste, avec une sensibilité débordante de cet artiste dont tous les mélomanes et les âmes ouvertes à la poésie se délectent passionnément. Il a su dire l’angoisse, les peurs et les espoirs de la jeunesse kabyle ; il a su adresser à cette même jeunesse le message d’une volonté irréfragable de remonter la pente de l’histoire, de briser les chaînes de la sujétion et de s’inscrire résolument dans la modernité.
Matoub Lounès a vécu assez intensément les moments les plus cruciaux et les heures les plus chargées d’interrogations de l’histoire de l’Algérie post-indépendance pour pouvoir nous en communiquer toute la substance et toute la tragédie, ainsi que pour nous en susurrer l’espoir immarcescible qui leur est consubstantiellement lié.

"Né Kabyle, mon nom est combat ! Si l’esprit de l’union s’émousse, je l’affûterai", chantait-il. De ce serment contenu dans l’un de ses meilleurs albums, Matoub a fait une ligne de conduite. Admirateurs et contempteurs du poète s’accordent sur le parcours exceptionnel de Matoub et sur sa poésie constituant une mémoire essentielle de la société et un mémoire indélébile pour guider les pas des nouvelles générations.
 

par Amar Naït Messaoud

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