Surdoués, talentueux et enfants à fort potentiel en Algérie

Le grand gâchis…

Surdoués, talentueux et enfants à fort potentiel en Algérie
Le grand gâchis…

Je suis tout simplement plus intelligent que les autres.» Ryad, 9 ans, hoche la tête et répond naturellement, voire doctement. «Ce n’est pas de ma faute si je m’ennuie en classe. Ce sont les autres qui sont lents», dit-il. Et il n’a pas tort. Il fait partie d’une population infime encore largement inconnue en Algérie : les surdoués.

La non-reconnaissance affichée à l’égard de ces personnes dotées d’aptitudes innées hors du commun équivaut, évidemment, à l’absence de toute donnée locale et de toute étude fiable à ce sujet. Mais l’on estime statistiquement que 2,5 à 5 % d’une population donnée font, théoriquement, partie de cette catégorie. Les surdoués jouissent ainsi d’un intellect supérieur à la moyenne, qui dépasserait donc la barre des 130-145 de quotient intellectuel (QI).

Ce que Ryad semble avoir compris. Déroutant, le garçon l’est. Sur son visage alternent des moues d’enfant et une gravité d’adulte. Son physique frêle contraste avec son regard sérieux et droit. Même lorsqu’il parle, sa tonalité et ses mots sont ceux d’une «grande personne». Et ce n’est pas Baya, sa maman, qui dira le contraire. «Depuis qu’il est tout jeune, j’ai l’impression d’être confrontée à un adulte. Ce qui n’a pas été de tout repos», confie cette enseignante supérieure.

Avant que l’on soupçonne sa précocité, l’incompréhension et les conflits dominaient les relations entre mère et fils. Plus Ryad grandissait, plus il était non seulement turbulent et colérique, mais aussi et surtout très exigeant et demandeur d’attention, se plaignant à longueur de journée de s’ennuyer.

De son propre aveu, jamais elle n’aurait pensé que son fils puisse être soupçonné d’être précoce ou surdoué. «Pour moi, il était juste turbulent et difficile, toujours dans la confrontation avec moi. J’ai même envisagé la séparation temporaire, tellement le quotidien était devenu invivable pour nous deux», souffle Baya. Et à ses tentatives de trouver de l’aide chez un spécialiste, l’enfant oppose un niet catégorique. Elle est en plein désarroi. Un début de réponse lui tombe dessus, par hasard.

C’était à une conférence à laquelle elle assiste, ayant pour thème la neuroscience. «Le docteur Benyacoub donnait une communication décrivant les différents ‘symptômes’ que présentaient les enfants surdoués. Et j’y ai reconnu, trait pour trait, mon fils», relate-t-elle. «J’ai été partagée entre le soulagement, la peur, mais aussi la stupeur qu’avant cela, aucun professionnel n’ait jamais attiré mon attention sur cet aspect», admet-elle. «La douance est effectivement encore très méconnue et carrément ignorée en Algérie», déplore d’ailleurs Naïma Benyakoub, docteur en psychologie clinique (voir interview).

Surdoué cherche confirmation…

L’on ne peut ainsi donc pas établir, en Algérie, avec certitude la douance d’un enfant tant les tests standardisés qui sont parfois effectués, ici, ne sont pas adaptés à l’enfant algérien. Idem pour les méthodes de prise en charge de ces enfants. «Je suis encore dans le flou et, même après m’être beaucoup documentée à ce sujet, je ne sais pas avec exactitude comment me comporter avec lui», s’attriste d’ailleurs Baya. Sa sœur, Rosa, abonde dans son sens.

Elle-même est mère de trois enfants, âgés de 16, 15 et 11 ans. Et si la génétique et le facteur héréditaire jouent un grand rôle dans la douance, cette famille peut en être la preuve ; tout porte à croire que ses enfants montrent aussi des signes de douance négligée. «Ils sont très souvent en conflit avec moi et font montre d’une maturité redoutable. Malgré leur intelligence et leur culture, ils se désintéressent de l’école», résume-t-elle.

Pour l’heure, impossible de le vérifier pour tenter de leur venir en aide de manière idoine.  «Il n’est pas évident de distinguer de prime abord un enfant précoce ou surdoué. Mais il y a des éléments qui peuvent déclencher une prise de conscience», affirme d’ailleurs la psychologue (voir interview). Le diagnostic est d’autant plus mal aisé à faire tant de nombreux paramètres peuvent entraver, voire fausser les choses, comme la subjectivité des parents ou une hyperactivité.

Autre élément : l’école. «Les élèves excellents à l’école ne sont pas forcément surdoués, et les enfants au QI très élevés ne sont pas automatiquement brillants en classe», contredit d’ailleurs Mme Benyakoub. Il est d’ailleurs statistiquement admis que 30 à 40% des personnes surdouées sont en échec scolaire. «Le surdoué est la première victime du système scolaire», affirme même Ahmed Tessa, expert en éducation et pédagogue, créateur de la revue L’Ecole et la vie. Pourquoi ? «Parce qu’il est au dessus de la moyenne et que les cours prodigués sont régulés sur un niveau jugé moyen», argue-t-il. De même, ses centres d’intérêt sont généralement autres que ceux des enfants de son âge et ils ne sont pas pris en charge par l’école.

Exclus du système scolaire

Le précoce, hypersensible, se sentira de ce fait exclu. Toutefois, selon M. Tessa, la précocité et la douance ne sont notables qu’avant huit ans. «Si l’enfant n’est pas détecté et pris en charge avant cet âge là, il est perdu», ajoute-t-il. Il faudrait donc mettre en place un dispositif de détection spécial, au préscolaire, avec des enseignants formés, encadrés par des pédopsychiatres et des psychologues. «L’accélération scolaire, ou le saut de classe, ne se fait plus comme avant.

Il faut aujourd’hui une autorisation spéciale suite à une demande introduite par les parents. Il y a ensuite une évaluation et un diagnostic de l’enfant et de ses compétences», assure-t-il. Toutefois, le pédagogue déconseille d’y avoir recours en l’état actuel du système scolaire. Un système qui n’a, étonnement, jamais pris en compte ces capacités. «Depuis l’indépendance, l’école a été confrontée à énormément de défis. La prise en charge des enfants ‘hors normes’ n’a tout simplement pas été une priorité», explique-t-on au ministère de l’Education nationale. Il y a évidemment eu quelques tentatives, jugées par certains comme étant autant de «supercheries» et de «poudre aux yeux».

Comme l’ouverture, sur aucune base «scientifique», de classes de lycée pour surdoués ou encore la création de lycées d’excellence.
Aujourd’hui, un intérêt certain a été affiché par la ministre, Nouria Benghebrit, pour ce dossier. «L’intérêt est là et a été manifesté lors du congrès international d’Alger. Mais en attendant la concrétisation de cette démarche, de nombreuses mesures sont réfléchies et incluses dans la réforme de l’école, qui vise à la création d’une vie scolaire attractive et attrayante», avance M. Tessa.

Il est aussi conseillé aux parents de ne pas trop exiger d’un enfant qui affirme, par exemple, s’ennuyer en classe. «Il ne faut pas réintroduire l’école à la maison. Les parents, et l’école aussi, doivent donner l’opportunité aux enfants de tester leurs dons et leurs penchants extrascolaires comme les sports, les arts, etc. Cela pourra mener à la découverte de vocations et les encourager, pour donner un équilibre au bambin», expose-t-il.

Des délinquants surdoués ?

Car, de l’avis de nombreux spécialistes, un enfant dont les aptitudes sont brimées est «en souffrance».  Plus empathiques et plus sensibles, les surdoués sont plus exposés aux troubles psychologiques en tout genre. «Ils développent des signes d’inadaptation sociale, sont sujets aux dépressions, au passage à l’acte et au suicide», déplore le Dr Benyakoub. De même, ces enfants peuvent tomber dans la délinquance. Et «la nature ayant horreur du vide», si un don n’est pas détecté et exploité, il refera surface à mauvais escient.

Le psychologue Fodhil Ladjel a ainsi pu étudier les aptitudes de plusieurs mineurs au sein du Centre de réinsertion de rééducation de Birkhadem. Parmi ces délinquants, M. Ladjel a pu détecter «de vrais dons, une intelligence hors du commun». «Ils viennent pour la plupart de familles défavorisées ou à problèmes. Mais ils sont pleins de rêves et ont la volonté de changer leur vie et leur réalité, car ils savent qu’ils valent mieux», analyse-t-il.

La société et les institutions ne leur donnant pas la chance et les moyens de réaliser ce changement, alors ils tombent dans la délinquance. Quitte à fructifier leurs dons pour en faire mauvais usage. «Et leur excellence se manifeste dans divers domaines. Intelligence et maturité, mémoire prodigieuse, condition physique et sportive supérieure, don des langues, habileté manuelle extraordinaire, etc.», énumère M. Ladjel. Et de conclure : «C’est un véritable gâchis que la perte de ces compétences…»

 

Portrait : Mehdi, un cursus hors du commun

Etre en avance n’est pas toujours de tout repos. Mehdi, la vingtaine, en sait quelque chose. Il y a quelques années, le jeune homme a décroché son baccalauréat à un âge très précoce, faisant de lui l’un des plus jeunes bacheliers d’Algérie.

Son cursus scolaire est atypique. «J’adorais l’école et au primaire je n’avais que des 10 de moyenne. Malgré cela, je n’ai jamais été considéré comme un surdoué par mes parents», raconte-t-il. C’est son professeur qui insiste pour lui faire sauter une classe. «Mes parents ont commencé par refuser.

Mais mon père, devant l’insistance de l’enseignant et du directeur, a cédé, contrairement à ma mère qui n’a jamais été d’accord», ajoute le jeune homme. Là, tout s’accélère. Il n’effectue que trois années de primaire et se retrouve au collège à huit ans. Après quelques années, il passe son bac en candidat libre et le décroche, non sans faire grincer quelques dents.

Il a d’ailleurs dû bénéficier d’une dérogation spéciale de la part du président de la République pour pouvoir poursuivre des études supérieures. «J’ai même pu faire deux inscriptions simultanées. L’une en faculté de médecine, mon rêve d’enfant, et ce, en dépit de ma moyenne insuffisante, l’autre en biologie», relate-t-il. Mais les choses ne se passent pas comme escompté.

La notoriété que lui ont valu son exploit et son jeune âge se retourne contre Mehdi. Au bout de sa deuxième année de médecine, ses professeurs le déclarent «illégitime» et le jeune homme écope d’une mise à pied. «J’ai été la victime d’un conflit. Mais j’ai préféré laisser tomber, la médecine ne m’intéressait plus du tout.

Ce que je veux faire, c’est de la recherche scientifique», tempère-t-il. Tout en passant une nouvelle fois son baccalauréat, il poursuit sa biologie. Licencié à 16 ans, il obtient son mastère d’immunologie à 18 ans et fait «une pause» avant de passer son doctorat.

«En attendant, je m’occupe comme tous les jeunes de mon âge», rit-il, en citant, par exemple, une association d’amateurs de bolides, l’une de ses passions. Car il admet avoir eu la chance de ne s’être que rarement senti «en décalage» avec son environnement tant il arrivait à «assumer ses différents âges».

Il se rappelle par exemple que, durant son enfance, il ne s’est jamais senti différent de ses camarades, quel que soit leur âge. Idem lorsque l’écart s’est vraiment creusé. «Il est vrai que quand j’ai débarqué à la fac, j’ai eu des débuts difficiles.

Mais avec le temps, les plus âgés, qui ont vu arriver un enfant, se sont rendu compte que mon âge était annulé par le reste. Que le plus important est le niveau intellectuel, que l’âge ne compte pas.

Puis ils se sont habitués et ont fini par voir en moi un adulte», insiste Medhi, en reconnaissant que son statut lui a quand même valu certaines pressions et des «hauts et des bas». Raison pour laquelle le jeune homme sait qu’il s’en tire à très bon compte.

«J’ai eu la chance d’avoir des parents très instruits, mais aussi très attentionnés, qui m’ont vraiment entouré et pris en charge. Car sans cela, je sais que les surdoués qui ne sont pas accompagnés se perdent et finissent souvent très mal», conclut-il. G.L.


Ghania Lassal

El Watan     

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