Zineb Belhamel. Enseignante au lycée Abdellah Ben Abbès

«L’école a chaviré le jour où le prof était obligé de cacher son cartable»

C’est une enseignante comme on en compte des milliers dans le secteur de l’éducation. Ses réponses nous tracent le portrait d’une enseignante engagée qui a vécu les difficultés qu’a traversées le pays et qui ont secoué de plein fouet cette institution. Zineb Belhamel nous parle également de ses craintes et des points forts de cette école comme elle l’a vécu.

- Comment étaient vos débuts dans le secteur de l’éducation ?

C’est en septembre 1984 que mon contrat a été signé avec l’ENS (l’Ecole normale supérieure) pour 7 ans. Avant, j’étais salariée dans une entreprise nationale. Il faut dire que j’attendais avec impatience ce jour-là, car malgré les avantages que me procurait mon statut dans cette entreprise publique, c’est dans l’enseignement que je voulais faire carrière. J’ai commencé donc à enseigner au lycée Rouchaï Boualem à Belcourt. Mon salaire était de 2000 DA, la moitié de ce que je touchais avant. Mais j’étais heureuse, les élèves étaient assidus.

- Que retenez-vous de cette période ?

Malgré tout ce que l’on peut dire sur les orientations choisies à cette époque, on ne peut que relever que le niveau était nettement meilleur. Les élèves travaillaient sérieusement pour réussir. Il y avait du sérieux dans leur quête quotidienne du savoir. Les lycéens s’identifiaient en quelque sorte à leurs enseignants. Etre professeur était un métier qui faisait rêver. Rien à voir avec la violence d’aujourd’hui qui menace élèves et enseignants…

- Il y avait quand même beaucoup d’insuffisances, certaines expliquent la baisse du niveau aujourd’hui…

On souffrait énormément de la surcharge des classes. Les nouveaux enseignants n’avaient aucune expérience du terrain et n’étaient pas formés pour le contact avec les élèves, comme ils le sont aujourd’hui dotés de formations dans la pédagogie et ont accès aux moyens psychologiques pour traiter avec les enfants. J’étais professeur d’arabe. Je n’ai pu accéder à mon poste permanent que grâce à la mesure de privilégier les cadres  nationaux aux étrangers, dans le cadre de la loi Djazaara «algérianisation». Nous avons appris le métier sur le tas. Et surtout nous avons souffert des affres de la mainmise de l’administration.

Les responsables des établissements étaient issus de l’administration et non de la pédagogie, comme ils le sont actuellement et parfois des décisions aberrantes étaient prises, mais malgré tout cela les élèves maîtrisaient leurs matières essentielles et trouvaient du plaisir à aller chaque matin à l’école. L’école était le moyen d’ascension sociale. Les enseignants et les élèves mettaient beaucoup d’énergie pour y accéder. L’intégration était facile pour les élèves. Aujourd’hui, des élèves désertent les classes pour aller vendre divers articles au marché d’à côté. Je suis toujours enseignante d’arabe et je peux vous certifier que le niveau des élèves est médiocre. Parfois, ils ne comprennent même pas les questions qu’on leur pose. Dans quelques classes, certains élèves ne savent toujours pas lire, et cela est effrayant.

La violence a également atteint son paroxysme. Il n’y a plus de discipline dans les classes. L’enseignant a du mal à donner son cours et les élèves qui veulent travailler sérieusement sont perturbés par ceux qui n’ont aucune volonté à étudier. Leurs parents n’y peuvent rien. Je pense qu’ils ont perdu la maîtrise. Des élèves ne cachent plus leur indifférence au travail de classe ; ils se moquent des enseignants. Certains élèves me disent qu’ils n’ont aucune envie d’aller plus loin dans les études puisque ça ne sert à rien, selon eux. Rien qu’en regardant leur look et les gadgets qu’ils se permettent, cela renseigne sur le fait qu’ils font des boulots qui leur permettent de gagner de l’argent. Nous croisons des élèves qui quittent la classe à 10h et qu’on retrouve ensuite au marché en train de vendre des babioles.

- Comment l’école a-t-elle basculé ?

Pour moi, l’école a chaviré depuis que l’enseignant devait cacher son cartable pour avoir la vie sauve. L’école a été au centre de la tourmente comme le reste de la société. Après les événements d’octobre 1988, les choses commençaient à bouger. Des élèves quittaient le lycée des mois durant pour effectuer leur omra aux frais du FIS. L’école était au centre de la récupération et dès les premiers attentats des élèves et des enseignants n’avaient pas hésité à rejoindre le maquis. Dans une même classe, la peur régnait. Nous avions en face de nous des enfants de militaires, de policiers et ceux des terroristes… Les enseignants étaient ciblés ; pour passer inaperçus, nous étions obligés de nous cacher. Personnellement, j’ai été approchée par des éléments armés. Depuis, j’ai dû abandonner mon cartable en cuir noir et mettre mes affaires dans un sachet pour ne pas être repérée ; depuis ce jour, je me suis dit que l’école avait pris le mauvais chemin. Il n’y avait plus aucune autorité… et depuis on a perdu le contrôle vu l’anarchie qui a découlé de cette situation.

- Il y a eu ensuite plusieurs tentatives de réformes…

La tutelle, qui était absente durant la décennie noire, a tenté de montrer qu’elle reprenait les choses en main. Le mal était profond. En plus de la décennie noire qui a fauché le secteur, l’école a payé les frais de l’orientation politique et économique du pays qui s’est engagé dans un processus de démantèlement des entreprises publiques. Je pense que l’école a été ciblée, je suis persuadée que l’orientation de l’école suivant cette période obéissait aux choix économiques et politiques de l’époque. On a mis fin aux lycées techniques et on a tenté d’étouffer cette école qui est la créatrice des cadres du pays.

- Qu’est-ce qui vous frappe le plus aujourd’hui ?

L’école vit une véritable saignée de ses enseignants. Les départs en retraite anticipée sont légion. Les enseignants n’en peuvent plus et sautent sur la moindre occasion pour partir. Aujourd’hui, ils peuvent s’exprimer en toute liberté. Les syndicats autonomes sont une réalité ; la situation sociale n’est pas celle des années 1990. Les gens n’ont plus peur… mais le niveau est toujours bas et les élèves se désintéressent toujours des cours.

El Watan

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