Mme Nouria Benghebrit, ministre de l’Éducation nationale, au forum de “Liberté”

“L’école est l’affaire de tous”

“L’école est l’affaire de tous”Comme chacun sait, les faiblesses de notre système éducatif ayant fini par miner dangereusement notre cohésion sociale, il y a comme une nécessité de procéder, aujourd’hui, à quelques correctifs…

C’est à un moment crucial, à savoir la veille de prises de décisions importantes en matière de réforme du système éducatif, que le Forum de Liberté a reçu, mardi soir, la ministre de l’Éducation nationale, Mme Nouria Benghebrit. Après avoir rappelé les travaux de la Commission nationale de la réforme du système éducatif dont elle était membre, l’éminente sociologue annonce “une évaluation d’étape” de la mise en œuvre de ce grand chantier lancé il y a plus d’une décennie.
Ainsi, une rencontre nationale aura lieu la semaine prochaine au lycée de Mathématiques de Kouba, à Alger, qui verra la participation de tous les acteurs du terrain (enseignants et administratifs), des partenaires sociaux (représentants syndicaux et parents d’élèves), des experts universitaires et des retraités du secteur. Pas moins de 400 propositions d’action seront étudiées à cette occasion : “L’école est une institution humaine qui évolue. Toute réforme, même si elle est bien pensée, comporte, quand elle est mise sur le terrain, des effets pervers, indésirables. Aussi, des rectificatifs et des ajustements s’avèrent indispensables”, justifie la ministre. Il faut souligner que ce rendez-vous est très attendu non seulement par la communauté éducative, mais aussi par de nombreux parents d’élèves.
Depuis la nomination de cette ancienne directrice du Centre national de recherche en anthropologie sociale et culturelle (Crasc) d’Oran  à la tête du ministère de l’Éducation nationale, un vent de fraîcheur semble souffler sur nos écoles. Animée, disons-le, par une grande volonté d’en découdre et de laisser une trace, son arrivée tonitruante au gouvernement n’a pas plu, semble-t-il, à tout le monde. Loin s’en faut ! C’est dire donc le poids de la responsabilité mais aussi des grands espoirs qui pèsent aujourd’hui sur les frêles épaules de cette nouvelle ministre pour laquelle un public nombreux est venu à la rencontre. Pour situer, d’emblée, l’enjeu, la ministre a posé, ce qui tient lieu, pour elle, de “problématique majeure” : “Quelle école voulons-nous pour nos enfants ? Ce qui nous amène, tout naturellement, à poser une autre question d’importance : quels contenus d’enseignement pour quel profil de sortie ?” Une question a priori “épineuse” et qui fera l’objet d’une large concertation. Pour la ministre, l’école se construit aujourd’hui exclusivement sur “des critères de rationalité” et de “praxis économique et sociale”. D’ailleurs, elle ne s’en cache pas. Elle préconise, d’ores et déjà, des sujets qui mobilisent l’analyse et la synthèse plutôt que la mémorisation et la reproduction du savoir. Même si elle affiche d’une certaine manière la couleur, elle veut par-dessus tout établir un audit et définir une approche afin de doter nos enfants de véritables “outils de la pensée” et faire en sorte que l’école soit véritablement au service de l’enfant. Pragmatique, la ministre ne veut surtout pas d’une réunion rébarbative qui ne mènerait à rien : “L’école a  trop longtemps été victime de discours de généralités. Chacun peut dire ce qu’il veut. Mais dans la refonte pédagogique, c’est l’enfant qui nous intéresse.” Actualité oblige, la ministre sera interrogée sur les nombreuses contestations et les quelques cas de fraudes constatées aux récentes épreuves du baccalauréat.
Pour couper court, elle exclut toute éventualité de recours : “J’ai lu comme vous dans la presse qu’une nouvelle correction était envisageable. Ceci est impossible et impensable. On a autorisé les recours juste pour une vérification technique des reports de notes.” Profitant de l’occasion qui lui était offerte, l’invité de Liberté livrera à l’assistance ses impressions sur cette “épreuve” du bac et sur “la machinerie sécuritaire” pour crédibiliser cet examen en Algérie. “J’ai vu de très près cette machine de guerre, à savoir l’organisation du bac qui commence, faut-il le rappeler, dans notre pays dès la rentrée scolaire. Les moyens financiers et humains mobilisés à cette occasion sont incroyables. Ça devient aujourd’hui intenable. La société doit reprendre confiance en elle et dans son système.” Pour Mme Benghebrit, l’urgence est donc d’aller vers “une société apaisée qui ne passe plus son temps à douter de l’enseignant, de l’administration et de l’élève. De toute manière, le dossier de réorganisation des systèmes des examens est posé”, souligne-t-elle.
Concernant la remarque “déplacée” d’un confrère qui reprochait à une grande partie de nos enseignants d’avoir échoué dans leur cursus et de ne pas avoir notamment le bac, la ministre s’est quelque peu emportée en rappelant que nombre d’enseignants ont été découragés et même considérés comme des “minables” à défaut de disposer de ce “papier” qui n’en est pas moins en Algérie un “sésame administratif”. “Ne pas réussir à obtenir un diplôme ne veut pas dire qu’on n’a pas fait d’efforts. Le terrain nous a montré que quelqu’un qui échoue ne produit pas automatiquement de l’échec.
Je peux vous garantir que certains enseignants se sont tellement investis qu’ils sont devenus très, très compétents. Il est inutile de leur faire un mauvais procès. La compétence doit être prouvée sur le terrain. Au lieu de dire qu’untel n’a pas de bac, il est temps de valoriser plutôt la validation de ses acquis d’expérience. Le diplôme ou le certificat n’est qu’une présomption de compétence. Il faut arrêter de se mentir. Ce qui fait la différence, c’est le travail et non pas le diplôme ou le papier.” Il est vrai que quand on voit le niveau consternant de certains de nos doctorants (qui finissent tous d’ailleurs par obtenir leur diplôme) il faudrait, peut-être, cesser de reprocher, une fois pour toutes, notamment au président Bouteflika (et à d’autres hauts personnages de l’État), autodidacte s’il en est, de ne pas avoir le bac. Une simple question de bon sens, pas plus. Interrogée, en outre, sur d’éventuelles velléités de grèves d’enseignants à la rentrée scolaire, la ministre s’est montrée, à ce sujet, intraitable. Jugeons-en. “S’agissant des grèves dans l’enseignement, il y a un consensus : plus personne ne veut en entendre parler. Les partenaires sociaux ont eu gain de cause sur l’écrasante majorité de leurs revendications. S’il y a des revendications légitimes, il y a aussi des responsabilités à assumer devant les élèves et les parents.” Mme Benghebrit se dit effarée à l’idée que des programmes en viennent à être supprimés à cause de faits de grèves. “Cela est inadmissible !” Quant au dialogue avec les syndicats, Mme Benghebrit y croit plus que jamais. “Je vais les rencontrer pour solliciter leur appui afin qu’on puisse avancer ensemble. Il faut qu’il y ait la paix et la cohésion pour envisager l’avenir sereinement.”

À qui la faute ?
“Notre société a investi dans l’école qui est l’acquis essentiel de l’Algérie indépendante. La disponibilité des pouvoirs publics à répondre à une demande sociale en amont n’est plus à démontrer.” Force est de reconnaître, en effet, que  l’effort d’investissement en matière d’infrastructures socioéducatives ne s’est jamais démenti dans notre pays. Malgré des acquis incontestables, les faiblesses de notre système éducatif liées aux contenus ont fini, comme chacun sait, par miner dangereusement notre cohésion sociale. Et c’est là que le bât blesse ! Sur ce chapitre, la ministre n’a cessé d’être tancée par plusieurs intervenants : à qui doit-on imputer en effet les incivilités, le manque d’éducation, d’hygiène, l'absence du goût de l'effort, la malvie et le mépris que se vouent aujourd’hui les Algériens entre eux ? Aux familles démissionnaires ? À la mosquée qui ne joue pas son rôle ? Ou encore tout simplement à l’école qui forme des gens méchants, sales, fainéants et mal éduqués ? “L’école est l’affaire de tous. L’école est l’objet d’un intérêt partagé. Il faut mener des actions convergentes”, suggère-t-elle.
Il est vrai que la responsabilité est très certainement partagée même s’il l’on parle dans la rue et sur les réseaux sociaux de “la génération Benbouzid”, c’est dire, d’ailleurs, la longévité de l’ancien ministre de l’Éducation à son poste. Ce qui n’a rien de très flatteur, pour lui, puisque ladite génération est celle qui renvoie, de l’avis de tous, à “la déliquescence des peuples”. Diplomate, Mme Benghebrit évitera, tout le long de cette soirée forte instructive, de jeter la pierre à ses prédécesseurs. Car si l’école est aujourd’hui sinistrée, c’est que, d’une certaine manière, elle est également l'otage du naufrage politique, économique, social et culturel de tout le pays. Ceci dit, l’école aurait pu constituer, dans le cas échéant, sa bouée de sauvetage.
Cela n’a pas été le cas. “Ils ont essayé de faire mais le système éducatif est une immense machine qui ne fonctionne pas toujours au même rythme. Des effets de contexte et des  conditions particulières n’ont pas permis l’aboutissement de certaines actions menées”, s’est elle bornée à indiquer. Pour la ministre, l’absence de cohérence entre les différents dispositions et dispositifs en ont fait aujourd’hui une “réforme désarticulée”. “Il s’agit aujourd’hui de redonner du sens !” clame-t-elle, optimiste.
Un intervenant s’est dit, pour sa part, scandalisé par la montée en puissance des “cours particuliers”. Il révélera, à ce sujet, qu’en classes d’examen comme le BEM ou le baccalauréat, certains parents recourent parfois à deux professeurs par matière. Les cours particuliers commencent, d’après lui, dès la première année scolaire et des dépliants publicitaires seraient mêmes distribués à la rentrée à cet effet. Sans ambages, la ministre lui concède qu’il s’agit là d’une véritable “école parallèle”.
D’après elle, cela atteste d’abord d’une volonté des parents de voir leurs enfants réussir. “Il y a une offre et une demande pour améliorer la prise en charge pédagogique des enfants. On ne peut lutter contre cela…”, avance-t-elle en retenant surtout une sorte de “remise en cause” de l’enseignement tel que pratiqué dans nos écoles. Enfin, au-delà de l’amélioration substantielle du pouvoir d’achat de certains “privilégiés”, la ministre reconnaît qu’en termes d’inégalités sociales, “il y en a certains qui ont les moyens et d’autres pas”. Mais encore une fois, pour Mme Benghebrit, tout cela ne veut rien dire : “Évitons d’avoir une vision stéréotypée des choses !” D’après cette spécialiste de la question, “l’angoisse parentale” se traduit parfois par des errements : “Certains se dédouanent en payant les enseignants sans s’assurer de la qualité des cours qu’ils dispensent.”
Et pour couronner le tout, d’après elle, les meilleurs élèves ne sont pas toujours ceux qui suivent des cours particuliers. Sur un autre plan, la question de la langue d’enseignement n’a pas manqué d’être soulevée. Un débat toujours en suspens et que madame la ministre veut voir tranché : “Il faut avoir une position claire. La politique linguistique relève de la responsabilité de l’état. Quant à la problématique de l’approche de la langue, celle-ci relève effectivement de l’éducation nationale. Comment améliorer la maîtrise des langues est en effet une question qui nous interpelle.” Invité à donner son sentiment personnel sur le choix de la langue d’enseignement, elle révélera que, d’après elle, “on devrait enseigner dans la langue que maîtrise l’enseignant”. Elle note, par ailleurs, un “recul de l’enseignement de tamazight” qu’elle explique par un manque de sensibilisation des parents. Là aussi, l’Algérie est appelée à se déterminer et à faire un choix notamment en ce qui concerne la transcription de tamazight.   Dans tous les cas de figure, la ministre se dit consciente de ses responsabilités : “Il s’agit de répondre à une demande : tamazight est  une langue nationale qui doit être générale et obligatoire. Pour l’avenir, c’est tout à fait envisageable mais seulement après avoir résolu un certain nombre de difficultés.” À une question sur le sort des enfants surdoués ou à besoins spécifiques, la ministre a reconnu la faiblesse des moyens physiques : “Les parents d’enfants autistes ne savent plus à qui s’adresser. Les enfants trisomiques doivent trouver également leur place à l’école. Comment prendre en charge la diversité est, pour nous, un vrai défi. Comment ne pas brimer un enfant hyper-intelligent ? Comment l’encourager ? Comment faire  de nos élèves des apprenants compétents, capables de faire face aux défis d’un enseignement avancé ?”

Liberté 

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