Le drame étouffé des élèves de Ghardaïa

Le drame étouffé des élèves de GhardaïaLes affrontements de Ghardaïa ont laissé des séquelles : les élèves, dont la scolarité est perturbée depuis six mois, n’ont pas pu suivre le programme établi pour passer les examens nationaux. Une situation qui inquiète élèves, parents et enseignants, mais pas la direction de l’éducation, pour qui tout va bien. Reportage.

De notre envoyée à Ghardaïa

Devant le lycée El Imam Aflah Abdelouahab, les gendarmes gardent l’entrée : aucun élève ni aucun enseignant ne se présente.

«A 7h30, en ma qualité de gardien, j’ouvre le portail et je me réfugie dans une fourgonnette à quelques mètres de l’établissement. A 8h, s’il n’y a plus personne, je ferme le portail. Je fais cela chaque matin pour quatre ou cinq élèves, les seuls à venir au lycée. Il n’y a pas école depuis des mois, pas d’enseignants, pas de directeur. Tout le monde a peur. Je suis encore là pour appliquer la directive du directeur de l’éducation qui l’a rouvert de force. Hier, il n’y avait aucun élève.» Le lycée El Imam Aflah Abdelouahab dans le quartier Korti, à Ghardaïa, est encerclé par un renfort important de gendarmes.

A part les agents, la rue reste désespérément vide. Impossible d’y accéder sans leur autorisation. Un enseignant de physique arrive enfin. Pressé de rentrer chez lui, il fait des va-et-vient devant le portail, à la recherche de ses élèves. Si dans les autres lycées du pays, les élèves ne sont déjà plus en classe pour réviser afin de se préparer aux épreuves du bac, prévu à partir du 1er juin, c’est pour d’autres raisons que ceux de Ghardaïa sont désertés depuis février dernier, date de la reprise des affrontements qui ont fait 9 morts et des centaines de blessés. «Aujourd’hui, nous ne parlons plus de programme à terminer mais d’une vie à préserver», affirme Saâd, enseignant de français au lycée technique Ramdane Hamoud, à Korti, quartier majoritairement mozabite. «Je suis très en retard dans le programme et de toutes les façons, je n’aurais jamais le temps de me rattraper ou d’arriver au seuil officiel. Personne ne vient à l’école. Elèves et enseignants, chacun boycotte à sa manière», se désole un enseignant de physique du lycée El Imam Aflah Abdelouahab.

Panique

Même constat de Brahim, enseignant de physique au lycée technique : «Je suis en retard d’une unité et pour la terminer, il faudrait au moins deux semaines sans interruption ni absence. Pour le bac, des conditions spéciales devraient être assurées à notre wilaya.» Nacer Kassem, le directeur du lycée, le rejoint : «Les élèves, qui n’ont pas eu cours depuis le 13 mars dernier, n’ont pas été évalués au deuxième trimestre. Nous avons suivi les directives officielles pour organiser des évaluations, alors qu’on aurait dû profiter des quelques jours de présence d’élèves pour avancer un peu dans le programme. En philosophie et en langues étrangères, nous ne sommes  qu’au début du programme.»

Plusieurs enseignants se disent scandalisés par les propos du directeur de l’éducation pour qui aucune règle dérogatoire ne se justifiait à Ghardaïa. Dans les autres lycées, Beni Abaz, Filali, Beni Yzguen, Moufdi Zakaria, Affelah ou Ramdane Hamoud, le discours est le même : il n’y a pas eu cours et le retard dans le programme est tel que personne n’est prêt à passer le bac. Dans les collèges, où les élèves doivent passer le BEM une semaine après le bac, la situation est la même. Tout comme dans les écoles primaires où l’examen de fin de cycle est prévu mercredi prochain.

Provocations

Au collège Djaber Beni Zayd, si quelques enseignants, sous la pression du directeur de l’éducation, ont tout de même assuré les cours, ils ont décidé de ne pas évaluer leurs élèves pour le BEM blanc. «Ils n’ont pas eu cours, sur quoi seront-ils évalués ?» affirment quelques enseignants chaamba. En plus du retard occasionné par la grève de 21 jours (grève lancée par l’Unpef, le Snapest et le Cnapest pour des exigences socioprofessionelles), puis la paralysie qui a fait suite aux violences, les habitants des deux communautés rapportent des actes d’agressivité et de racisme.

Les Mozabites accusent les enseignants de vouloir intimider leurs enfants. «Mon fils a été battu parce qu’il a refusé d’enlever la chéchia dans un établissement à Zalfana. Peu de temps après, ma maison a été incendiée. Je ne vous parle même pas des provocations des autres élèves dans la cour», témoigne Brahim, un enseignant. «De manière officieuse, les enseignants non mozabites boycottent l’enseignement des élèves mozabites», affirment les associations des parents d’élèves.

De leur côté, les accusés répondent que les Mozabites ne veulent pas confier leurs enfants aux «Arabes». «Dans leur communiqué, les Mozabites ont clairement affiché leur refus de voir leurs enfants confiés à des enseignants chaamba», explique Keddour Bekkouche, président du bureau de l’Unpef de Ghardaïa. «Ils ont même interdit l’accès à nos enseignants pour qu’ils soient remplacés par les leurs, d’où notre inquiétude de circuler librement dans leur quartier où d’enseigner sans la présence des service de sécurités», argumentent encore des enseignants à Bouraoua, quartier majoritairement chaamba.  

Bénévoles

La cellule de suivi et de coordination, mise en place par la communauté mozabite, a décrété un boycott des cours. Pour protester, pas un élève mozabite ne suit les cours d’un enseignant chaamba. Entre-temps, les associations des parents d’élèves mozabites s’organisent pour que les futurs bacheliers puissent suivre le programme officiel par des cours de soutien de 14h à 22h ou de 6h à 8h. «Des enseignants bénévoles ont été recrutés par des associations de parents d’élèves épaulées par d’autres associations de la société civile», explique Slimane, président de l’association des parents d’élèves du lycée El Imam Aflah Abdelouahab.

L’association dit avoir aussi proposé au directeur de l’établissement des cours de soutien pour l’ensemble des élèves sans distinction d’appartenance à une communauté. «Notre proposition a été refusée sous prétexte que les chemins qui mènent au lycée ne sont pas encore sécurisés pour les lycéens. Pourtant, le transport escorté par les services de sécurité à partir de la direction de l’éducation pour les dispatcher ensuite dans leurs postes a été portant offert par la wilaya et la direction d’éducation», regrette un chef d’établissement.

Mansour Baameur, membre de la commission d’éducation et d’orientation des notables de Ghardaïa, selon lequel 14 établissements scolaires, tout paliers confondus, ont suivi l’appel au boycott, a sa version des faits : «Le problème c’est que, nous, Mozabites, sommes minoritaires dans l’enseignement. C’est pour cette raison que vous n’entendez pas les Chaambas se plaindre». «Cette situation nécessite l’intervention du ministère. Il ne faut pas se voiler la face. Les élèves sont en retard dans toutes les matières et même si les responsables affirment avoir rattrapé quelques cours, il faut penser à l’état psychologique de nos candidats», atteste Mohamed Boubtima, conseiller d’orientation à Nourmat.

Tricher

En ville, l’ambiance est tendue. Les magasins brûlés n’ont pas rouvert. Les forces de sécurité, gendarmes et policiers, sont omniprésentes. Des jeunes à moto organisent des rondes pour surveiller les «frontières» de leur quartier. A 18h, les rues se vident pour la nuit. «Il y a eu des morts. Des élèves ont perdu leurs proches, leurs affaires scolaires ont été incendiées, des routes ont été coupées, des établissements fermés. La situation est loin d’être revenue à la normale et nos différents rapports soumis aux autorités et au ministre sont restés sans suite», déplore Keddour Bekkouche. «Certains de mes élèves n’ont plus ni cahier ni livre», témoigne Noureddine Azzouz, directeur du lycée Boudjemaâ Qarma, à Bouraoua.

Au lycée Sidi Abaz, par exemple, l’association des parents d’élèves chaamba avait proposé au wali que l’enseignement soit dispensé le matin à leurs enfants et l’après-midi aux enfants des Mozabites. De peur d’enfermer le conflit dans un problème communautaire, la wilaya a refusé. Certains enseignants estiment que cette mesure est nécessaire et doit être appliquée en urgence pendant les examens nationaux. «C’est un risque que nous prenons de traverser un quartier d’une autre communauté pour aller surveiller les épreuves du bac. Et si jamais j’attrape un candidat mozabite en train de tricher, que dois-je faire ? Il y a des sensibilités et des susceptibilités à prendre en considération, n’importe quelle remarque d’un enseignant surveillant peut être mal interprétée. D’ailleurs plusieurs enseignants et directeurs ont refusé la surveillance des centres d’examen», témoigne un enseignant que nous avons rencontré au lycée technique.

El Hachemi Dadi, de l’association des parents d’élèves, lui répond : «Le plus important, c’est que l’ensemble des candidats ne soient pas provoqués. Mais si les enseignants continuent de faire des remarques à nos élèves, nous poursuivrons le boycott.» Noureddine Azzouz tente, quant à lui, de trouver une solution pédagogique en appelant le ministère à adopter un système de fiche de synthèse et à en finir avec les impératifs de seuil. Une manière pour lui d’inviter les élèves à être plus studieux pendant l’année.

Repères :

Vendredi 16 mai :

Après un mois d’accalmie, une quinzaine de policiers, dont deux officiers, sont blessés dans la reprise des affrontements intercommunautaires. Les échauffourées, qui se sont poursuivies toute la journée, ont éclaté entre les jeunes du quartier de Ksar de Mélika et ceux du quartier de Theiniet El Makhzen. Il s’en sont ensuite pris aux policiers intervenus pour disperser la foule.

Samedi 17 mai :

Des représentants de la société civile mozabite ont organisé un sit-in devant la Grande-Poste, à Alger-Centre, pour dénoncer la situation sécuritaire chaotique. Regroupés en collectif national, les organisateurs s’interrogent sur l’absence sur le terrain des représentants de l’Etat pour «faire régner l’ordre et assurer la sécurité des populations».

Lundi 19 mai :

Dix personnes sont inculpées pour «attroupement armé sur la voie publique, destruction, incendie volontaire et tentative de vol de biens publics et privés» après les violences qui ont fait une dizaine de blessés. Treize personnes avaient été interpellées par les services de sécurité alors qu’elles lançaient des pierres et autres projectiles sur les agents de maintien de l’ordre.


El Watan 

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