In Eker pollué pour 24 000 ans

Les victimes des essais nucléaires de Tamanrasset interpellent l’ONU

In Eker pollué pour 24 000 ans
Les victimes des essais nucléaires de Tamanrasset interpellent l’ONUAbdelkader, qui n’avait que 19 ans, était posté à une dizaine de kilomètres de l’explosion. «J’ai assisté au premier essai nucléaire français dans la région», relate-t-il en décrivant le moment des explosions comme si cela se passait hier. «Une tache blanche se détachait du sol et montait au ciel», se souvient-il

On fut conduit vers la base située à 7 km de la zone des essais, sans contrôle médical et sans la moindre explication sur ce qui venait de se passer», ajoute-t-il. A 71 ans, cet ancien ouvrier du Commissariat français de l’énergie garde le souvenir intact de la tragédie signée par le pays du général de Gaulle en novembre 1961, lorsqu’on a décidé d’effectuer des tirs nucléaires souterrains  à Tamanrasset. En mai 1962, la région a vécu un terrible accident lors du second essai baptisé Béryl. Un défaut de confinement de l’explosion à l’intérieur des galeries creusées dans les montagnes de Taourirt Tan Affla et Tan Ataram avait conduit à libérer des éléments radioactifs associés à des scories et des aérosols auxquels une centaine de personnes avaient été exposées. «Les parois du mont de Taourirt se fissurèrent en plusieurs pans laissant apparaître sur ses flancs un panache noir qui éructa brutalement son magma de lave radioactive et son souffle de particules toxique dans l’atmosphère», rapportent des scientifiques lors d’un séminaire national sur la thématique. Les études réalisées montrent que la région d’In Eker est ainsi polluée pour les 24 000 années à venir, laissant place à la mort rayonnante qui sème dévastations et maladies parmi la flore et la faune dans un univers vitrifié, désormais incompatible avec toute forme de vie. «La France s’est servie de nous», souffle désespérément Bamhamed.

Du 7 novembre 1961 au 16 février 1966, treize tirs souterrains, dont quatre n’ont pas été totalement confinés, furent effectués dans cette région du Sud. En 1967, la France abandonna ses expériences au Sahara selon les Accords d’Evian. Malheureusement et 47 ans après la fin de ces essais, la persistance de la menace radioactive pèse toujours sur la région et sur toute la population de Tamanrasset, dont même la descendance continue à subir les conséquences de la colonisation française où la cruauté et la barbarie atteignaient leur paroxysme. Les effets dévastateurs des tirs continuent à se faire ressentir avec des pathologies caractéristiques des irradiations. Des cas de leucémie, des mort-nés, des déformations fœtales, des changements hématologiques et encore de graves pathologies cancéreuses, les conséquences de ces essais sont on ne peut plus fâcheuses. Des dizaines voire des centaines de victimes ont subi et subissent toujours les effets de cette tragédie. Bamhamed Abdelkader a enfanté deux handicapés parmi ses 14 enfants à charge, Fatma (45 ans) et Samia (23 ans).   Aouarzig Moussa  qui travaillait, lui aussi, pour la France en qualité de cobaye laborieux parmi les PLO (Populations locales des oasis) à l’intérieur du périmètre des essais, est père de dix enfants, dont trois handicapés à 100%, Zainabou, Amoud et Ayoub. Ce modeste Targui de Sersouf, quartier huppé de la capitale de l’Ahaggar, souffre profondément des conséquences radioactives.

Le visage strié de rides dessinées par les années de désespoir, il nous  fait part d’un quotidien meublé d’écueils. Avec son maigre revenu, Moussa se trouve confronté à une situation financière extrêmement difficile, pendant que les autorités compétentes continuent à observer l’omerta en cultivant l’indifférence. Pourtant, Moussa ne cherche pas à «être indemnisé» par la France qui «s’est servi» de lui sans même lui laisser savourer le goût de l’indépendance. Mais il veut seulement que les autorités algériennes interviennent pour prendre en charge ses enfants handicapés. «Je ne peux plus les voir dans cet état», lâche-t-il les yeux embués.

Plus de 500 victimes recensées

Le vice-président de l’Association des victimes des essais nucléaires  de Taourirt, Abdelkrim Touhami, indique que plus de 500 victimes de la radioactivité ont été déjà recensées dans la wilaya de Tamanrasset. Les statistiques avancées en 2010 par le P/APC de cette collectivité  font état de 250 victimes. Au bout de 3 ans, le nombre de victimes a donc doublé.  «Le bilan n’est pas encore définitif puisque l’opération de recensement suit toujours son cours», souligne, pour sa part, Ibba Boubakeur, secrétaire de l’association. Et de renchérir : «La radioactivité est l’affaire de tous et ce n’est pas seulement la région d’In Eker qui y est exposée, étant donné que plusieurs habitations de la ville de Tamanrasset, jusqu’en 2008 alimentée en eau potable depuis In Mguel, à quelques encablures de la zone contaminée, sont construites avec de la ferraille provenant d’In Eker.»

Tout en insistant sur la nécessité de procéder au curage immédiat de la zone contaminée, l’association fait appel aux plus hautes autorités du pays pour la restitution des archives relatives à ces essais et pour l’installation d’un observatoire à In Eker à l’effet de poursuivre l’évolution de la radioactivité. «Il est plus qu’impératif de lever les entraves sur les formalités liées à la constitution des dossiers d’indemnisation dans le but d’assouplir les procédures aux concernés», ajoute Touhami Abdelkrim, qui regrette l’absence d’une volonté politique en mesure de faire aboutir les projets et les démarches entreprises par l’association. Preuve en est, l’annulation du dernier séminaire destiné à sensibiliser la population sur les risques de la radioactivité et auquel devaient prendre part d’éminents chercheurs universitaires dans le domaine du nucléaire ainsi que des associations de victimes de la radioactivité. «On avait tracé l’ébauche du projet en collaboration avec des scientifiques et des experts.

Toutefois le séminaire n’a pas eu lieu  parce que les responsables de la wilaya semblent  avoir déjà arrêté le calendrier des événements», rapporte encore M. Touhami. «On voulait expliquer que la zone de Taourirt, toujours fréquentée par les bergers nomades, est dangereuse. Certains Subsahariens s’aventurent à l’intérieur des galeries contaminées pour récupérer des déchets de cuivre et des matières ferreuses pour les revendre à Tamanrasset et du coup ils exposent toute une population au risque de la radioactivité», poursuit-il. Le pire est qu’une importante quantité de ces matières recyclables a été dernièrement «saisie par les services de sécurité puis revendue aux enchères sans pour autant s’enquérir de sa provenance. Les autorités locales, qui accusent des fins de non-recevoir à nos doléances, doivent normalement assumer les conséquences», s’offusque notre interlocuteur. Déterminée à concrétiser son plan d’action, l’association décide d’outrepasser les autorités locales en sollicitant le service des ONG et de l’ONU, et ce, en invitant toutes les associations des victimes de la radioactivité qui existent dans le monde.

Aujourd’hui, soit 47 ans après le drame, aucune carte sur les endroits où sont enfouis les déchets nucléaires n’a été léguée par la France. L’association, explique son président, a été créée pour «sensibiliser d’abord les riverains qui côtoient cette zone contaminée. L’indemnisation passe après, car il est impossible de rendre âme aux victimes décédées même si l’on dispose de tout l’or du monde. Nous demandons la réparation morale avant de parler des dédommagements des victimes et la reconnaissance des crimes perpétrés dans le Sahara algérien. Cette région que le général de Gaulle qualifia de zones inhabitées pour bénéficier de l’accord des Nations unies (…). Je me souviens au moment même de la déclaration, un journaliste suisse, qui préparait son reportage sur In Eker, montra au monde entier que le responsable français avait entièrement tort en diffusant des images des enfants nomades gambadant non loin de la zone désignée pour réaliser les opérations nucléaires», déplore M. Touhami.

18 personnes sur 5000 habitants atteintes du cancer

Une étude réalisée par le docteur Meloui Zina, anatomopathologiste, dans la wilaya de Tamanrasset, fait ressortir un «taux de 18 cancéreux sur 5000 habitants. Un taux en dessous de la norme fixée à 104 cas pour le même nombre d’habitants. Sauf qu’à Tamanrasset, ce chiffre prête à spéculation puisque les malades ne consultent pas et nombreux sont ceux qui trépassent dans l’anonymat».  Selon le Dr Meloui, les cancéreux reçus sont généralement au dernier stade et décèdent peu après le diagnostic. Le constat est plus qu’alarmant. Le cancer de la thyroïde qui est au 10e rang, selon les registres du cancer du nord du pays, est en 2e position à Tamanrasset, surtout chez les femmes. Outre cette localisation néoplasique, on note un taux particulièrement élevé de cancers du sein et cutanés qui diffèrent par leur présentation clinique de ceux observés dans le nord du pays. La menace radioactive, faut-il le dire, pèse sur la femme enceinte avec son lot de malformations chez le nouveau-né et  est souvent à l’origine de la stérilité des hommes. La situation risque de perdurer malheureusement en l’absence de décontamination des sites des essais d’une part, et la situation radiologique de cette région dénuée de moyens de l’autre,  et ce, sachant qu’une wilaya comme Tamanrasset ne dispose pas de centre de  mammographie ni d’oncologie. L’absence de dossiers médicaux, de statistiques sur des populations vivant dans les régions contaminées a  encore aggravé la donne.

Les Recommandations des experts

La priorité, selon le Dr Meloui, consiste en la dotation des hôpitaux en moyens humains et matériels permettant le diagnostic et la prise en charge efficace des affections radio-induites. L’organisation de campagnes de sensibilisation et  de mesures médicales préventives pour le diagnostic à un stade précoce de ces cancers. Il faut aussi mettre en place un registre du cancer avec recueil des cas traités dans les villes du nord du pays. Il est impératif de procéder au recensement des populations et recueillir des données depuis 1960 à ce jour, en collaboration avec l’ONS, la DSP et les services de l’état civil afin de fournir une base de données statistiques et du coup permettre la création  de registres spécialisés pour caractériser les indices importants de santé publique, comme le taux de fécondité, le taux de malformations fœtales et le nombre de cas de retard staturo-pondéral et mental. La situation radiologique des zones contaminées par ces essais nucléaires devrait être déterminée à l’effet d’évaluer l’impact sanitaire sur les populations et assurer une meilleure planification avant toute extension urbaine ou rurale. «Il est urgent de doter les régions irradiées dans les plus brefs délais d’un centre de recherche et de prise en charge de toutes les affections radio-induites, que ce soit sur l’homme et ou sur l’environnement. Il faut aussi procéder à un dépistage de masse et mettre en place une équipe médicale pluridisciplinaire qui sillonnera toute la wilaya», conclut le Dr Meloui.

Loi Morin et zones d’ombre !

Selon le président de l’association Taourirt, Elouaar Mahmoud, la teneur de cette loi «scélérate et controversée» explique clairement «l’irresponsabilité et la mauvaise foi des autorités françaises» quant à l’indemnisation des personnes souffrant de maladie radio-induite.

La loi Morin, promulguée le 5 janvier 2010, porte sur la reconnaissance et l’indemnisation des victimes des essais nucléaires français. Sauf qu’elle est, de l’avis des victimes, entourée de beaucoup d’ambiguïtés du fait qu’elle stipule que les demandeurs doivent être inscrits sur une liste fixée par décret en Conseil d’Etat conformément aux travaux reconnus par la communauté scientifique internationale afin qu’ils obtiennent réparation intégrale de leur préjudice.

Et si la personne est décédée, la demande de réparation peut être présentée par ses ayants droit. « Malheureusement, aucune des victimes ne possède actuellement un document justifiant son exercice au sein du centre d’expérimentation militaires français, car après l’Indépendance, plusieurs d’entre elles ont procédé à la destruction de ces pièces pour éviter de se faire accuser de traîtres», explique M. Elouaar en qualifiant cette loi de «piège dans lequel même les ressortissants français se sont embourbés».

Dans le premier alinéa de son 2e article, la loi précise que la personne souffrant d’une pathologie radio-induite doit avoir résidé ou séjourné entre le 13 février 1960 et le 31 décembre 1967 au Centre saharien des expérimentations militaires, ou entre le 7 novembre 1961 et le 31 décembre 1967 au Centre d’expérimentations militaires des oasis ou dans les zones périphériques à ces centres. «Toutefois, aucun fichier répertoriant les personnes concernées n’a été remis aux autorités algériennes. Ces dernières se sont tues malheureusement», regrette M Elouaar. R. I.

El Watan   


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