Ahmed Benbitour : « Un système qui ne sert pas la société est appelé fatalement à disparaître »

« Un système qui ne sert pas la société est appelé fatalement à disparaître »Quatorze partis, des personnalités politiques et de la société civile, réunis dans une nouvelle initiative, ont appelé mardi au rejet de la révision de la Constitution et à la mise en place d’une commission électorale indépendante. Ahmed Benbitour, une des figures de ce groupe d’opposition, s’explique dans El Watan Week-end.

- C’est la première fois, dans le cadre d’une élection présidentielle, que se forme une telle alliance entre partis de bords radicalement différents et en connexion avec la société civile. Comment allez-vous réussir ce qu’aucune opposition n’est parvenue à faire jusqu’à maintenant, en clair résister à vos clivages, aux tentatives de récupération, aux scénarios d’implosion ?

J’ai eu à dire qu’une alliance n’est ni une fusion ni une union ; il s’agit seulement de réunir les moyens des partenaires vers l’atteinte d’un objectif commun. Dans ce cas, il s’agit de l’assurance d’une gestion transparente de l’élection présidentielle prochaine. Cette élection doit être un moyen et un outil pour préparer l’Algérie à répondre aux grands défis de demain. D’où notre appel au changement de tout le système de gouvernance, non pas limité au changement des dirigeants. L’initiative proposée le 25 novembre annonce une nouvelle ère pour l’avenir de l’Algérie. Des militants issus de partis politiques divers, de la société civile et des personnalités nationales se sont élevés, ensemble, pour dire non à l’autoritarisme, oui à la démocratie. Nous devons nous en féliciter et les encourager par tous les moyens. Un objectif clair, concis, facilite le rassemblement contre les clivages et les tentatives de récupération, comme vous le dites.

- Les discussions pour désigner un candidat commun pour la présidentielle n’ont pas abouti. Avec des personnalités aussi fortes, dont certaines entendent bien partir en campagne, comment allez-vous gérer les luttes de leadership ?

Personnellement je n’ai pas assisté à des discussions pour désigner un candidat commun. D’ailleurs, j’ai annoncé ma candidature dès décembre 2012.Aujourd’hui, il s’agit de mobiliser tous nos moyens pour amener le pouvoir en place à répondre à nos deux conditions : non à la révision de la Constitution, oui pour la mise en place d’une commission, indépendante du pouvoir, pour gérer le processus électoral dans son ensemble. En travaillant ensemble, en analysant nos différents programmes, il serait possible d’aller plus loin vers la convergence des programmes. Mais la question du candidat commun n’est pas à l’ordre du jour de nos travaux.

- Pensez-vous qu’il existe, dans la société, un potentiel capable d’être interpellé et sensibilisé à ce que vous dénoncez : la mainmise de l’administration, le manque de transparence, de légitimité,  etc. ?

Il est vrai que la situation du débat politique est anormale et regrettable ! Mais le pouvoir n’a-t-il pas fermé tous les canaux de support à ce débat ? On profite de l’état d’urgence, faussement levé, pour fermer tous les moyens de communication entre les hommes politiques et les citoyens : interdiction d’organiser une marche, autorisation préalable pour réunir des citoyens dans une salle, fermeture à l’opposition des médias lourds, plus particulièrement la Télévision nationale qui doit pourtant rester un service public à la disposition de tous. Il est vrai, également, que la majorité de la population est fataliste ; elle a développé, dans une résignation étrangère à ses traditions, des capacités d’adaptation à la détérioration de sa situation, des capacités de débrouille. Donc le véritable problème est l’état moral et psychologique de la société ; en l’état actuel, il y a peu de possibilités de libérer les initiatives. Cependant, un système qui n’est pas disposé à apprendre, qui n’est pas juste, qui ne sert pas les intérêts de l’ensemble de la société, qui est construit sur la rente et la prédation est appelé fatalement à disparaître. Le régime totalitaire court à son effondrement et à son autodestruction. Donc le contrôle autoritaire ne sera pas capable de tenir longtemps. Et c’est en prévision de cette chute annoncée et inéluctable que se pose, en toute logique, la question suivante : quelles sont les conditions pour créer une société plus agile, capable d’initiatives vers le changement ? Loin de se résumer en une forme de solution miracle capable de transformer la société en une période utopique, ou bien celle de l’homme providentiel, la réponse est la démocratisation par la jeune génération instruite et mieux éduquée. C’est le degré de formation des jeunes, plus que l’espoir d’une forte croissance économique, qui mobilise. Ce sont l’ensemble des forces favorables au changement, les jeunes, les femmes et les médias, qui peuvent créer la mobilisation face à l’autoritarisme du régime.

- Si oui, comment militez-vous dans ce sens ? Par exemple, avez-vous des relais parmi les jeunes ? Un travail de proximité est-il mené dans les régions ?

Dès décembre 2012, j’ai proposé un programme politique pour une Algérie de paix, de justice et de prospérité et j’ai commencé à me déplacer à travers le pays pour une mobilisation de proximité.J’ai partout rencontré des gens très conscients des dangers qui menacent le pays et très intéressés de comprendre les voies pacifiques pour le changement. Effectivement, la nation est en danger. Chaque institution, chaque citoyen sont placés devant leurs responsabilités. C’est le moment de travailler à la préparation, la conception et la mise en œuvre d’une stratégie de sortie de crise.

- Rejet d’une révision de la Constitution avant la présidentielle et mise en place d’une commission nationale indépendante qui supervisera les opérations électorales lors de ce scrutin, est-ce qu’il n’est pas trop tard pour demander cela et mobiliser des gens autour de ces idées ?

Il n’est jamais trop tard pour bien faire ! La non-révision de la Constitution ne prend pas de temps. Pour la mise en place de la commission indépendante, nous sommes prêts à mettre notre expertise à la disposition des autorités pour la réussite de cette opération.

- Les révoltes arabes ont montré que le vrai moteur du changement est le peuple, à condition qu’il soit porté par une élite qui ne l’a pas trahi. Pourquoi l’initiative s’adresse-t-elle alors au régime ?

Il y a un éveil politique mondial grâce au village global. Pour la première fois dans l’histoire, toute l’humanité est politiquement consciente, politiquement active, politiquement interactive. D’où l’appel à plus de dignité personnelle, de respect culturel et d’opportunités économiques (emploi, école, santé…). C’est un mouvement mondial. Aucun pays ne peut y échapper. Des expériences tunisienne et égyptienne de 2011, nous pouvons retenir deux leçons. La première est que lorsque la population s’installe, avec persévérance, dans un endroit stratégique de la capitale, elle est capable de faire partir le chef de l’Etat, même si cette population ne dispose pas de programme politique et pas de leadership unifié. Et c’est là le problème, en l’absence de programme et de leadership, le chef de l’Etat part, mais le changement ne se réalise pas. La deuxième est que tous les dirigeants de ces régimes, leurs familles et leurs proches collaborateurs disposent d’avoirsà l’étranger, qu’ils gardent à disposition pour s’en servir en cas d’explosion sociale dans le pays. Les deux expériences ont montré que cela n’est plus possible.Nous pouvons retenir que le rapport de force s’est déplacé en faveur des populations et qu’il est dans l’intérêt des tenants du pouvoir, leurs familles et leurs proches collaborateurs de partir de façon pacifique. Et quelle meilleure façon de quitter pacifiquement le pouvoir que de le faire à l’occasion de l’élection présidentielle ? Bien entendu, dans l’intérêt du peuple, il faut que le changement se fasse autour d’un programme et d’un leader jouissant d’une majorité confortable pour le soutenir dans la réalisation de ce changement. La réussite d’un programme passe nécessairement par la réunion de trois conditions : d’abord, la promotion d’une large mobilisation collective pour assurer le succès aux décisions fondamentales initiées ; ensuite, la mise en place des outils et mécanismes indispensables à la réalisation de l’objectif défini ; enfin, la sécurisation du processus de changement contre toute pratique de régression ou de statu quo.

- Les personnalités de l’initiative, de manière individuelle, réclament dans leur majorité un «changement»en soulignant que celui-ci est «impossible à concevoir avec le système tel qu’il est aujourd’hui».Pourtant, de manière collective, vos revendications montrent que vous reconnaissez ce système comme interlocuteur. N’est-ce pas paradoxal ?

Si vous appelez à un changement pacifique, lors d’élections présidentielles vous devez fatalement travailler avec le pouvoir en place. J’ai toujours dit que  l’opportunité reste ouverte aux fractions saines et patriotes au sein du pouvoir et de l’appareil administratif qui, faisant le constat de la gabegie dans laquelle nous sommes plongés, voudront se joindre à leurs concitoyens pour participer à la réalisation de cet objectif d’une Algérie de paix, de justice et de prospérité.

- Vous avez annoncé que vous continuerez à militer même après l’élection. Sous quelle forme ? Est-il possible de militer par les biais traditionnels ou réfléchissez-vous à de nouvelles formes de mobilisation ?  

Si le scrutin aboutit à l’élection d’un Président qui assurera le changement vers un système démocratique, nous créerons un parti politique. Sinon, nous innoverons. Mais nous n’abdiquerons pas parce que notre pays ne peut plus  continuer à vivre d’espoirs sans cesse reportés. La reprise en mains de notre destin ne peut être différée plus longtemps. Ayons simplement le courage de nos rêves et ayons foi en nous-mêmes.

BIO EXPRESS :

Premier ministre de décembre 1999 à août 2000, ministre chargé du Trésor en 1992, de l’Énergie en 1993 et des Finances des 1994 à 1996, Ahmed Benbitour, 68 ans, s’est déclaré candidat à la prochaine élection présidentielle de 2014. Cet économiste, originaire de Ghardaïa, qui a suivi ses études en Algérie et au Canada, a écrit un ouvrage en 2006 Radioscopie de la gouvernance algérienne.


El Watan  

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