Des réseaux extrémistes organisés s’agitent dans la région

La Kabylie, cible d’une “salafisation” en catimini

La Kabylie, cible d’une “salafisation” en catiminiSentant le danger, de nombreux villages de la région, par l’intermédiaire de leur comité, “expulsent” des imams qu’ils accusent de salafisme.

L’automne commence déjà à pointer le bout de son nez en Kabylie. En ce début du mois de septembre, les routes ne désemplissent pas. Entre les estivants, les émigrés et les citoyens de la région, la vie retrouve, le temps d’un été, son animation d’antan.

Mais derrière cette image d’une région calme, un petit vent abat le grand vent d’une certitude qu’on croyait inébranlable. Celle d’une région apaisée politiquement et qui ne rechigne pas devant les sporadiques attentats terroristes, ou devant les velléités salafistes qui tendent à empoissonner un climat politique déjà délétère depuis plus d’une décennie.

La première halte, et comme une inévitable station, c’est le chef-lieu de la wilaya de Tizi Ouzou. Lucarne de tout activisme politique de la région, d’où l’appellation de la capitale de Kabylie. Le sujet est passionnant. Enquêter sur le salafisme dans la région n’étant pas chose aisée, alors, le contact se fait avec les militants de plusieurs tendances, des confrères et des observateurs. Le constat est presque le même. La quasi-majorité des citoyens interrogés sur la question évoquent un danger pour la région et, par-dessus tout, pour le pays. “Si la Kabylie tombe sous le giron islamiste, c’est tout le pays qui en pâtira”, dira S. T, commerçant à Tizi Ouzou. Pour lui, “sans nul doute, l’activisme islamiste dans la région répond à une stratégie qui vise à casser la région”.
Notre interlocuteur pense que c’est depuis les années 2000, notamment depuis le Printemps noir de Kabylie, que cette stratégie est mise sur pied. La même lecture nous sera faite par un autre contact du côté d’Akbou, dans la wilaya de Béjaïa. M. B., cadre dans une entreprise, fera la même lecture, mais avec plus de consistance et d’arguments. Depuis quelques années, des villages de la région, par l’intermédiaire de leur comité, “expulsent”, non sans faire de bruit, des imams qu’ils accusent de salafisme. La presse en fait écho à chaque “affaire” liée à la mosquée du village. Rétrospective de la situation : étant la région où le nombre de mosquées est le plus élevé en Algérie, la Kabylie était perçue, jadis, comme la terre d’un Islam adapté et conçu selon les besoins de la région. “Le laïcisme” exercé depuis des lustres dans la région s’est avéré être l’obstacle majeur à toute islamisation poussée. D’où, estiment les connaisseurs, l’arrivée d’une nouvelle vague de militants prônant un islam radical. Mais, peut-on parler d’une simple “réforme” d’une pratique religieuse dans une région surpolitisée et surtout surmédiatisée ? Les avis diffèrent, même s’ils pointent tous du doigt cette volonté qui tend “à remodeler” la pratique religieuse de la région, en injectant de nouvelles “mœurs” dont les soubresauts et les ramifications politiques visent justement à “briser” une région frondeuse.  Même si l’entreprise n’est pas aisée, il s’agit, en fait, de remettre en cause le fonctionnement d’une société régie par trois codes. À savoir le droit positif, le droit musulman et enfin le droit coutumier. Pour les militants islamistes, il s’agit de balayer par le bas en reniant les deux premiers droits au profit du dernier, seule voie de réislamisation de la société.         

Querelle de clocher ?
Les exemples viennent des At Bughardan (Assi Youcef), des At Mesbah du côté des At Douala, d’Imzizou à Fréha, de Tifilkout à Illilten, ou bien à Laziv, du côté d’Akbou. Tous les citoyens et responsables de village, interrogés sur les raisons de ce soulèvement contre les imams de la région, évoquent un activisme salafiste en contradiction avec la pratique religieuse dans la région. Aux At Bughardan, l’imam a été “chassé” depuis quelques années déjà. La raison, selon S. C., citoyen du village et enseignant à l’université, réside dans la volonté de cet imam “d’imposer” une nouvelle pratique religieuse aux villageois. Le même récit revient dans tous les témoignages recueillis. Le premier à être rencontré est issu du village Imzizou de Fréha, dont l’affaire de l’imam a défrayé la chronique au début du mois écoulé. Pour ce jeune, qui a voulu parler sous le couvert de l’anonymat, “la responsabilité de la Direction des affaires religieuses de Tizi Ouzou est complètement engagée”.
Plus précis, il raconte que le comité du village d’Imzizou, via l’association religieuse du village, a engagé le projet de la construction d’une nouvelle mosquée. Ce qui a été fait ; la direction des wakfs a désigné un imam, mais sans pour autant démettre l’ancien imam qui officiait à l’ancienne mosquée. “Le village s’est retrouvé avec deux mosquées et deux imams qui refusent même de prier sur les morts”, a informé notre interlocuteur. Pour lui, cette manière de faire a failli diviser le village en deux entités, chacune tirant vers son clan. Le constat fait par notre source sur l’imam est sans appel. Il a raconté que lors d’un prêche du vendredi, l’imam mis en cause a déclaré “qu’on ne peut solliciter quelqu’un pour faire la prière au-delà de trois fois, car au bout de la troisième, il faut le tuer”. Cette déclaration a mis le feu aux poudres. Elle est, selon notre source, la goutte qui a fait déborder le vase et poussé les citoyens d’Imzizou à se révolter. L’imam est accusé de faire l’apologie du crime. Invité à quitter le village, il fera preuve de résistance, ce qui fera dire à nombre de citoyens d’Imzizou qu’il est “en mission”. Pour ces citoyens, sans nul doute, la mission de cet imam n’est pas d’ordre religieux. “Il obéit à des injonctions politiques”, dira encore un autre citoyen joint par téléphone.
Le témoignage recueilli auprès de ces deux personnes sera confirmé, à moitié, par Dda Ahcène, président de l’association religieuse du village d’Imzizou. Même s’il réfute l’accusation de “salafisme” à un des imams, Dda Ahcène estime que la structure qu’il préside a pour desseins “de contrecarrer les visées salafistes” des imams désignés dans les villages. Pour Dda Ahcène, le conflit qui a éclaté dans son village “est provoqué par la Direction des affaires religieuses de Tizi Ouzou”. Après moult recoupements, les raisons de la colère des citoyens ne sont pas du tout liées à de simples affaires internes, mais elles projettent au-delà du strict aspect villageois une opposition à une salafisation à outrance. Même topo aux At Mesbah, du côté des At Douala. L’imam a été expulsé du village pour les mêmes raisons. La même réaction sera vérifiée à Tifilkout. Un imam, selon les dires des citoyens, a été désigné à la nouvelle mosquée du village.
“Depuis un moment, raconte un citoyen, il s’est permis des attaques en règle contre les femmes non voilées et les non-jeûneurs.” Un mouvement est né au sein du village qui a exigé son départ.
L’imam tente de résister, mais la détermination des citoyens de Tifilkout à le “chasser”, selon l’expression utilisée par une citoyenne, a triomphé. Après deux jours passés à Tizi Ouzou, nous prenons la route vers Akbou, du côté de Béjaïa. Le contact pris, quelques jours auparavant avec les citoyens du village Laziv qui se sont révoltés contre l’imam de leur village.
À Akbou, la ville est bloquée. Impossible d’atteindre le village. La route nationale 26 ne le permet pas. Après plus d’une heure passée dans l’embouteillage sur la RN26 en compagnie de Lyazid, nous appelons les concernés par téléphone. Le premier est membre de l’Association religieuse du village. Il insiste sur le fait que l’imam désigné par la Direction des affaires religieuses de Béjaïa “ne nous convient pas”. Plus précis, il a ajouté que cet imam, économiste de formation, “est loin d’être l’imam souhaité par les villageois, car sa pratique de l’islam est étrangère à nos traditions”. De retour vers la ville d’Akbou, nous apprenons auprès des jeunes de la localité que l’imam de la mosquée de la ville “est dans leur ligne de mire”. “Il développe des prêches incendiaires tous les vendredis”, a déclaré Kamel. De ce fait, “nous sommes obligés de réagir pour mettre fin à cette opération de salafisation”, dira un autre jeune.

Les nouvelles mosquées, l’argent et le foncier
Toutes ces affaires liées aux imams dits salafistes cachent, en réalité, une autre “opération”. Elle concerne justement les assiettes foncières qui accueillent les projets de nouvelles mosquées. Hormis le village d’Imzizou dont le comité de village est partie prenante dans la construction des mosquées, les autres projets lancés, par-ci par-là, ne sont pas conformes aux normes villageoises. Des membres d’associations religieuses ont révélé au cours de notre enquête que, généralement, “des membres de ces associations inscrivent les terrains comme ceux des wakfs”, alors qu’en réalité, c’est un bien public appartenant au village.
L’inscription de ces terrains au domaine wakfs se fait, dans la plupart des cas, sans le consentement des villageois et, parfois, sans qu’ils soient informés de la chose. “Comment se fait-il que des mosquées sont construites sans permis de construire ?” s’interroge un citoyen d’Ihesnawen, dont le village Aït Hssen est confronté à une “tentative” de détournement d’un terrain appartenant au village pour accueillir une mosquée. “Avant, une piscine olympique était construite sur le même terrain, avant qu’elle ne disparaisse. Maintenant, ce sont les barbus qui veulent le détourner pour construire une mosquée”, précise un autre citoyen. Il a souligné que le village s’est opposé à “ce squat” et a appelé les autorités concernées à construire un “bien d’utilité publique comme un hôpital pour la région d’Ihesnawen”. La construction de ces nouvelles mosquées ne répond à aucun besoin exprimé de la population.
Selon un militant islamiste contacté pour en savoir plus sur les objectifs, il a révélé que “nous  (les militants salafistes, ndlr) n’acceptons pas de partager le même espace avec des imams qui ne savent pas appliquer les vrais préceptes de l’islam”. Selon ses dires, la pratique actuelle de la religion “est totalement erronée”. De ce fait, plaide-t-il, “il faut revoir cette pratique de fond en comble”. “On se demande d’où vient tout cet argent pour construire autant de mosquées en un temps record”, s’interrogent plusieurs citoyens rencontrés dans les villages où nous nous sommes rendus. “Pour une région qui manque cruellement d’infrastructures économiques, voir pousser comme des champignons des centaines de mosquées mérite une halte pour en connaître d’abord les raisons et ensuite l’objectif”, nous disait Moh, qui nous accompagnait lors de notre virée aux Aghribs, où l’affaire de la construction d’une nouvelle mosquée a révélé tout le plan.

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