Henri Alleg, le militant s’éteint


Henri Alleg, le militant s’éteintHenri Alleg s’est éteint hier  à l’âge de 92 ans. Ardent militant, il a lutté pour l’indépendance de l’Algérie depuis son arrivée à Alger en 1939. El Watan Week-end revient sur la relation qu’Henri Alleg entretenait avec l’Algérie, son pays, puisqu’il était de nationalité franco-algérienne.

«Dans cette immense prison surpeuplée, dont chaque cellule abrite une souffrance, parler de soi est comme une indécence. Au rez-de-chaussée, c’est la ‘‘division des condamnés à mort’’ .» C’est par ces mots qu’Henri Alleg décrit les souffrances de la torture infligée par les tortionnaires français lors de la guerre de Libération nationale. Plus qu’une expérience personnelle, l’auteur traite de la souffrance de tout un peuple. Son autobiographie La question (1958) reste, aujourd’hui encore, un manifeste pour toutes les luttes contre le colonialisme et l’utilisation de la torture. L’historien français Alain Ruscio, qui a travaillé aux côtés d’Henri Alleg, affirme : «La question ne se limite pas à l’Algérie. Aujourd’hui encore, elle trouve tout son sens quand on parle de lieux comme Guantanamo, par exemple.» Arrivé en Algérie en 1939, son engagement aux côtés du Parti communiste algérien a été instantané. Mustapha Boutadjine, qui a rencontré Henri Alleg à de nombreuses reprises, nous explique : «Henri est un grand humaniste, il s’est engagé pour l’indépendance algérienne car il était convaincu de la justesse de cette cause. Pour moi, il est plus Algérien que certains Algériens.» Son engagement était sans faille et se faisait menaçant, notamment à travers la ligne éditoriale qu’il a donnée au quotidien Alger républicain, résolument anticolonialiste. Le journal est interdit en 1955 et deux ans plus tard, Alleg est arrêté, torturé puis emprisonné. C’est d’ailleurs dans ces circonstances qu’il écrira La question.

Algérien

Pour Alain Ruscio, Henri Alleg «était le symbole d’un espoir un peu décalé au vu de la situation coloniale. Il voulait que toutes les sphères de la société coloniale soient unies. C’était un projet très courageux et original». Alleg a en effet toujours milité pour l’égalité au sein de la société algérienne. Sa décision de prendre la nationalité algérienne après l’indépendance n’a été que la conséquence logique de son engagement. Malgré son départ forcé en 1965, après la prise de pouvoir de Houari Boumediène, «il restait très attaché à l’Algérie et suivait de près l’actualité. Il est revenu à de nombreuses reprises après cela d’ailleurs», révèle Mustapha Boutadjine alors qu’Alain Ruscio ajoute : «Même s’il ne le disait pas ouvertement, Henri se sentait concerné par les problèmes que soulève la presse algérienne. L’Algérie n’a pas pris la direction qu’il avait rêvée pour elle, mais il savait que ce n’était pas à lui de donner des leçons.» La sagesse qui transparaît dans ce dernier témoignage fait en réalité écho à la modestie et à l’humilité, autant de valeurs qui distinguaient l’homme en toute circonstance. «Malgré toute son expérience, il savait rester simple et très modeste», indique Mustapha Boutadjine qui n’hésite pas d’ailleurs à comparer Henri Alleg, dans ses écrits et ses opinions à Frantz Fanon. Rosa Moussaoui, journaliste à l’Humanité et qui a eu la chance de travailler aux côtés d’Henri Alleg, retiendra «la douceur avec laquelle il était capable d’exprimer ses convictions».  

Hommage

Ainsi, au-delà de son engagement politique en Algérie, celui qui est décrit comme étant «d’un humanisme extraordinaire» par H. Boutadjine et R. Moussaoui, s’est illustré par son abnégation à faire de la torture un fait impardonnable dans le monde entier, et ce, jusqu’à sa mort. Autant de raisons qui rendent l’hommage à Henri Alleg nécessaire. Evidemment, ne pas abandonner son combat et ses opinions est une manière de ce faire, comme le rappelle Rosa Moussaoui. Pour sa part, Alain Ruscio insiste sur «la nécessité de mettre la lumière sur ces quelques Européens, qui n’étaient pas du tout nombreux, à s’être opposés  à la puissance coloniale et à avoir lutté aux côtés du peuple algérien, comme Henri lui-même mais aussi son épouse Gilberte, qui a été un soutien pour lui, en toute circonstance». Une analyse qui fait écho aux dernières phrases d’Alleg  dans La question : «Tout cela, je devais le dire pour les Français qui voudront bien me lire. Il faut qu’ils sachent que les Algériens ne confondent pas leurs tortionnaires avec le grand peuple de France, auprès duquel ils ont tant appris et dont l’amitié leur est si chère.» En outre, lorsque nous interrogeons M. Boutadjine sur l’éventualité d’avoir une place au nom d’Henri Alleg en Algérie, à l’image de Maurice Audin, celui-ci surenchérit : «Une place ? Oui pourquoi pas. Au risque de paraître présomptueux, je dirais même un boulevard en son hommage. C’était un grand homme, un grand Algérien.» Cependant, pour lui, la priorité est de le réhabiliter dans l’histoire et «faire que les jeunes générations soient au fait de l’œuvre d’Alleg, de son engagement et son combat».

Extraits de l’entretien accordé par Henri Alleg. le 1er novembre 2004 à El Watan :

L’arrivée d’Alleg en Algérie 

C’est avec un état d’esprit un peu vierge sur les grandes questions politiques que je suis arrivé en Algérie. L’Algérie devait être une étape d’un voyage à travers le monde. Les circonstances ont fait que je suis resté. Il n’y avait plus de bateau. C’était la guerre. Je me suis lié, ce qui était, à l’époque, une chose exceptionnelle, avec des jeunes Algériens. Parler de l’indépendance de l’Algérie ne me bouleversait pas du tout, alors que c’était un mot tabou. Il coûtait cher aux Algériens de le prononcer. 

Journal Alger républicain 

A partir de 1950, Alger républicain est devenu un vrai journal algérien, avec le souci de ne pas se couper de la population européenne, qui pouvait être amenée à comprendre que l’intérêt des Européens qui n’étaient pas des colonialistes, c’était de se joindre aux Algériens exploités. Il n’y avait pas d’horaires de travail, pas de vacances, les salaires étaient ridicules quand ils étaient payés. Quand il y avait une souscription et qu’on disait : «Il faut absolument qu’on obtienne de l’argent, sans cela on est étranglés», il aurait fallu prendre des photos des gens qui faisaient la queue devant la caisse, avec des ouvriers, des dockers, des femmes qui apportaient des bijoux... Cet amour des Algériens pour ce journal venait du fait qu’ils savaient que le journal ne leur racontait pas des histoires. 

Post-62 

Je savais qu’il y aurait des difficultés qui gêneraient l’application de ce à quoi officiellement l’Algérie s’était engagée. Je n’étais pas étonné, mais je me disais que la lutte continuait et que toutes ces idées retardataires seraient balayées. Les gens qui pensaient comme moi n’étions pas déçus, mais peinés de voir que les choses n’allaient pas aussi vite que nous voulions, mais on gardait l’idée que les choses évolueraient dans le bon sens. C’était une période où il y avait beaucoup d’illusions sur le fait que l’Algérie allait de l’avant. C’était le Cuba de l’Afrique. Le coup d’Etat a mis les choses à nu. L’Algérie n’était pas ce qu’on disait.

 

Henri Alleg et l’Algérie :

Octobre 1939 : Henri Alleg s’installe en Algérie où il devient un ardent militant au sein du Parti communiste algérien.

1951 – 1955 : Il est directeur du quotidien Alger républicain jusqu’à l’interdiction de celui-ci par les autorités françaises.

12 juin 1957 : Il est arrêté par la 10e division parachutiste au domicile de son ami Maurice Audin, avant d’être emprisonné et torturé à El Biar.

1958 : Il publie son œuvre autobiographique La Question dans laquelle il relate la torture dont les civils algériens étaient victimes.

1962 – 1958 : Après les Accords d’Evian, il revient en Algérie où il refonde Alger républicain, avant le coup d’Etat de Boumediene qui l’oblige à repartir en France.

2003 : Il revient en Algérie dans le cadre du documentaire «Un rêve algérien» du réalisateur français Jean-Pierre Lledo qui le suit dans ses chaleureuses retrouvailles avec l’Algérie.

2005 : Il cosigne une lettre au président français de l’époque, Jacques Chirac, en faveur de la reconnaissance de l’abandon des harkis par la France.


El Watan 

 

Lire l'entretien avec Rosa Moussaoui. Journaliste à l’Humanité

 

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