Charles Chebl. Vice-président-directeur général du groupe SNC-Lavalin

«Nous enquêtons pour vérifier s’il y a eu irrégularité»

- Quelles relations y a-t-il entre Farid Bedjaoui et SNC-Lavalin?

Je n’avais jamais entendu ce nom avant. Nous aussi, nous voulons connaître la vérité et savoir quel rôle a joué Farid Bedjaoui, détenteur de deux passeports (canadien et algérien), dans les affaires en lien avec d’ex-dirigeants du groupe. Quelle était la nature des services qu’il a rendus ? Quel rôle a-t-il joué en tant qu’agent de mise en relation ? Pour connaître les réponses, nous avons demandé une enquête aux services spécialisés.

- Ces mêmes dirigeants font l’objet de poursuites judiciaires pour corruption et blanchiment d’argent, des faits commis durant leur mandat…

Cela est vrai. Mais nous n’avons pas encore clarifié les choses. Si ces employés ont commis des malversations, nous aimerions bien les connaître. Je vous rappelle que c’est SNC-Lavalin qui est à l’origine de ces poursuites. A la suite d’une enquête interne, nous avons découvert des irrégularités que nous n’étions pas en mesure d’expliquer ou de justifier. De ce fait, nous avons demandé aux autorités compétentes de nous aider dans ce processus d’investigation. L’enquête suit son cours. Nous aussi, nous avons hâte de connaître la vérité, parce que nous estimons avoir été floués et lésés. 

- Lorsque vous parlez d’irrégularités, faites-vous référence à ces commissions transférées dans le cadre de l’obtention des marchés ? 

C’est exactement cela. On parle de 56 millions de dollars, puis de 22 millions de dollars, ou encore d’autres montants cités par la presse, que nous avions relevés sans pour autant trouver leur traçabilité. 

- Une année après, vous ne savez toujours pas ce qui s’est passé ? 

Depuis une année, il y a eu l’arrestation en Suisse de mon prédécesseur, Ryad Benaïssa, puis celle de l’ancien PDG de SNC-Lavalin au Canada. Leur procès aura lieu en mai prochain et là, on en saura un peu plus. Les autorités ont les moyens d’apporter des réponses sur cette affaire. En vérité, elles ont éclairci certaines choses que nous ne pouvions élucider faute de moyens. Nous ne sommes pas outillés pour savoir jusqu’à quel degré telle ou telle personne était impliquée. Même pour le cas de Farid Bedjaoui, au début il n’y avait pas d’enjeu qui pouvait susciter une alerte. Son nom est apparu lorsque nous avons commencé notre audit interne. Si nous n’avions pas un bon processus d’enquête interne, ce nom ne serait jamais apparu. Ce sont des informations que nous avons apprises par surprise, en cours de l’enquête. 

- Certains affirment que c’est la traque internationale contre les biens de la famille El Gueddafi qui a suscité l’enquête contre l’ancien vice-président de SNC-Lavalin et non pas l’audit interne du groupe. Est-ce vrai ? 

Je ne peux pas dire qu’il y ait un lien. Cependant, il y a eu une suite d’événements qui ont coïncidé avec la situation en Libye. Au Canada, il y a eu des soupçons sur un projet réalisé par SNC-Lavalin et où on a parlé de transfert d’argent sans rapport avec l’Algérie ou la Libye. Les investigations sont en train de toucher plus les personnes que le marché en question. Il faut savoir cependant qu’actuellement, il y a deux niveaux d’investigation. Le premier concerne les autorités suisses qui mènent leur propre enquête. Le second est au Canada. Mon prédécesseur est accusé en Suisse pour une affaire et au Canada pour une autre. Il n’y a pas de lien entre les deux. Au Canada, l’accusation porte sur un marché en territoire canadien et en Suisse l’affaire est liée au transfert d’argent de Libye. 

- Voulez-vous dire que c’est l’équipe qui vous a précédé qui serait à l’origine de ces irrégularités ? 

Ce qui s’est passé l’année dernière a été une surprise. Nous ne savions pas que certains de nos employés étaient capables de faire cela. Le groupe a été floué et sa réputation mise à rude épreuve. Raison pour laquelle tout le staff qui était en relation direct ou indirect avec l’ancienne équipe a été changé. Il y a eu l’installation d’un nouveau président, de nouveaux membres, dont moi, et des mesures ont été prises afin d’éviter que de tels actes ne soient commis à l’avenir. Nous avons recruté un responsable de la conformité et mis en place une nouvelle gouvernance basée sur le contrôle de gestion. Nous sommes 60 000 employés à travers le monde. Il est difficile de contrôler les actes de toutes ces personnes. Pour nous, ces affaires ont été une bonne leçon. 

- Vos affaires en Algérie sont-elles affectées par les scandales Sonatrach ? 

La presse a mal cité le nom de SNC-Lavalin en le liant à un projet gazier avec Sonatrach. Nous avons estimé nécessaire de clarifier cela dans une lettre adressée au PDG de Sonatrach. L’autre affaire dans laquelle SNC-Lavalin a été cité est liée à Sonelgaz. Il s’agit de la centrale électrique de Hadjret Ennous. Là aussi, nous avons écrit au PDG de Sonelgaz, pour lui donner toutes les informations sur ce projet. C’est vrai que durant l’année écoulée, Sonatrach a reporté de nombreux appels d’offres. Mais cette année, ce n’est pas le cas. 

- Des soupçons pèsent sur, justement, le marché de réalisation de la centrale électrique de Hadjret Ennous. Avez-vous enquêté sur ce marché ? 

L’enquête est en cours. Ce que nous savons, c’est qu’il s’agit d’un projet bien ficelé. SNC-Lavalin a construit une centrale à Skikda et une autre à Hadjret Ennous, qui assurent 20% de la production d’électricité en Algérie. Si je ne me trompe, ces projets sont parmi ceux qui fonctionnent le mieux. Côté coût, est-ce qu’il y a eu irrégularité dans le règlement final ? Nous ne le pensons pas. Mais nous sommes en train d’enquêter pour vérifier si, effectivement, il y a eu irrégularité. Nous donnerons toutes les informations nécessaires sur ce contrat. C’est l’équipe précédente qui l’a géré. Nous avons une vieille histoire avec l’Algérie, et ce, depuis 1975. C’est la seule compagnie qui n’a pas quitté l’Algérie durant la période noire du terrorisme, en dépit de l’assassinat de quelques-uns de nos employés. Il est important de rappeler que notre groupe a réalisé plusieurs projets en Algérie, où il compte une équipe de 1500 professionnels algériens sur 1700 employés. Rien que pour le projet de l’autoroute Est-Ouest, le groupe a recruté 500 techniciens algériens et il ne faut pas oublier qu’en 1975, le premier projet de SNC-Lavalin en dehors du Canada a été réalisé en Algérie. 

- Pourtant, cela n’a pas empêché le groupe d’être éclaboussé un peu partout dans le monde, au Bengladesh, en Algérie, en Suisse, au Canada et en Libye…

L’histoire du Bengladesh est une affaire très malheureuse. Pour ce qui est de l’Algérie, de la Libye ou de la Suisse, il s’agit du même individu, Ryad Benaïssa, actuellement en prison.


El Watan  

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