Ouacifs : l’armée met la population sous pression

 Un climat de peur et de suspicion règne dans la région des Ouacifs.Entre une armée sur le qui-vive et des terroristes pourchassés, les habitants sont pris en otages. Les entrepreneurs de la région ne pensent qu’à fuir. La région des Ouacifs vient de replonger en pleine décennie noire et est déclarée «zone de guerre». El Watan Week-end est allé à la rencontre de villageois sous le choc.


«Je n’ai rien vu, je ne sais rien !» La phrase revient sur toutes les lèvres et la population préfère se murer dans le silence face aux «étrangers». Un climat de suspicion et de peur s’est installé dans la région des Ouacifs. Le bilan de l’attaque terroriste qui a ciblé, vendredi dernier, la caserne de la BMPJ et le siège de la sûreté de daïra, deux policiers tués et une cinquantaine de blessés, officiellement, vient encore une fois replonger la région en pleine décennie noire. Pour la population locale, «le terrorisme est toujours là et il n’a jamais quitté les maquis et les hameaux des Ath Ouacifs». La semaine qui a précédé l’attaque, les terroristes avaient multiplié les descentes dans les villages et les rackets : «Il était environ 19h quand quatre individus âgés d’à peine 20 ans et armés de kalachnikovs se sont introduit dans notre village (Ath Chavla), se sont servis à la petite alimentation générale puis se sont mis à subtiliser les portables et autres objets de valeur des habitants», raconte un villageois.

Deux jours plus tard, c’est un transporteur qui s’est vu obliger de les accompagner à Aghni Oughrane, à une quinzaine de kilomètres de la petite ville de Ouacifs. Depuis quelques jours, la vie dans la région est rythmée par des nouvelles concernant des terroristes qui se promènent en toute quiétude et qui s’en prennent à la population. «Nous étions à Acharchar (Takoukht) en train de boire, lorsqu’un groupe de terroristes a fait irruption. Ils nous ont obligés à détruire nos bouteilles et nous avons eu droit à un prêche avant qu’ils ne quittent l’endroit», raconte Sofiane, 22 ans, chômeur.

Des terros en ville

Et d’ajouter : «Plusieurs fois, ces terroristes nous ont proposé de collaborer avec eux en contrepartie d’argent. J’ai toujours refusé l’offre», révèle-t-il. Il n’est pas le seul à avoir ce genre de propos. Si autrefois, les terroristes évitaient tout contact avec la population, ces derniers temps la donne a totalement changé. «Nous les voyons de plus en plus, et ils nous parlent. Au début, la discussion tournait autour de la prière et de l’alcool, aujourd’hui ils nous parlent de collaboration», avoue un autre jeune chômeur. La misère et le chômage minent la région et les terroristes y voient un terreau de recrutement potentiel, «d’autant que notre région est hostile au pouvoir, explique un militant du RCD, même si elle ne partage pas forcément leurs idéaux».

Après l’attaque de vendredi dernier, la population est prise en étau, entre, d’un côté, les suspicions de complicité de certains villageois de la région par les forces de sécurité et, de l’autre, les groupes terroristes. Lors de notre reportage, nous avons assisté à des fouilles systématiques et parfois violentes des voitures et des passagers par les militaires encadrés par les gendarmes. Des barrages de contrôle sont installés au niveau des carrefours menant aux villages environnants, à l’entrée et à la sortie de la ville. «Nous ne savons plus à qui faire confiance. Les gendarmes ont réussi à semer le doute entre les habitants, et c’est ainsi qu’ils justifient cette violence contre la population. Si vous leur posez la question, ils vous diront que c’est pour votre sécurité», nous dit un chauffeur de taxi.

L’armée face à la population


La situation devient intenable, surtout en l’absence des autorités locales de la vie publique. «Au lieu de nous rassurer, les forces de sécurité s’en prennent à nous. Nous souffrons depuis longtemps du terrorisme et les autorités nous parlent de terrorisme résiduel. Je peux vous assurer que les terroristes n’ont jamais été aussi nombreux que maintenant», assure le militant RCD. Un état de fait partagé par les nombreux citoyens que nous avons pu interroger : «Hier soir, j’ai subi un véritable interrogatoire des forces de sécurité. Un gendarme m’avait même accusé de rouler pour les terroristes, ce que j’ai catégoriquement rejeté, puis ils m’ont relâché», témoigne Messaoud, 25 ans, ouvrier dans un poulailler du coin. Pour d’autres voix plus éveillées, «il ne fallait pas laisser les forces de sécurité installer leur caserne en plein centre-ville. La société civile devait protester contre le choix de l’emplacement, car situé à cet endroit, cela met en danger la vie des riverains», clame un ex-responsable local du FFS. Après cet attentat, les autorités sécuritaires ont décidé de délocaliser la caserne vers la sortie de la ville. Malgré cela, les habitants de cette région de Kabylie ne sont guère rassurés.

L’économie au rythme des «délocalisations»


«Si ça continue ainsi, je serai dans l’obligation de fermer boutique», avoue le propriétaire d’un poulailler de la région. Et il n’est pas le seul, car depuis quelques mois, avec la multiplication des kidnappings et la recrudescence des attentats terroristes, la région se vide de ses commerçants et de ses industriels. A cela s’ajoute le durcissement du dispositif de contrôle des forces de sécurité. Un double frein pour les entrepreneurs des Ouacifs. «D’un côté, nous craignons les terroristes qui ne cessent de nous menacer de mort au cas où nous ne les soutenons pas ; de l’autre, les transporteurs de marchandises nécessaires à notre activité refusent de livrer la région. Nous ne savons plus quoi faire», s’alarme un fabricant de parpaings.

Un dilemme auquel font face de nombreux entrepreneurs. Mahmoud, la trentaine, a ouvert depuis trois ans une petite usine de carrelage. Sous le couvert de l’anonymat, il avoue son regret d’avoir un jour installé sa fabrique dans sa région natale : «Les jeunes de mon village ont besoin de travailler, les opportunités d’affaires existent ici, j’avais alors décidé d’investir. A l’heure actuelle, mon affaire roule au ralenti et j’ai délégué la gestion à un proche, car j’ai peur d’être kidnappé. Je viens de temps à autre juste pour superviser ma fabrique.» Dans la région, profitant des dispositifs de soutien à l’emploi, ils sont une centaine de jeunes à avoir investi dans la soudure, la fabrication de parpaings, l’élevage, le transport de marchandises, la minoterie et les pressoirs à huile. Ils font vivre leurs hameaux. Pas pour longtemps, à en croire leurs dires. Merzak, la trentaine, propriétaire d’un atelier de soudure est souvent «sollicité par les terroristes pour la maintenance de leurs armes ou bien carrément la fabrication d’outil de lancement de projectiles. J’ai toujours refusé d’exécuter leurs commandes, même s’ils promettent beaucoup d’argent», révèle-t-il. Plus loin, Mahmoud, possède un petit poulailler.

«Ils venaient se servir jusqu’au jour où je les ai menacés de faire appel aux habitants du village, depuis ils m’ont laissé tranquille», raconte le jeune éleveur. Pour Ali, livreur de gaz butane, qui a dû changer les horaires de livraison de peur d’être intercepté par les terroristes, l’activité qu’il exerce est difficile, voire dangereuse. «C’est mon gagne-pain, ils m’arrêtaient sur la route et prenaient des bouteilles. Non seulement c’est un manque à gagner mais je sens également que je les soutiens en acceptant de les laisser me prendre ma marchandise, mais je ne sais plus quoi faire et je n’ai pas de solution», s’exclame-t-il.

Sauve qui peut !

Saad vient de transférer son activité à Bouira : «J’ai acheté un terrain à Bouira et l’installation de mon usine est en cours, dans deux ou trois mois elle sera opérationnelle.» Il est fabricant de carrelage et le choix de Bouira n’est pas fortuit. «Bouira recèle des potentialités de développement, malgré la prolifération de petites fabriques ici et là, mais je préfère tout de même m’y installer en sécurité et quitter ma région natale», nous explique le jeune entrepreneur. Il dit avoir pensé à tout : «Même les ouvriers de mon ancienne fabrique m’ont accompagné, donc ils ne vont pas perdre leur emploi», assure-t-il. Pour Mourad, le dernier attentat des Ouacifs a sonné l’heure du départ. «Je ne peux plus continuer ainsi, le climat n’inspire plus au travail et j’ai constamment peur. Je possède deux poulaillers et je compte en construire un plus grand, mais face à cette situation, je préfère délocaliser mes installations. Je pense à Bouira, comme tout le monde», avoue-t-il.

D’autres préfèrent fermer momentanément en attendant des temps meilleurs. «J’ai mis ma chaîne de production en stand-by et mes employés sont au chômage technique. Je m’occupe en ce moment de ma supérette à Boumerdès. Dieu merci, j’ai pensé à investir ailleurs, sinon cela aurait été la ruine.» Et de s’interroger : «Jusqu’à quand la situation va-t-elle perdurer ? Mon matériel risque la moisissure, même si je viens parfois, comme cette fois-ci, l’entretenir et construire un mur autour de ma fabrique pour la protéger de la casse et du vol, le gardien s’étant désisté. Le danger encouru est grand, je dois m’organiser autrement ou laisser tomber mon affaire.» Pour les nouveaux investisseurs, ce n’est même plus la peine de penser à s’engager dans la région. Idir, immigré en France, vient de renoncer à son projet d’implantation d’une usine de caoutchouc. «Mes ambitions viennent de s’écrouler. Dans une pareille situation, je ne pense pas que je vais investir. Je vais changer de site d’implantation ou carrément prospecter une affaire ailleurs», nous annonce-t-il.

Son cousin, qui a mis beaucoup d’espoir dans ce projet, voit le rêve de travailler s’évaporer : «Je retourne à ma petite carrière, casser les cailloux.» Pour les jeunes de la région, les perspectives sont bouchées : «Soit on crève, soit on quitte le bled.» Les autorités locales ne font rien pour stopper l’hémorragie économique. «Elles ne viennent que pour nous demander des comptes, jamais pour nous rassurer.»

Des complicités dans l’attaque des Ouacifs ?


Ce vendredi 15 juin, l’Algérie joue contre la Gambie, la rencontre footballistique est retransmise en direct à la télévision. Les habitants des Ouacifs, à l’instar des autres villages et villes d’Algérie, suivent le match. Il est 20h, quand les premiers tirs se font entendre. Les policiers de la caserne située en plein centre de la ville des Ouacif, affolés, sortent des chalets, et la bataille commence. Visiblement bien préparée, l’attaque contre la caserne de la BMPJ s’engage sérieusement et l’artillerie lourde fait son entrée : hebheb et RPG plongent la ville dans la stupeur. «Nous étions en train de regarder le match dans mon local quand, soudain, nous avons entendu des coups de feu. Une forte explosion s’en est suivie, mes amis ont fui l’endroit et j’ai baissé rideau», raconte un jeune vendeur aux alentours de la caserne.

Un habitant de la cité surplombant la caserne a assisté en direct à l’attaque : «De ma fenêtre, j’ai tout vu. Une demi-douzaine de terroristes étaient en bas de mon immeuble, armés jusqu’aux dents. Ils ont tiré plusieurs roquettes et des cocktails Molotov, puis ils se sont retirés vers la colline pour s’installer plus haut et là, l’accrochage a commencé», raconte-t-il. Les terroristes sont nombreux cette nuit là. Selon de divers témoignages, ils sont venus de plusieurs endroits. Un jeune, installé en plein centre-ville, témoigne : «J’ai vu une fourgonnette déposer une douzaine de terroristes avant de reprendre sa route. Ils étaient tous jeunes et certains n’avaient même pas de barbe.» Un témoin parle de six terroristes descendus du côté de Aït Boumahdi, ce qui suppose que plusieurs phalanges étaient de la partie. L’accrochage dure plus d’une heure avant l’arrivée de l’armée.

Frappes chirurgicales


Quelque douze terroristes prennent la fuite en direction des maquis de Tizi Mellal. Un transporteur local est obligé de les transporter sous la menace, selon un de ses proches. Ils passent par le village de Aït Ouahlane, le transporteur se voit payer la course. «Il a refusé, mais ils l’ont obligé à accepter les 2000 DA», révèle le proche du transporteur. D’autres terroristes prennent la fuite vers la montagne de Aït Abbès. Ceux fuyant vers Takhoukht obligent un transporteur de marchandises à les déposer du côté de Acharchar, juste avant le carrefour dénommé T’latha, à quelques encablures du campement militaire de Takhoukht. Ils enfouissent deux bombes artisanales avant d’être accrochés par les forces de sécurité. Certains éléments restent en ville en compagnie d’un des leurs qui a été blessé. «Il était grièvement atteint, un terroriste lui a prodigué des soins sur place devant une villa, avant de disparaître. Il était pour nous impossible de rester dehors, on était en état de guerre», raconte un témoin.

Au cours de cette nuit de vendredi à samedi (15/16 juin), les habitants ont dû emprunter des chemins peu fréquentés pour rejoindre leurs domiciles. La peur s’installe, la ville est assiégée par l’armée et qui vibre au rythme des déflagrations et des tirs à l’arme automatique. Le lendemain, les Ouacifs se murent dans le silence. Les commerçants ont baissé rideau. La circulation s’est interrompue. Quelques villageois ont fait le ravitaillement, «comme en temps de guerre». Pour les habitants des Ouacifs, les terroristes n’ont pu agir seuls. «Sans l’aide et la complicité de certains habitants, l’attaque ne pouvait pas avoir lieu, car tout semblait être calculé au centimètre près», déclare un habitant. La population locale promet de sévir contre les agissements de certains complices : «Cela ne peut plus continuer ainsi, nous devons les démasquer et les juger. Nous comprenons la situation des gens, mais cela ne justifie pas la collaboration avec les terroristes.»


El Watan

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