Des personnalités marocaines s’expriment sur les relations entre l’Algérie et le Maroc

Le testament marocain de Ben Bella

Trois semaines après le retrait de la délégation marocaine des obsèques du président Ahmed Ben Bella en protestation contre la présence protocolaire de Mohamed Abdelaziz, président de la Rasd, les relations entre l’Algérie et le Maroc continuent à être suivies avec une attention particulière par la classe politique marocaine.

Après la sortie de l’ancien Premier ministre Abbas El-Fassi, secrétaire général de l'Istiqlal, qui s’est montré fort sceptique face au rapprochement entre l’Algérie et le Maroc, voilà que deux grandes figures de la gauche marocaine reviennent, cette semaine, l’un sur l’incident protocolaire du cimetière d’El-Alia  et l’autre sur le parcours politique d’Ahmed Ben Bella et ses convictions. D’abord, Mohamed El-Yazghi, ministre d’État dans le gouvernement sortant d’Abbas El-Fassi, a estimé qu’Abdelilah Benkirane avait commis un “impair” en se retirant des obsèques du président Ben Bella à Alger.

L’ancien secrétaire général de l’USFP (qui a eu à connaître personnellement le défunt) a précisé, dans un entretien paru dans l’hebdomadaire El-Ousboûâi, que s’il était lui-même présent à ces obsèques, il ne se serait en aucun cas retiré, en dépit de la présence du chef du front Polisario. Et d’ajouter que cette “question qui fâche” n’a pas sa place en pareilles circonstances : “On n’invite pas les hommes pour participer aux obsèques (…). Ils s’y rendent même s’ils sont des adversaires. Le gain ou la perte ne doivent pas être pris en considération lors de la présence aux funérailles.” Adversaire acharné des islamistes du PJD, Mohamed El-Yazghi est ce qu’on pourrait qualifier en Algérie d’“éradicateur”. Il avait appelé, notamment au lendemain des attentats terroristes de mai 2003 à Casablanca, à l’interdiction du parti islamiste. Il est à l’origine du basculement de l’USFP dans les rangs de l’opposition, suite aux élections législatives du 25 novembre dernier qui ont porté les islamistes à la tête du gouvernement marocain.

Ben Bella, partisan du Sahara marocain
Les funérailles du président disparu devaient constituer une ultime occasion de retrouvailles entre les deux pays. Pour le magazine Tel Quel, “Ben Bella est marocain et il ne l’a jamais caché”. Pour preuve, une citation est puisée dans le livre de Mohamed Khalifa, Ahmed Ben Bella, entretien en arabe, publié en 1985, où le premier président de l’Algérie indépendante le clame lui-même : “Mon père est originaire de la ville de Marrakech, il a émigré en Algérie suite à une histoire de vendetta. Il appartenait à une confrérie mystique, la tariqa soufia. Ma mère était la cousine germaine de mon père.”
Dans ce numéro, la rédaction de l’hebdomadaire Tel Quel fait également un focus sur “le clan des Marocains” en Algérie où il est relevé, outre les origines marocaines de Ben Bella, que tous les autres présidents algériens ont eu des rapports plus ou moins étroits avec le royaume. “Houari Boumediene, qui a chassé Ben Bella du pouvoir, a résidé à Oujda de la fin des années 1950 à 1962. Il a installé son QG dans la ville marocaine et recruté ses alliés parmi les Algériens du Maroc. Ce groupe des proches de Boumediene portera un nom : le groupe d’Oujda, auquel appartiennent Ahmed Medeghri, Kaïd Ahmed, Chérif Belkacem et l’actuel président algérien Abdelaziz Bouteflika, marocain de naissance puisqu’il a vu le jour à Oujda en 1937.”

Le magazine publie enfin un hommage exceptionnel de Mohamed Bensaïd Aït Idder, une figure de la lutte de libération marocaine, qui évoque, lui, sa participation “à titre personnel” aux cérémonies des obsèques à Alger le 13 avril dernier, en éludant toutefois l’épisode délicat du retrait de la délégation officielle qu’il avait toutefois tenu à accompagner. Il le dit lui-même : “J’ai proposé pour les funérailles de Ben Bella que la délégation officielle soit accompagnée par des amis du défunt, dont Abderrahmane Youssoufi et Saïd Bounaïlate. D’autres, comme Ghali Iraqi et Hocine Berrada, qui avaient très bien connu Ben Bella, trop fatigués, ne pouvaient pas faire le déplacement.”

Ben Bella l’Algérien,Ben Bella le Marocain
Dans cette longue contribution intitulée “Ben Bella l’Algérien, Ben Bella le Marocain”, Mohamed Bensaïd Aït Idder, qui a longtemps combattu dans les rangs de l’armée de libération marocaine dans les régions sahariennes où il avait eu à côtoyer notamment un certain El-Ouali Mustapha Essayed, qui n’est autre que le fondateur du Polisario décédé en 1977, révèle que le président Ben Bella lui avait toujours déclaré que, pour lui, “le Sahara était marocain”.
Même si le défunt restera un symbole des peuples en lutte pour leur libération, il s’est toujours montré partisan des thèses marocaines s’agissant précisément de la question du Sahara occidental.  On se souvient que, lors d'une conférence de presse tenue à Marrakech en mai 2006, l’ancien Président algérien, décoré du wissam alaouite, la plus haute distinction du royaume chérifien, n’avait pas hésité à se déclarer favorable à une solution politique basée sur une autonomie sous souveraineté marocaine.  Il avait même déclaré à cette occasion qu’il avait grand espoir de voir cette question réglée avant la fin du deuxième mandat du président Abdelaziz Bouteflika. Ne s’attardant nullement sur cette question du Sahara, Aït Idder évoque surtout ses relations avec feu Ben Bella qu’il avait rencontré la première fois à Madrid en mars 1956. Membre fondateur de l’UNFP (ancêtre de l’actuelle UFSP), Mohamed Bensaïd Aït Idder avait été condamné à mort en 1963 sous Hassan II pour “complot contre la monarchie”. Dès lors, il se réfugia en Algérie...

Menées déstabilisatrices d’Alger
De ses années d’exil, le vieux résistant garde  paradoxalement le souvenir d’actions militaires de déstabilisation de la part des nouvelles autorités d’Alger à l’encontre du Maroc : “Je suis parti m’installer en Algérie une première fois le 4 décembre 1962, juste avant le référendum du 7 décembre sur la Constitution. Nous étions en train de mener une lutte contre ce texte qui consacrait le pouvoir absolu de Hassan II. J’étais tout le temps pisté et les services étaient sur le point de m’arrêter, donc j’étais obligé de disparaître de la circulation. Durant ces trois mois en Algérie, j’ai rencontré Ben Bella et Boumediene. Ils nous ont donné des moyens pour travailler. En Algérie, j’ai trouvé une petite armée de volontaires marocains en préparation. Des ouvriers et des épiciers qui ont été armés pour faire la révolution au Maroc. Cette opération était pilotée par Boumediene avec l’approbation de Ben Bella. Je suis rentré clandestinement au Maroc en mars 1963. Le lendemain du 16 juillet 1963, avec l’arrestation de Fqih Basri et bon nombre de nos camarades, ainsi que la proclamation par Hassan II de l’État d’exception, je suis revenu en Algérie. À mon retour, j’ai commencé à m’opposer ouvertement à cette option militaire pour changer le régime à partir de l’Algérie, alors que Boumediene et les militaires algériens poussaient, eux, dans ce sens. En 1964, les autorités marocaines ont arrêté un groupe de personnes qui venaient d’Algérie pour opérer des opérations militaires. Je suis allé voir Ben Bella, pour qu’il arrête ce genre d’actions contre-productives pour l’UNFP. D’ailleurs, je pouvais lui rendre visite à tout moment. Quand il avait des invités chez lui, il me prenait à part dans une autre pièce pour discuter (...).”

À cause de Bouteflika…
Témoin privilégié de cette période trouble de l'Indépendance algérienne, Aït Idder revient  sur l’épisode de “la guerre des sables” d’octobre 1963 qui avait divisé les rangs de la gauche au Maroc : “Mehdi Ben Barka était contre cette guerre, alors que Moulay Abdeslam Jebli et moi-même avons décidé de ne pas prendre position. Ben Barka avait alors dénoncé ce qu’il avait qualifié de guerre d’agression et la trahison du Maroc arguant que l’Algérie était à peine indépendante et ne possédait pas alors les moyens de se défendre alors que l’armée royale était déjà bien aguerrie. Moi, je me trouvais en Algérie.” En effet, Aït Idder restera en Algérie jusqu’en 1967 avant de partir en France. Il sera notamment présent à Alger le jour du coup d’État du 19 juin 1965, un “putsch” qu’il relate aux lecteurs de Tel Quel : “C’est en partie à cause du limogeage du ministre des Affaires étrangères, Abdelaziz Bouteflika, que le coup d’État du 19 juin 1965 a eu lieu. Boumediene avait interprété cet acte de Ben Bella comme un affront à l’institution de l’armée. Nous, les cadres de l’UNFP installés en Algérie, étions au courant de ce qui se tramait contre Ben Bella. J’ai évoqué le sujet à plusieurs reprises avec lui, mais pas de manière directe (…). Cette période était très difficile pour moi. Le putsch a changé la donne et les relations qu’on entretenait avec le pouvoir algérien. J’étais contre le putsch, même si je vivais en Algérie, mais je ne pouvais pas le dire ouvertement.”
Aït Idder reproche tout de même à Ben Bella d’avoir permis “l’assassinat de cadres de l’armée qui tenaient tête à Boumediene, comme le colonel Chaâbani, un des grands officiers de la Révolution algérienne. Ben Bella n’aurait pas dû laisser faire ce genre d’action”. Aït Idder regrette aussi que Ben Bella ait préféré s’allier à l’armée afin de mater ses anciens compagnons comme Aït Ahmed, ou encore Boudiaf pour lequel il souligne le rôle crucial joué par sa formation politique, l’UNFP, qui avait plaidé alors la cause de Boudiaf auprès de Ben Bella qu’il l’a relâché : “Moi, j’étais au courant des différends entre Boudiaf et Ben Bella depuis nos rencontres à Nador en 1956. Ils avaient beaucoup de conflits personnels.”  

Aït Idder raconte ensuite ses retrouvailles avec Ben Bella lorsqu’il était en résidence surveillée à M’sila : “Je suis allé lui rendre visite à la fin des années 1970, profitant de mes papiers algériens. On s’est installé dans sa chambre à coucher et on a parlé de choses et d’autres. Il était accompagné de sa femme. Il était alors de bonne humeur et s’intéressait beaucoup à la lecture, à la philosophie et à la religion. En fin de soirée, je suis retourné en France. À mon retour au Maroc, en 1980, je l’ai revu à plusieurs reprises, à Londres, à Paris et à Madrid. Il est également venu me rendre visite au Maroc. À chaque fois, on parlait politique : Maghreb, Palestine, etc. Il était très lié à l’ancien président libyen Mouammar Kadhafi. D’ailleurs, je n’ai pas vu la délégation libyenne à ses funérailles. Le dernier contact que j’ai eu avec Ben Bella, c’était lors du décès de son épouse, Zohra Sellami, en mars 2010. Je lui ai présenté mes condoléances par téléphone.” Avec la disparition d’Ahmed Ben Bella, à la fois Algérien et Marocain, il y a comme une page qui se tourne entre les deux pays.



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