Ce que les algériens retiennent de Ben Bella

Ce que les algériens retiennent de Ben BellaPère de la nation ou fils gâté de la Révolution ? Depuis hier, les témoignages pleuvent sur le parcours et la vie du «premier président de l’Algérie indépendante».

Mais que retiendront les Algériens d’Ahmed Ben Bella ? Car il serait trop court de le ramener à «l’homme d’envergure historique qui a joué un rôle important dans l’histoire contemporaine de l’Algérie», selon les termes de l’historien Amer Mohand Amer. 

En effet, son parcours politique a été ponctué de controverses, et ce, dès la fin des années 1940. «Le parcours de Ben Bella est parsemé de zones d’ombre», reconnaît Amazit Boukhalfa, journaliste, spécialisé sur les questions historiques. A commencer par l’épisode de son évasion avec Ahmed Mahsas de la prison de Blida. « Il avait été arrêté alors qu’il était à la tête de l’OS (Organisation spéciale).

Beaucoup de choses ont été avancées sur le sujet. Certains ont affirmé que cette évasion avait été favorisée par l’armée française pour que Ben Bella, exfiltré en Egypte, les renseigne sur Nasser. D’ailleurs, la relation qui a lié le patron du renseignement égyptien de l’époque, Fethi Dib, à Ben Bella est troublante. Elle a beaucoup fait jaser dans les rangs de la Révolution…» Il y a aussi «cette rencontre totalement invraisemblable entre Bouteflika et Ben Bella, alors que ce dernier est prisonnier. Bouteflika, émissaire de Boumediene, vient lui proposer une alliance avec l’armée. Comment cette rencontre a-t-elle été possible sans la bénédiction des autorités françaises ?», poursuit-il.

Rares interviews

«D’où la rumeur selon laquelle de Gaulle avait déjà, à l’époque, misé sur Ben Bella pour diriger l’Algérie. Toutes ces conjectures ont été possibles parce que Ben Bella a toujours refusé d’écrire sa version des faits. Dans les rares interviews qu’il a accordées, il s’est toujours contenté d’avancer des généralités et évitait de répondre aux accusations…» Amer Mohand Amer nuance : «Il fut un élément majeur à des moments importants de l’histoire algérienne, mais il fut aussi à l’origine d’une certaine conception de la gestion des affaires de l’Etat qui a pu être contestable. Notamment sa position au lendemain de l’indépendance dans la crise du FLN de l’été 1962. Il était le principal opposant au GPRA, ce qui a affaibli une institution importante qui a négocié les Accords d’Evian.»

Fouad Soufi, chercheur au Centre de recherche d’anthropologie sociale et culturelle d’Oran, préfère retenir «le militant qu’il a été et les années de prison qu’il a faites». «Plus de 25 ans de prison sur les 96 ans qu’il a vécus, c’est énorme ! Aujourd’hui, plusieurs d’entre nous oublient tous ces détails…» Selon son biographe Mohammed Benelhadj, dans un témoignage à l’AFP, «il ne s’attendait pas à être trahi par Boumediene. Incarcéré dans des conditions sévères surtout de 1965 à 1969,  ses geôliers n’ayant pas le droit de lui parler, il récitait le Coran pour entendre le son de sa propre voix. L’idée était de le pousser au suicide».

Habileté politique

Mohamed, 64 ans, retraité, salue son courage : «Même s’il n’a pas pris les armes lors de la Révolution algérienne, il a tout de même préparé cette Révolution ! C’est toujours positif. Ben Bella était une personnalité historique intéressante avant l’indépendance. Mais il fut un mauvais président…» De l’avis d’Amazit Boukhalfa, sa présidence fut, en effet, «catastrophique». «Plusieurs anecdotes effarantes ont été écrites par des personnalités qui ont travaillé avec lui et qui décrivent un homme assoiffé de pouvoir, dépourvu de ligne politique et qui à un moment de sa présidence s’est attribué, après la démission des ministres, jusqu’à onze portefeuilles ministériels !»

Le témoignage de Amer Mohand Amer rejoint ce dernier : «Entre 1962 et 1965, Ben Bella a fait preuve d’autoritarisme, dans le sens où il a encouragé une sorte de culte autour de sa personne, en faisant main basse sur presque tous les rouages politiques de l’Algérie indépendante. Beaucoup de dirigeants du FLN ont été marginalisés, des intellectuels aussi, d’autres ont été emprisonnés et même parfois torturés pendant cette période. C’est l’autre face d’Ahmed Ben Bella…» Personne ne conteste son habileté politique. Et Amazit Boukhalfa de citer en exemple cette anecdote : «Ben Bella est reçu en grande pompe par Kennedy, avec qui il s’entretient de manière très amicale. Dès la fin de sa visite, il s’envole pour Cuba pour rencontrer le leader Maximo (Fidel Castro) avec qui… il va fustiger l’impérialisme américain ! C’était ça Ben Bella !»

Sandouk tadamoun

L’homme politique a su s’inscrire dans les rapports de force de l’époque, voulant incarner aux côtés du Cubain Fidel Castro, de l’Egyptien Gamal Abdel Nasser, de l’Indien Nehru et du Chinois Mao Tsé-toung la lutte «anti-impérialiste» et le «non-alignement» du Tiers-Monde émergent. La moudjahida Fettouma Ouzegane lui trouve des circonstances atténuantes. «Ben Bella a commis des erreurs ; mais dans le contexte de sa présidence, les choses n’étaient pas faciles, il fallait prendre des décisions strictes !, assure-t-elle. Et un chef d’Etat n’est jamais seul, il a toujours un entourage qui l’influence. Pour moi, Ben Bella a toujours été humain.  La nouvelle de son décès m’a beaucoup affectée. Il a payé le prix fort pour son engagement en passant plus de 20 ans en prison…»

A l’annonce de son décès, ses proches qui se sont confiés à l’AFP parlent en effet d’un homme «courageux et bagarreur», qui «aura combattu toute sa vie. Et même jusqu’à la fin, quand les problèmes dus à son âge avancé se sont succédé.» Du charisme, de la popularité, oui, Ahmed Ben Bella en avait. «Les gens l’aimaient, assure Fouad Soufi du Crasc. Il a conféré à l’Algérie un statut international. Il était pour un islam ouvert et favorable aux femmes.» Ce que conteste Amazit Boukhalfa : «Ben Bella a manié le populisme pour s’attirer la sympathie des Algériens. Il a commencé par leur demander de mettre la main à la poche pour soutenir l’Etat parce que les caisses étaient vides. C’est l’épisode de ‘’sandouk tadamoun’’ qui a vu des milliers d’Algériennes remettre leur or, se souvient le journaliste. On a beaucoup épilogué sur ce trésor. En réalité, il a été déposé au niveau du Trésor public. En effet, on peut reprocher beaucoup de choses à Ben Bella, mais ce n’était pas un homme qui aimait l’argent. On ne lui connaît pas de fortune ni de goût pour le luxe…»  

«Dictateur»

Mohamed 64 ans, retraité, garde une image négative de son président. «Lorsque Ben Bella est arrivé au pouvoir, il a commencé à nationaliser les biens des gens par la force, il faisait le policier en faisant le tour des bars… Il s’est imposé comme dictateur en éliminant ses rivaux  politiques, a créé des milices et  emprisonné les grands révolutionnaires comme Hocine Aït Ahmed et Boudiaf… Arabisant qu’il était, au lieu de se contenter de dire que l’Algérie est un pays musulman et de créer le modèle algérien avec sa culture et son identité, il a préféré insister sur l’arabité de l’Algérie.» Ben Bella faisait peut-être chavirer les foules dans les années 1960, mais Faouzi, 28 ans, cadre algérois, ne fait pas partie de cette génération. «Je retiens de Ben Bella l’image d’un homme qui a volé les efforts de la Révolution algérienne, complice de la tragédie nationale qui a commencé après le coup d’Etat contre Ferhat Abbas et le GPRA.

L’image d’un président qui s’est imposé avec une manière malsaine, même s’il a essayé dans les années 1980 de rectifier le tir pour qu’il ait un rapprochement FFS-MDA grâce à Ali Mécili. Nous, jeunes Algériens d’aujourd’hui,  subissons la politique de Ben Bella, son putschiste Boumediene et celle de Chadli.» Fahima, 25 ans, ne connaît pas grand-chose de son parcours, mais avoue au détour d’une phrase que son père, «qui s’intéresse à l’histoire et la politique du pays, ne dit pas des choses positives au sujet de Ben Bella…» Farid, 34 ans, commerçant, lui préfère carrément Abdelaziz Bouteflika. «Ben Bella était, certes, un homme historique qui a joué un rôle important mais en tant que président, il n’a rien apporté à l’Algérie ni à son peuple, à l’exemple de ses successeurs, excepté Abdelaziz Bouteflika ! Le président actuel le dépasse de loin dans les réalisations et le développement du pays…»

El Watan

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