Le cas des membres de la troupe du ballet national qui ont fugué au Canada


Ces rideaux de fer qui enserrent notre destin

Dans cette contribution dont nous publions des extraits, le député Ali Brahimi explique les raisons  qui sont à l’origine de la fugue du groupe de danseurs du ballet national qui viennent  d’ailleurs d’obtenir un visa de séjour temporaire au Canada.

Pour notre pays, la première décade du XXIe siècle s’achève sur le triste épisode de la fugue transnationale du groupe des danseurs de notre Ballet national… Ils ne visaient pas non plus à se  soustraire à une menace imminente et ciblée contre leur vie comme tant d’autres hommes de culture et militants lors de la première décennie de terrorisme. Ils  ne se sont pas dérobés à une persécution étatique nominative et consécutive à des positionnements politiques mal acceptés par le pouvoir en place.

Quand bien même ils se disent offusqués par leurs salaires minables, ils ne sont pas partis chercher un emploi introuvable en leur pays. Ils refusent même l’épithète en vogue de harraga.
Leurs déclarations arguent d’un mobile beaucoup plus  grave. Ces concitoyens affirment qu’ils abandonnent parce qu’ils considèrent que l’Algérie ne les accepte pas en tant qu’artistes, qu’elle est liguée - État et société- contre l’art, contre la culture, contre le beau et contre … la vie. Qu’on le veuille ou pas, ces danseurs fugueurs sont les objecteurs de conscience de notre déchéance infra - humaine et de notre décrépitude culturelle et civilisationnelle. Et, telle qu’énoncée, la motivation de leur fugue interroge cruellement la responsabilité de la classe politique et de la société civile…

Pauvreté et chaos dans l’opulence
Submergé par une crue sans précédent de pétrodollars mais incapable de la transformer en stratégie de développement productrice de richesses durables, le pouvoir impose aux citoyens, particulièrement aux jeunes, de choisir entre la fatalité de la pauvreté ou le dérapage de la corruption ou du terrorisme. Même la harga vers les rivages européens  est désormais considérée comme une infraction pénale, achevant ainsi de faire, inutilement, de nos frontières un rideau de fer dans son acception soviétique d’antan.

La dernière exigence faite aux universitaires d’avoir une autorisation politique pour communiquer chez leurs pairs étrangers achève de compléter ce tableau.

La mal-vie est générale. L’intolérance et le désordre sont durablement ancrés, installant un chaos qui, pour le moment, profite beaucoup, délibérément ou non, au pouvoir. Mais le plus grave et dangereux est que nos concitoyens sont convaincus que cette descente aux enfers est désormais irréversible et que le redressement est impossible.  Combien sont-ils qui, élites de la nation, partent maintenant, même à un âge avancé,  après avoir refusé d’abdiquer lors des pires moments de notre histoire récente ? Combien sont-ils, qui disent à leurs enfants de partir alors même qu’eux se sont obstinés, par le passé, à rester, contre vents et marées, dans leur pays ensanglanté ? Combien de femmes partent ou se murent dans le silence du désespoir après que leurs  rêves de bonheur se soient brisés contre les récifs de la misogynie et de la discrimination ? Combien de jeunes, victimes d’un système de formation inefficient et d’un chômage chronique finissent par confier leurs vies aux barques de l’aventure en Méditerranée ? Combien sont-ils comme ce professeur en médecine qui a décidé d’apprendre au cadet de ses enfants à être un voyou car persuadé d’avoir mal préparé ses aînés en leur transmettant sa bonne éducation ? Combien sont-ils comme ce fonctionnaire ou cet entrepreneur jusqu’ici demeurés honnêtes et qui finissent par abdiquer devant l’abus de pouvoir et la corruption ?

Combien sont morts, ont disparu ou vont encore mourir ou disparaître  pour que revienne l’ordre et triomphent enfin la liberté  et la justice? Qui ne connaîtra jamais tous les dégâts et les malheurs causés par ces rideaux de fer intérieurs, œuvre nationale d’Algériens contre d’autres Algériens ?

Arrêtons de cacher le soleil avec un tamis, ce sont toutes ces blessures plus ou moins criées ou inhibées qui ont chassé nos danseurs. Qu’on le partage ou pas, leur acte est compréhensible. Puissent-ils ramener à la raison ou réveiller ceux qui ont pris en otage l’avenir de ce pays depuis si longtemps !

A. B.
(*)  Député de Bouira

LIBERTÉ

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