RÉPONSE À LAHOUARI ADDI SUR L'AMAZIGHITÉ


L'intellectuel et la tentation de la Tribu

L'intellectuel Je pense avoir tout compris de la réponse de Lahouari Addi aux quatre lecteurs (Mhand Amarouche, Boualem Aourane, Tahar Hamadache, Mouloud Idir, Ali Ihaddadene) qui l'ont interpellé avec beaucoup de respect et de volonté de dialogue constructif dans le même quotidien en date du 8 août 2010. J'ai compris, par exemple, que la question est complexe et qu'elle nécessite ipso facto des réponses complexes.

J'ai compris aussi que lui, Lahouari, porte un prénom qui possède davantage de consonances berbères que ceux de ses interpellateurs, accablés de prénoms arabes irrémissibles. J'ai compris que nous ne devions pas parler à la légère de questions comme l'amazighité et qu'il valait mieux s'appuyer sur des recherches anthropologiques. J'ai compris ou crois avoir compris, et approuve. Je fais partie de ces gens qui, à l'usage, se lassent des discours binaires, manichéens, simplistes. Rien n'est simple, sauf ce qui n'est pas compliqué, dirait M. de La Palice. Donc j'ai compris la réflexion de Lahouari Addi, et sur beaucoup de points, je suis plutôt d'accord avec lui. Mais ce que je ne comprends pas c'est la raison pour laquelle Lahouari Addi affirme sans discussion aucune, et sans argument, que tamazight doit être écrite dans l'alphabet arabe, à l'exclusion de tout autre, y compris du tifinar, et qu'en revanche, il n'ait pas d'opinion – ou qu'il refuse d'en faire part, la considérant comme secondaire par rapport à la question de la faisabilité de la chose – sur l'enseignement de tamazight sur tout le territoire algérien. Comment peut-il émettre un avis aussi péremptoire sur une question à la fois technique et politique et se dérober devant l'émission d'une opinion ?

En vérité, je soupçonne Lahouari Addi de dire la même chose par ce qu'il exprime avec force que par ce qu'il tait par prudence. Je ne suis même pas loin de penser que ce qu'il ne dit pas est plus expressif que ce qu'il dit. Pourquoi tamazight devrait-elle être écrite en caractères arabes ? Je ne suis pas linguiste pour avoir un avis tranché sur la question mais je sais qu'il y a sur ce point un vieux débat. La seule partie de l'enjeu qui ait trouvé la solution, c'est évidemment le pouvoir qui, en imposant l'alphabet arabe, accorde une sorte de reconnaissance conditionnelle à tamazight. Oui mais à condition que le dogme arabe continue à peser sur tamazight ! De ce point de vue, je crains fort qu'en Lahouari Addi, ce ne soit point l'universitaire lucide et sans doute irrédentiste qui parle, mais l'être social bridé par une grégarité d'arabophone et une soumission au climat délétère de la tribu. En cela, Lahouari Addi perd sa singulière combativité intellectuelle et principielle pour ressembler à la plupart des intellectuels de notre pays, pugnaces lorsqu'il s'agit de défendre les minorités partout dans le monde et amorphe dès qu'il est question de tamazight. Ils en deviennent méconnaissables de contorsions pour éviter de faire preuve de cohérence avec eux-mêmes.

Mais revenons à l'alphabet. Pourquoi l'universitaire familier des raisonnements nuancés qu'est Lahouari Addi n'avance-t-il pas toutes les possibilités et leurs limites avant d'exprimer sa préférence ? Eh bien non ! il pare au plus pressé en affirmant que tamazight doit être transcrite en caractères arabes. Si cette option est la plus idéologique, elle n'est ni la plus pratique, ni la plus symbolique. Si l'on veut que cette langue qui a survécu pendant deux millénaires et demi à toutes sortes de dominations ait des chances d'accéder à l'universalité, et soit à la portée de la diaspora berbère et de toutes celles et ceux qui sont décidés à la sauver à travers l'Algérie et le monde, il est évident que l'alphabet latin est le plus indiqué. Cet alphabet porte, qu'on le veuille ou non, les langues les plus répandues dans le monde contemporain. Nul n'ignore que c'est l'alphabet latin qui abrite les langues dans lesquelles se conçoit aujourd'hui la technologie et se développe la science. Quand on fait ce constat d'évidence, on nous oppose toujours l'âge d'or de l'Islam et donc de la langue arabe, comme si l'art et la culture et même la philosophie musulmane ne s'étaient pas exprimés dans différentes autres langues dont le berbère. Or, nous ne parlons pas du passé mais du présent. Du sombre présent. Les pays arabes les plus fondamentalistes en matière d'arabisme recourent sans complexe aux langues de graphie latine pour tout ce qui n'est pas la poésie, l'éloquence et l'incantation. Comme ils ne doutent pas de leur arabité, comme la plupart des Algériens, y compris ceux qui en font un fonds de commerce, on constate beaucoup de décontraction dans leur approche. Celle de nos baathistes est de l'ordre de la névrose. J'ai eu la chance de discuter avec Naguib Mahfouz au Caire en 1989. Lui qui ne parlait et n'écrivait que l'arabe enviait ceux qui pratiquaient d'autres langues comme son aîné et modèle Tewfik El Hakem. C'est un acte de pragmatisme et de volontarisme moderniste qu'avait accompli Atatürk en décidant que la langue turque cesserait d'être écrite en caractères arabes. On dit que la seule loi à laquelle les langues obéissent, c'est l'usage. N'empêche que la décision d'Atatürk a contribué à insérer davantage la Turquie dans l'Europe où elle souhaite entrer aujourd'hui avec son gouvernement islamiste, et ce serait une bonne chose.

Il ne faut jamais ostraciser au risque de radicaliser l'objet de l'ostracisme. C'est ce qu'on a fait en Algérie avec tamazight. Or, participent de cette ostracisation les hésitations et les scrupules d'un Lahouari Addi à prendre position sur cette question qui est celle de la nation algérienne tout entière, dans son histoire, son présent et surtout son devenir, à savoir la reconnaissance d'une évidence, la berbérité de l'Algérie et le besoin que la langue en devienne nationale et officielle et la culture celle de tous. Je pourrais, avec un brin de provocation, avancer que la langue arabe elle-même pourrait devoir à une transcription en caractères latins une certaine renaissance. Et puis soyons sérieux ! Où voiton, en Algérie, que l'arabe scriptural soit si massivement pratiqué que la seule chance de tamazight d'être étudiée est d'être transcrite dans son alphabet ? Nous savons, Lahouari Addi et moi, que la pratique de l'arabe littéraire est toute relative en Algérie en dépit de quatre décennies d'arabisation au rouleau compresseur. Nous devrions avoir au minimum le courage lucide dont avait fait preuve au milieu des années 1980 Mouloud Kassim, un forcené défenseur de l'arabisation, lorsqu'il s'étonnait dans un article publié par Révolution africaine que la presse francophone soit en Algérie plus lue et plus intéressante, chose qu'il n'arrivait pas à comprendre comme bilan contraire de l'arabisation. Je cite cet exemple pour montrer ce que Lahouari Addi sait et qu'il n'ose peut-être pas dire avec la même liberté que pour d'autres questions : l'arabe littéraire est non seulement une greffe en Algérie mais une greffe qui prend mal. L'option de transcrire tamazight en caractères arabes ne tient la route que du point de vue doctrinaire et sentimental. C'est un peu un retour aux tawabiths, les valeurs sacrées, immuables, qui permettent au pouvoir actuel et à sa descendance, de puiser une légitimité proche de la religion comme ils l'ont permis à son ascendance depuis l'indépendance.

Quand on commence à dire que certaines choses ne se discutent pas, ou qu'on le fasse simplement comprendre, on quitte le terrain du débat, unique chance de sortir des impasses pour entrer dans le tunnel sans fin de l'obstination et de la domination. Il est navrant qu'un intellectuel se laisse prendre au piège des sentiments au détriment de la raison et de la rationalité. Si en revanche, plutôt que l'alphabet latin ou arabe, on veuille choisir l'option symbolique, c'est le tifinar qui s'imposerait. Mais là encore, il convient de ne pas se laisser dominer par les sentiments. Ce n'est pas parce que le tifinar est réputé être le lieu natal de tamazight qu'il faut se laisser aveugler par l'éclat d'un soidisant âge d'or. L'efficacité et l'universalité, tentation de chaque langue, pâtiraient du choix des origines. On l'aura compris. Ce qui m'interpelle, c'est moins le choix de l'alphabet arabe de Lahouari Addi que le sens de ce choix sans discussion. Il me fait l'effet – comparaison n'est pas raison – de ces intellectuels timorés tel Albert Camus qui, au lieu de militer contre le colonialisme, fauteur de tous les maux autant pour les colonisés que pour les colonisateurs, se contentait de proposer au nom d'un humanisme tiède qu'on améliore la condition du colonisé. Rapiécer là où il faut abolir, c'est la gymnastique approximative exigée par le grand écart. Dans sa réflexion sur tamazight, qu'il reconnaît lui-même comme insuffisante, Lahouari Addi est plus enclin à jouer les réformateurs soucieux de l'équilibre des choses que les révolutionnaires qui tempêtent contre une injustice. Et l'injustice est là. «Ne sent la morsure de la braise que celui qui marche dessus», dit le dicton.

Lahouari Addi a-t-il un instant pensé aux milliers de berbérophones monolingues, à leurs souffrances et aux humiliations subies devant des magistrats pleins de morgue enclins à dégrader la plus vieille langue de ce pays, devant des policiers et des gendarmes insultants pour les locuteurs berbérophones incapables de comprendre la langue arabe? J'ai toujours été fasciné par le cas d'un homme que je connais en Kabylie. Cet homme âgé de plus de 90 ans est né dans son village qui, sauf erreur, se trouve en Algérie. Il a chassé le colonialisme de son village et de son pays. Il n'en est jamais vraiment sorti, lui-même. Il ne parle qu'une langue et pas un mot d'une autre, que ce soit l'arabe ou le français. L'arabe est pour lui une langue étrangère. Comment peut-on lui asséner, à lui qui est là depuis la nuit des temps, que la langue qu'il ne parle pas est sa langue nationale et officielle ? Si l'insuffisance de la réflexion de Lahouari Addi et son parti-pris sont visibles dans sa proposition unilatérale de transcrire tamazight en caractères arabes, ils transparaissent aussi dans cette étrange proposition de confiner l'enseignement de tamazight aux zones berbérophones. C'est quoi une zone berbérophone dans un pays berbère ? Devant l'imprécision hâtive de la proposition, je me vois contraint de comprendre qu'il faut «autoriser» l'enseignement de tamazight uniquement là où elle a été revendiquée. En conséquence, pas même dans toutes les régions amazighophones du pays. Ce sont principalement les trois wilayas de Kabylie (Béjaïa, Bouira et Tizi-Ouzou) les plus pugnaces dans la revendication qu'il conviendrait, si je puis lire entre les lignes, de satisfaire. Ce seraient elles qui s'interrogent sur l'utilité de l'extension de l'enseignement de tamazight aux régions qui ne l'ont pas demandé... Tel semble être le non-dit de la pensée de Lahouari Addi. Le blanc dans la phrase, le mot scotomisé. C'est un peu comme si, n'ayant pas le choix, on concédait l'enseignement de tamazight mais en l'assortissant d'un deal de sorte à pouvoir encore dominer, avoir la mainmise. Or, si on reconnaît tamazight comme langue nationale, on devrait entendre dans le mot national ces deux syllabes qui nous unissent : nation.

La Nation est une culture et un territoire. Il ne s'agit plus dès lors de jeter un os à ronger à une région, la Kabylie, qui s'est trouvée, pour des raisons historiques cernables, à l'avantgarde du combat pour tamazight mais aussi de la démocratie. On sait que l'un ne va pas sans l'autre et que chaque fois qu'une crise a fait émerger la nécessité de reconnaître tamazight, elle a été accompagnée de revendications démocratiques. Cela fut le cas en 1949, en 1980 puis enfin en 2001. Si la Kabylie a porté ce combat, ce n'est pas pour satisfaire un besoin local mais pour que la nation reconnaisse, à travers ses élites politiques et intellectuelles, d'où ce pays vient et quelle langue fondatrice il possède. Que Lahouari Addi me pardonne mais je trouve la proposition d'enseignement de tamazight exclusivement dans les zones amazighophones aussi absurde que celle qui préconiserait l'application de la démocratie uniquement en Kabylie sous prétexte que cette région l'a revendiquée en payant parfois, comme lors du Printemps noir, de la vie de plus de 170 de ses enfants. Dans la proposition de Lahouari Addi, où mettrait-on les Berbères d'Oran, de Constantine ou d'Alger qui, bien qu'ils baignent dans l'arabe dialectal, voudraient apprendre tamazight à l'école ? Est-il normal qu'un Berbère ou même un non- Berbère de Mulhouse ou de Lyon puisse avoir la possibilité d'étudier cette langue et que cela soit impossible en dehors des zones berbérophes d'Algerie. Est-il logique qu'on ait plus de facilité à étudier tamazight à Nancy ou à Thionville plutôt qu'à Mascara ou à Aïn Temouchent ? L'inconséquence induite par la proposition n'est pas sans rappeler une autre absurdité, et cette injustice, observée autrefois lorsque tamazight était étudiée dans les plus grandes universités du monde sauf en Algérie où elle demeurait proscrite, interdite, fliquée... Le glissement de la proposition de Lahouari Addi d'une hypothèse académique (l'enseignement de tamazight uniquement dans les zones berbérophones) au conditionnement d'une politique de domination de la langue et de la culture berbères est imperceptible mais inévitable. Dois-je rappeler au brillant dialecticien qu'est Lahouari Addi qu'il en est des langues comme des classes ? Il y a des langues dominantes et des langues dominées ? Ce fut le cas du français sur l'arabe et le berbère pendant toute la durée de la colonisation et c'est le cas de l'arabe sur le berbère depuis l'indépendance.

Les brimades de la langue au pouvoir ressenties par les Algériens pendant la colonisation continuent à ce jour à être subies par les berbérophones. Les exemples d'administrés berbérophones monolingues qui se font insulter par des administrateurs dans leur propre village de Kabylie ou de justiciables par des magistrats sont foison. Lahouari Addi ne peut pas connaître toutes ces humiliations comparables à celles infligées par des occupants aux occupés... Une langue qui domine le fait avec suffisance et morgue. Et avec injustice aussi. Celle qui est dominée réagit avec vigueur. C'est ça, la résistance. On aurait pu attendre des intellectuels comme Lahouari Addi qu'ils s'impliquent davantage et sans marqueurs ataviques dans le combat entier pour tamazight parce que c'est la langue première de ce pays et aussi parce qu' elle a eu une sorte de destin siamois avec la démocratie. On aurait pu considérer la question berbère pour ce qu'elle est, la question fondamentale qui se pose à l'Algérie, plus que l'islamisme, et non pas y venir concéder des bribes de pertinence avec hauteur et condescendance. Le combat pour tamazight est aussi ancien et mûr que celui du mouvement national. Il a malheureusement toujours été le fait d'intellectuels et de militants amazighs, à quelques exceptions remarquables près.

Avec les avancées de ce combat obtenues ces dernières années, beaucoup d'intellectuels passifs ou indifférents pendant la bagarre viennent dire aujourd'hui que la berbérité appartient à tous les Algériens. C'est vrai. De même que l'indépendance appartient à tous les Algériens bien qu'elle ait été arrachée par une élite. Mais n'en faites pas n'importe quoi. Des gens sont morts pour elle. D'autres sont allés en prison. Si la berbérité appartient à tous les Algériens, il faut qu'elle soit enseignée comme civilisation et comme langue à tous les Algériens et pas nécessairement en arabe.

L'Expression

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