Contribution : Saïd Sadi répond à ses détracteurs


Saïd Sadi répond à ses détracteursLa saison estivale n’aura que très modérément réduit les irruptions médiatiques engendrées par la publication du livre Amirouche, une vie, deux morts, un testament. Si l’on veut être optimiste, on peut en conclure que la profusion des interventions témoigne de la soif des Algériens de comprendre un passé dont ils ont été dépossédés et par lequel on les a soumis. Si l’on s’en tient à la nature de la grande majorité des productions, force est de constater que la plupart des auteurs se sont saisis de la parution du livre qui pour régler des comptes, qui pour jeter l’anathème sur mon initiative en vue de maintenir, d’une manière ou d’une autre, la chape de plomb sur la mémoire algérienne.
Il est pourtant utile de reprendre quelques-unes des dernières sorties car, si elles ne traitent pas de l’objet auquel invite l’ouvrage, elles dévoilent des ressentiments ou des insinuations voire, pour certaines, des aveux qui sont autant d’indices sur l’état de santé morale et politique d’une partie de notre société. J’ai retenu trois commentaires et deux réactions de quotidiens dont l’analyse constitue un éclairage de l’état d’esprit qui anime certaines de nos élites : il s’agit de la querelle lancée par M. Addi Lahouari autour du contrat de Rome, de la plaidoirie de M. Téguia sur le bilan de Boumediène et, par extension, de ses soutiens, de la montée au créneau d’un professeur de médecine à Oran, M. Farouk Mohamed-Brahim et, enfin, des positions des journaux Ech Chourouk et le Quotidien d’Oran. Le boumediénisme monomaniaque de M. Mabroukine n’est pas, en dépit des apparences, ce qu’il y a de plus ubuesque dans cette effervescence politicomédiatique. En déclarant que l’homme du 19 juin était trop grand pour le peuple algérien, qu’il était fondé à se doter d’une armée des frontières pour s’imposer dans l’après-guerre et que cette armée était plus légitime que le GPRA dont elle était supposée dépendre, en décrétant qu’il n’a commis ni coup d’Etat, ni crime, ni abus et que Bencherif a séquestré les dépouilles des colonels Amirouche et Haouès à l’insu de son idole, M. Mabroukine s’inscrit dans une démarche irrationnelle qui n’a pas lieu d’être appréhendée dans un débat politique.

La rancœur comme raison de vivre

Plus problématique est l’intervention de M. Téguia. Massive et compulsive comme le sont souvent les sorties des néocommunistes algériens, l’écrit porte la marque d’un stalinisme «spécifique » qui cumule confusion calculée, brutalité et rancœur. Ceux qui ont trouvé la force de suivre le feuilleton de M. Téguia en furent pour leurs frais. Beaucoup s’interrogent encore sur ses motivations, le sens de son message et ses objectifs. Pour avoir croisé les derniers adeptes du rêve communiste en Algérie, je crois faire partie de ceux qui peuvent encore prétendre décrypter un refoulé qui se révèle épisodiquement chez ces nostalgiques dans des incursions qui prennent prétexte sur ce que disent ou font les autres pour éviter d’avoir à se retourner sur leur passé. Ils ne revendiquent pas, en tout cas ils ne l’assument pas clairement, l’héritage du Parti communiste algérien sur lequel je reviendrai. Véritables autostoppeurs de l’Histoire (il n’y a rien de péjoratif dans mon propos), ils vivent d’occasions que peut offrir l’activité d’un parti ou l’initiative d’un responsable (de préférence de l’opposition démocratique) pour se manifester, juger et, surtout, tenter de faire passer un discours qui ne trouve, par ailleurs, ni opportunité pour se déclarer, ni auditeurs pour s’y intéresser. Nous allons voir par la suite par quels procédés ils opèrent. Mais essayons d’abord de saisir quelles sont les principales idées que M. Téguia a voulu distiller. 1er) Il n’y a pas de place pour la critique ni même l’évaluation du bilan de Boumediène qui n’a commis, nous apprend M. Téguia, que de «minuscules erreurs». Exit les putschs, les assassinats, la corruption d’Etat, encouragée dès lors que le prédateur renonçait à l’action politique, ignorées les fraudes électorales… 2e) L’Algérie qui n’a pas su être digne du MDS, du CCDR et de l’artifice des arouchs paiera chèrement une telle désinvolture. 3e) La solution à la crise algérienne est simple. Il suffit de concevoir un bon mercato politique qui ferait de l’armée une équipe multipartisane où le MDS trouverait une place, fût-ce sur le banc des remplaçants, pour que, du jour au lendemain, notre destin s’accomplisse enfin. 4e) Celui qui a privé la nation de toutes ces lumineuses trouvailles n’est autre que le RCD qui n’a pas su apprécier ni voulu appliquer des préceptes aussi miraculeux. Fort heureusement pour les forces progressistes algériennes, il est arrivé, dans le passé, au mouvement communiste d’avoir des idées et des propositions un peu moins fantaisistes. Analysons maintenant la méthode utilisée pour se poser a priori comme un simple débatteur concerné par un livre sur l’histoire contemporaine de notre pays avant de dériver vers une rumination célébrant son propre panégyrique par la disqualification de l’autre. En se démarquant des attaques des agents du MALG, de trois historiens, de M. Addi Lahouari, de M. Kafi ou des autres hussards de la plume dérangés par le fantôme d’Amirouche, M. Téguia, quoi qu’il prétende au départ, ne leur reproche ni leur sectarisme, ni leur volonté de garder leur monopole sur l’histoire ni même leur antikabylisme. En vérité, il leur en veut de l’avoir précédé dans la besogne et, accessoirement, d’avoir été par trop maladroits dans la charge. Avant lui et sur un autre registre, nous nous souvenons tous de la sortie de M. Belaïd Abdeslam, revenu comme chef du gouvernement, et qui, voulant neutraliser l’intégrisme dans les années 1990, déclarait : c’est nous qui réaliserons la charia. Le problème n’était donc pas le risque que faisait peser sur le pays la théocratie, dénoncée explicitement par le Congrès de la Soummam dont il se réclamait, mais de ne pas être devancé dans la mise en œuvre du chantier. En l’occurrence, il eût fallu selon M. Téguia, le laisser, lui, le néocommuniste, travailler l’affaire avec une approche «rigoureusement scientifique » avertit-il. En effet, il reprend à son compte tous les arguments de ses prédécesseurs en les agrémentant de citations d’auteurs et d’acteurs systématiquement tronquées ou isolées de leur contexte, allant jusqu’à nous suggérer que Ben M’hidi était, en fait, un communiste qui s’ignorait.

La confusion comme méthode

En déplorant le fait que pas un intellectuel, pas un artiste pas un dirigeant politique, pas un homme de religion n’ait condamné la séquestration des ossements d’Amirouche et de Haouès, ce qui, au fond, est au cœur de mon livre, je ne faisais rien d’autre que d’énoncer une évidence tout en estimant qu’une telle démission ne pouvait pas être signifiante d’une santé politique qui protège les sociétés des pires régressions. M. Téguia qui ne nie pas le fait se saisit de mon appréhension pour entamer un interminable monologue où il se pose des questions, donne ses réponses et, quand il n’en a pas assez, s’invente des sénarii pour assouvir ses fantasmes. A sa décharge, M. Addi Lahouari ne fait rien d’autre en refusant de répondre aux sujets sur lesquels l’avait interpellé le député H. Saheb. Mon livre recourt, entre autres, à de nombreux témoins pour établir la biographie d’Amirouche. M. Téguia qui ne daigne rencontrer aucun d’entre eux s’interroge sentencieusement : «Qu’est-ce qui nous dit que ces témoins ne nous mentent pas ?» suggère-t-il, avant d’en déduire : «S’ils nous mentent, nous devons savoir pourquoi. » On ne peut qu’admirer le syllogisme. Avant d’être radicalité politique criminelle, le stalinisme assumé est d’abord une déviance intellectuelle. Je ne résiste pas à l’envie de rapporter ce témoignage de Soljenitsyne où M. Téguia pourrait se reconnaître même si, on l’imagine sans peine, les ouvrages de l’auteur de «L’Archipel du Goulag» ne figurent pas parmi ses lectures préférées. Un juge de l’Union soviétique s’adressant à un citoyen soupçonné d’anticommunisme déclare : «Nous n’avons pas de preuves contre vous. Si nous ne les avons pas trouvées c’est que vous les avez cachées. Si vous les avez cachées c’est que vous êtes coupable.» Connaissant de longue date le conditionnement de nos intellectuels organiques, j’ai veillé, et je l’ai annoncé dans l’avertissement de mon livre, que je n’ai gardé que les témoignages des personnes encore en vie. Au lieu de se rapprocher de ces acteurs pour vérifier la teneur de leur propos, M. Téguia s’occupe de savoir pourquoi ils nous mentent ! Plus de trois cents titres de la presse couvrant la période 1950- 1959 consultés, des documents inédits accablants ses mentors n’ont pas ébranlé un seul instant un Téguia muré dans ses certitudes et qui décide que le livre est insuffisamment documenté ! «Qu’est-ce qui nous garantit, assène-t-il, que ces documents ne sont pas des faux ?» Il suffisait pourtant d’aller aux sources où ils sont toujours disponibles. Trop simple. Le but n’est ni de vérifier, ni de compléter une information. Il s’agit de fausser le débat pour délivrer son message. Bardé de son lexique de citations, M. Téguia nous explique qu’il est «scientifiquement» inexact d’accuser de quoi que ce soit Boussouf et Boumediène car devant la marche de l’histoire, qu’en bon marxiste il nous invite à appréhender dans la globalité, la responsabilité des individus n’a pas lieu d’être évoquée. Outre qu’un tel prisme réduit la vision marxiste des choses, M. Téguia ne se gêne pas pour tordre le coup à son sacro-saint principe quand il faut se faire plaisir. Dans la foulée du livre sur Amirouche, M. Djeghaba, ancien responsable du FLN, ayant soutenu le devoir de tout Algérien de témoigner, se fait reprendre sèchement par notre critique qui lui impute le «funeste article 120» sommant, on s’en souvient, les militants communistes d’adhérer au FLN s’il voulait postuler à des postes de direction. Quand les camarades sont touchés, la responsabilité personnelle, au demeurant toute relative de M. Djeghaba à l’époque, est dénoncée sans nuance et au diable «la marche de l’histoire» qui entraîne les individus au-delà de leur volonté. M. Djeghaba, qui a eu l’honnêteté de dire avoir pris du recul sur la vie politique algérienne et même sur son propre parcours, a estimé que la restitution du FLN à la mémoire collective lui apparaissait comme un premier pas pour l’établissement d’une vie publique crédible et apaisée. Beaucoup d’Algériens, parmi lesquels le président Boudiaf auquel s’agrippe M. Téguia, ont dit la même chose que M. Djeghaba. Mais ce dernier a commis l’irréparable. Il a osé soutenir que le citoyen que j’étais avait le droit et même le devoir de parler. Or, pour notre néocommuniste, l’histoire n’est pas un espace commun soumis à éclairage et débat ; c’est un levier que l’on actionne pour essayer de faire basculer des situations contraires. Et les droits et devoirs ne sont énoncés et octroyés que par les détenteurs autoproclamés de la «pensée scientifique». On observera au passage que ledit article 120 ne fut déclaré «funeste» qu’à partir du moment où il mettait au pas les communistes. Jusque-là, les adhérents du PRS, du FFS du MDRA et, plus tard, du MCB étaient marginalisés et broyés sans que les «compagnons de route» du FLN n’aient rien trouvé à redire.

Stalinisme et déni de réalité

Je dois cependant à la vérité de rappeler que d’authentiques communistes avaient, à l’époque, essayé, en vain, d’attirer l’attention de leurs jeunes camarades, récemment convertis, sur une compromission qui était moralement inadmissible et, même, tactiquement dangereuse. Voilà donc Boussouf et Boumediène exonérés de l’étranglement d’Abane, des exécutions des colonels des Aurès, du capitaine Zoubir et du colonel Chabani, des assassinats de Krim Belkacem et de Khider pour ne parler que des crimes les plus connus ; crimes donnés par M. Téguia comme «d’insignifiants détails» justifiés par la «marche de l’histoire». Parallèlement, M. Djeghaba est cloué au pilori en tant qu’auteur de l’article 120. J’insiste à dessein sur le propos de M. Téguia car, plus que d’autres, il montre comment, même à froid, la rancœur et l’aveuglement politiques peuvent amener un homme à couvrir, voire justifier le crime. Il convient de dire, cependant, que cet écrit n’est pas le plus péjoratif pour ce qui est de l’avenir national ; je dirai plus loin pourquoi et reviendrai sur les signaux les plus dangereux pour la perspective algérienne apparus dans cette tornade. Je sais que je n’arriverai pas à amener M. Téguia à prendre de la distance par rapport à tout ce qu’il revendique, explicitement ou implicitement, de l’époque de Boumediène. Mais qu’il accepte seulement d’entendre lui, le féru de citations ampoulées, ces propos d’un Algérien mort pour avoir voulu vivre en tant qu’intellectuel rigoureux et autonome. C’était pendant l’été 1992. Le pays était sous le choc de l’assassinat du président Boudiaf. Nous étions attablés à quatre sur une terrasse d’un café d’Azzefoun. Il y avait avec nous le comédien Fellag qui n’avait pas encore atteint la notoriété internationale qu’on lui connaît aujourd’hui et nous devisions sur ce qui avait pu mener un pays comme l’Algérie à un tel cataclysme. Puis à un moment, de sa voix douce et mesurée, Tahar Djaout, puisque c’est de lui dont il s’agit, resté longtemps silencieux, lâcha : «On peut prendre l’affaire sous tous les angles, on arrivera à la même conclusion : c’est Boumediène qui a miné le terrain. Dans les pays liberticides quand l’école est abandonnée à l’intégrisme, la suite est inévitable. » M. Téguia pourra vérifier ce témoignage auprès de Fellag ou de la quatrième personne, A. T., un enseignant, aujourd’hui conseiller au ministère de l’Education. Mais n’étant pas de sa secte politique, Tahar Djaout, naturellement, ne saurait avoir un avis «scientifique». Sûr de son fait, M. Téguia me fait le reproche d’avoir rapporté en quoi et comment Bourguiba avait pris ses distances avec un Nasser hégémonique, préférant inscrire sa réflexion et son action dans un cadre nord-africain qu’il savait plus homogène historiquement et, estimait-il, plus fiable politiquement. Là encore, M. Téguia ne nie pas les faits. Il m’interdit de les analyser, moi «le social-démocrate, anti-soviétique et antiarabe » vendu aux Américains. Je vais vous aider dans vos récriminations M. Téguia : Bourguiba, en dépit de sa fin de règne délétère, était un homme d’Etat et Boumèdiene —aujourd’hui, même ceux qui l’ont suivi et redouté le confessent — ne fut qu’un homme de pouvoir. J’ai essayé de démontrer dans mon livre en quoi les deux statuts étaient différents et même opposables. Pendant que Boumediène préparait l’armée des frontières pour soumettre le pays après l’indépendance, Bourguiba pensait à l’école et au statut de la femme.

Communisme algérien : un patrimoine à préserver

Nous ne cultivons pas les mêmes valeurs, nous ne partageons pas les mêmes opinions, nous n’avons pas le même vécu et n’aspirons pas au même avenir. Vous me reprochez de vouloir «moraliser la politique». Je plaide coupable. Défendez vos idées et acceptez que j’en fasse autant. En quoi de consacrer l’essentiel de votre énergie à vitupérer contre les uns et les autres ferait-il avancer vos positions dans le pays. Comment osez-vous, aujourd’hui encore, essayer de vous convaincre que «le réalisme du RCD l’a souvent amené à rejoindre, en retard, les solutions utopistes du MDS et du courant qu’il incarne.» Quand un acteur politique en vient à se mentir à lui-même aussi effrontément, c’est qu’il a quitté le royaume de la raison. Au moment où le RCD et «le courant qu’il incarne» se battait pour le pluralisme politique, vous faisiez partie de ceux qui disaient que le multipartisme était «une manœuvre de la réaction qui menace la révolution». Quand nous étions licenciés, emprisonnés et torturés pour avoir dit que l’honneur de notre pays c’était d’assumer son identité pleine et entière, vous demandiez «un châtiment exemplaire contre les diviseurs de la nation, réactionnaires et alliés de l’impérialisme». Quand nous revendiquions la laïcité comme unique bouclier contre la dérive intégriste, vous nous dénonciez en tant que provocateurs qui n’ont pas compris que le FIS «exprimait l’Islam des pauvres». Il n’y a pas de plaisir à le dire mais il faut chercher longtemps dans le catalogue politique algérien pour trouver un parti qui s’est autant fourvoyé. En politique, le problème n’est pas dans l’erreur, il est dans l’égarement. Fort heureusement, les militants et les cadres de l’ex-Pags ont, pour leur grande majorité, tiré des enseignements plus lucides de leur expérience. Aujourd’hui, le dialogue avec eux est intelligible, loyal et fécond. Auparavant, j’avais eu le plaisir d’avoir rencontré des Algériens, militants communistes convaincus et assumés, dont le back-ground s’exprimait par autre chose que les raccourcis, les déclamations sentencieuses et autres chimères auxquelles s’abreuve M. Téguia. Ils ont pour nom Bachir Hadj Ali, Abdelhamid Benzine ou Sadek Hadjeres. Ils ont lutté courageusement contre le colonialisme et souffert de l’intolérance de leurs frères. Ils furent à l’origine de belles réalisations comme Alger républicain. Ils eurent un comportement digne et surent, la mort dans l’âme, admettre les limites de leur engagement et de l’impact de leur doctrine en Algérie. Pour autant, ils n’ont jamais cédé à la rancœur qui vous envahit, M. Téguia. Dignes et humbles, ils ont demandé, souvent en vain, à exister et être entendus. Ils ont fait l’inverse de ce que vous commettez : vouloir se consoler en accablant les autres de ses échecs. La longue diatribe de M. Téguia a pourtant un mérite. L’histoire du communisme en Algérie doit être écrite par celles et ceux qui y ont cru et s’y sont donnés avec dévouement et sincérité. Faute de quoi, elle risque de connaître le sort de l’histoire nationale en général : être confisquée par des néophytes, voire des charlatans, privant le pays d’une partie de sa mémoire politique. Il y a quelques années de cela, je rencontrai Sadek Hadjres en France. Il m’a affirmé vouloir s’employer à écrire ses mémoires et même continuer à donner son avis sur l’évolution nationale. J’espère que la santé ne le trahira pas avant qu’il ait accompli cette ultime et belle tâche.

Aveuglement suicidaire

Opposées en apparence, les attaques de M. Addi Lahouari et celles de M. Téguia sont intellectuellement symétriques. Le premier me dénonce pour ne pas m’être rallié à Sant’Egidio, le second me condamne sans appel pour avoir gâché sa jubilation devant le bilan de Boumediène. M. Addi nous explique que la connaissance de notre peuple est directement proportionnelle à la distance qui vous sépare de lui : plus on s’en éloigne, mieux on le comprend ; M. Téguia annonce que plus on échoue plus on a raison. Tout cela, après la publication d’un livre sur Amirouche ! Dire qu’un autre chemin est possible et refuser d’hiberner dans des niches vécues, à un moment ou un autre de notre histoire ( contrat de Rome pour l’un et charte nationale pour l’autre ), comme «une option irréversible» est en soi inadmissible pour les deux «scientifiques». L’aventure romaine et le pouvoir de Boumediène relèvent déjà du jugement de l’Histoire. Essayer de justifier son engagement pour l’un ou l’autre de ces sujets peut s’entendre. En maquiller les méfaits relèverait d’un jeu compréhensible. Vouloir interdire aux autres, en 2010, d’émettre leur opinion sur ces deux dossiers a quelque chose de pathétique.

Salafisme d’Etat

N’avoir que le RCD à cibler après la publication d’un livre sur le colonel Amirouche témoigne d’une rupture d’intelligence. Au même moment, un débat vital s’engage dans nos villages pour réhabiliter une vie religieuse faite de tolérance et d’humilité et délivrer la collectivité d’un salafisme négateur de l’homme, de la nation et de la patrie. Comme d’habitude, il faudra attendre encore quelques années de lutte avant de voir MM. Téguia et Addi Lahouari découvrir les vertus de l’Islam populaire et se poser ensuite en avant-gardes des grandes luttes engageant les questions sociétales. La précipitation des évènements à Aghribs — qui n’est pas sans liaisons avec la sortie du livre — où dix-sept (17) activistes, puissamment financés d’on ne sait où, ont voulu imposer à 3 500 citoyens une caserne salafiste, a finalement révélé, que pour la seule Kabylie, plus de 110 villages vivent la même provocation. Des informations crédibles font état d’incursions identiques aux Aurès. Il est fort probable que d’autres contrées d’Algérie sont touchées à des degrés divers. Fort de l’expérience de leurs concitoyens d’Aghribs, les hameaux se regroupent, se concertent et organisent la riposte. L’internationale islamiste qui, elle, sait qu’elle joue à cette occasion une partie décisive a mobilisé toutes ses structures et annexes : journaux et partis en Algérie et relais à l’étranger où les chaînes satellitaires comme Al Jazeera ont orchestré la désinformation. Mais dans cette affaire, le plus dérangeant est ailleurs. Pendant deux ans, les pouvoirs publics, alertés par pas moins de 78 plaintes, n’ont pas réagi. Quand on connaît comment, par qui et pourquoi a été créé le journal Ech-Chourouk qui s’abîme dans une propagande digne de l’époque coloniale dans cette opération, on ne peut que vérifier la réalité d’un salafisme d’Etat qui surfe sur les incursions intégristes internationales, s’en accommode, les encourage pour réduire l’influence des partis ou des espaces porteurs d’alternative démocratique, croyant pouvoir intervenir quand les intérêts du pouvoir seront directement menacés. On sait déjà où nous a menés ce genre de calcul. Une fois de plus, c’est le village, le quartier ou, accessoirement, l’émigration qui anticipent et se battent sur un chantier capital face à une démission de ceux qui sont supposés voir et prévenir les périls. J’ai eu l’occasion de dire que nous vivons dans un pays où le niveau du citoyen est supérieur à celui du dirigeant. On peut s’en désoler ou s’en réjouir mais l’histoire vient encore de confirmer le constat. Pas un intellectuel, pas une ONG, exception faite du robinet d’eau tiède ouvert par M. Ksentini. (Il m’a cependant certifié au téléphone n’avoir pas tenu les propos que lui a prêtés le quotidien Liberté), n’a cru utile, ne serait-ce que par curiosité, de s’intéresser à ce qui est pourtant un enjeu vital pour le pays ; car ce qui s’est passé à Aghribs n’est que l’infime partie de l’iceberg salafiste. J’imagine qu’en déplorant ce silence, M. Téguia relancera sa rengaine en me refaisant le procès de celui qui déteste les intellectuels. Une contamination d’Amirouche, sans doute. Si au lieu de ruminer pendant trois mois contre le combat du RCD, MM. Téguia et Addi Lahouari étaient allés sur le terrain pour voir comment vit, agit et réagit leur peuple, ils auraient pu découvrir, analyser et comprendre ce à quoi aspirent leurs concitoyens et ce qui les menace. En l’espace de trois mois, le RCD a mis sur la place publique le traitement de l’histoire dans notre pays, la délicate question des traditions religieuses et de leur place dans la cité et lancé l’idée de la création de sites de partage et d’échange économiques et culturels solidaires pour recréer de la convivialité dans une société rongée par l’arbitraire, la censure et l‘isolement, générateurs de tant de violence et de régression. L’administration, si laxiste devant les appels au meurtre des salafistes, a tout fait pour empêcher, censurer ou perturber les initiatives du Rassemblement. Quand un parti joue son rôle dans un climat politique où le pouvoir ostracise toute initiative de l’opposition, on est en droit d’attendre de ceux dont c’est la mission d’anticiper et de défricher les chemins par leur audace et leur savoir de ne pas toujours se tromper de cible.

Nation algérienne : un projet hypothéqué

Les égarements si fréquents de nos élites expriment avant tout une impuissance. Il convient de les identifier, de les décoder mais ils ne devraient pas nous préoccuper outre mesure. Ils révèlent la lassitude, le dépit ou l’isolement d’une pensée exilée ou enkystée. Faute de revendiquer leur rôle de prospecteur des causes et des responsabilités de l’impasse nationale, ils se défaussent sur ceux qui se battent et qui, de toute façon, ne risquent pas de leur nuire. Plus généralement, ils préfèrent se réfugier dans des généalogies éthérées ou des causes consensuelles. Il est plus facile de se définir comme arabe que de s’assumer en tant qu’Algérien et il est plus commode de se positionner autour des dossiers irakiens ou palestiniens que de s’immerger dans la complexité algérienne. Encore que pour ce qui concerne la question palestinienne, leur relation avec le Fatah est de plus en plus ambiguë pour ne pas indisposer le Hamas. Pendant la crise de Ghaza, je fus le seul responsable à avoir reçu le délégué de l’Autorité palestinienne à Alger et le président Mahmoud Abbas a attendu, en vain, un appel de la présidence algérienne. Cette fuite qui a ses conforts, porte en elle-même ses limites. A qui et à combien peuvent, en effet, parler les diversions polémiques de MM. Addi et Téguia dans une Algérie jeune, fascinée par l’exil et inondée par les chaînes moyenorientales, véritables fléaux pour une Afrique du Nord à la dérive ? Le traitement de ces deux interventions n’a, en vérité, pas d’autre objectif que de rappeler le déphasage des rares observateurs nationaux qui traitent encore de leur société. Ce prurit intellectuel qui prive le pays de débats à la mesure des enjeux n’est malheureusement pas ce qu’il y a de pire pour l’avenir. Des discours autrement plus toxiques, émanant de cadres qui s’expriment sans contraintes ou des positions de médias créés et/ ou sponsorisés par divers clans du régime posent crument la problématique de la réalité et de la viabilité du projet national algérien. Il en est ainsi de l’intervention livrée par le Quotidien d’Oran le 5 juin, sous la plume de M. Farouk Mohamed-Brahim, professeur de médecine exerçant dans la capitale de l’Ouest. Son texte est une sorte de concentré des travers de tous les autres. Il se résume à deux choses : un antikabylisme pathologique et une injonction me sommant de rester dans le sillon du combat et de laisser les projections et la gestion du destin algérien à ceux dont le pouvoir est la fonction naturelle. Le professeur Farouk Mohamed-Brahim me reproche d’avoir trop parlé de la Kabylie en traitant de la Wilaya III ! J’ai, selon lui, aggravé mon cas en donnant des citations en Kabyle dans mon livre; Amirouche, tout le monde le sait, parlant en javanais antique dans sa wilaya. Pire que tout, note mon censeur, il m’est arrivé de parler de «chef kabyle» en nommant le colonel Amirouche. Auparavant, j’avais évoqué le «chef aurésien» s’agissant de Ben Boulaïd, le «responsable constantinois» pour Zighout sans que ces termes n’aient choqué mon honorable confrère. Il y a une terrifiante logique dans cette fixation. Pour M. Farouk Mohamed- Brahim, les mots Kabyle ou Kabylie ne désignent pas un habitant ou une région de son pays. Chez lui, ces termes n’ont qu’une seule et unique résonance et elle est anti-arabe. Dès lors qu’il s’estime menacé, il doit se défendre et, face à l’ennemi, toutes les «contre-attaques» sont légitimes. C’est bien connu, le racisme le plus grégaire puise sa violence dans la peur de l’autre. Et pour corser le tout, Le quotidien d’Oran qui avait publié une douzaine d’interventions, toutes hostiles au livre, refusa le point de vue d’un journaliste, S. Chekri, qui, ne voulant pas abuser des colonnes de son journal, adressa une réponse où il soulevait les contradictions et les aberrations d’un homme qui officiait comme enseignant hospitalouniversitaire. Le journal justifia son rejet, arguant qu’il revenait à celui qui avait été ciblé de réagir. On ne saisit pas, selon cette logique, pourquoi M. Farouk Mohamed- Brahim, volant au secours de Ben Bella ou d’autres, avait été publié. Ce titre ne peut pourtant pas être tenu pour un organe fondamentaliste. Mais le code régionaliste crypte les pensées les plus audacieuses. Et cette donnée, mille et une fois vérifiée, pose une vraie question : que signifie et que représente aujourd’hui, pour ces élites, l’idée de conscience nationale ? De toutes les agressions, de toutes les outrances qui ont suivi mon livre, le contenu de l’écrit de M. Farouk Mohamed- Brahim et les réactions du Quotidien d’Oran et de Ech- Chourouk furent les évènements qui interpellent le plus, s’agissant de notre avenir collectif. Pour ce titre francophone, les courageuses tribunes de Kamel Daoud ne suffisent hélas pas à rattraper les dérives chroniques du journal de l’Ouest algérien. Les furies récurrentes du quotidien arabophone, qui ne manque jamais de stigmatiser la Kabylie en y amplifiant, et à l’occasion en y inventant, des sujets désignant cette région comme un danger national imminent, participent de cette intime conviction que combattre «le péril kabyle» serait à la fois une urgence, une nécessité et un devoir. Qu’un jeune Kabyle rompe le carême et c’est l’alerte. Que d’autres jeunes brûlent le Coran ou le drapeau ailleurs, Ech- Chourouk, qui tout d’un coup ne voit plus rien, ne peut s’interroger sur les raisons qui ont poussé des Algériens à se rebeller contre des symboles d’une matrice à laquelle ils rattachent tous leurs malheurs. Et pourtant. Dans un cas, nous avons à faire à un universitaire, dans un autre à deux médias créés avec la bénédiction des «décideurs». Aujourd’hui, il serait irresponsable de continuer à faire l’autruche et d’ignorer que l’idée nationale est sujette à caution.

Une fois de plus la jeunesse

Dans cette avalanche de défoulement et de haine sur fond de conservatisme, il y eut des voix de braves qui se sont élevées. Elles sont, le plus souvent, venues d’hommes qui ont connu et servi sous les ordres du colonel Amirouche. Ils ont parlé pour essayer de dissoudre un demi-siècle d’opprobre déversé sur celui qui les avait protégés, guidés et souvent précédés devant les risques et les privations. Ils ont surtout dit leur douleur et leur indignation face à une forfaiture qu’aucun autre dirigeant algérien — et beaucoup ne furent pas, loin s’en faut, des enfants de chœur — n’a osé commettre : la séquestration des restes de deux héros. Ces réactions, pour généreuses, dignes et salutaires qu’elles soient, ne furent pas les seules. Les jeunes dont on pouvait estimer qu’ils sont définitivement aliénés par une éducation nationale rétrograde, la censure et la désinformation ont manifesté, dans ce débat, un intérêt, une énergie et une intelligence qui sont à la fois l’espoir de l’Algérie et l’échec le plus patent du régime. J’ai reçu des mails laborieusement écrits qui appellent à plus de courage, plus de lumière et plus d’échanges. J’ai discuté avec des jeunes tentés ou revenus de la harga. Ils vivent leur aventure non pas, comme on le dit souvent, une initiative de désespoir mais un refus d’abdiquer et une volonté de vivre dans des normes et des valeurs de leur temps. Au mois de juillet, j’ai assisté à Tigzirt à deux regroupements rassemblant des étudiants du RCD originaires de 22 universités. Garçons et filles étaient venus pour se rencontrer, se connaître et s’apprécier malgré un enseignement qui les avait enfermés dans le sectarisme, la bigoterie et l’obscurantisme. Quand certains m’ont demandé de leur dédicacer mon livre, j’ai voulu m’enquérir sur leur capacité à lire et comprendre un ouvrage écrit en français, sachant que la plupart de nos étudiants entament leur cursus universitaire sans vraiment maîtriser cette langue. J’ai appris que des groupes se sont formés en dehors des ateliers pour faire des lectures collectives afin de mieux saisir le sens du récit. Que ces artisans de l’espérance se rassurent, la traduction du livre en arabe devrait être disponible avant le premier novembre. Pendant que le quotidien Ech- Chourouk et Al Jazeera s’adonnaient aux appels au meurtre contre les «ennemis de Dieu» dans l’affaire de la mosquée d’Aghribs, j’ai vu, dans ce village, 600 jeunes, chômeurs pour la plupart, revêtus d’un t-shirt frappé du nom du saint de leur localité, accueillir et servir le repas de bienvenue à 16 000 fidèles venus des quatre coins du pays assister à l’inauguration de la mosquée restaurée de leurs ancêtres. «C’est notre manière de répondre au journal Ech- Chourouk», criera à la foule Mohand, un commerçant de 26 ans. Dans la polémique menée par l’internationale islamiste et ses relais algériens après l’inauguration de cette mosquée, ce sont les jeunes qui ont spontanément investi la toile pour dénoncer la désinformation et, images à l’appui, offrir aux observateurs du monde entier la ferveur populaire et l’adhésion de milliers de villageois à l’initiative de réhabilitation de leur culte. Nous nous rappelons tous de la formidable mobilisation des jeunes dans la rue et sur le net qui a suivi l’agression de l’équipe nationale de football au Caire pendant que le pouvoir et sa diplomatie, escomptant un miracle sportif, s’employaient à conditionner les esprits pour aligner la nation derrière «le petit père des peuples». C’est bien la jeunesse, segment social le plus ciblé par les instruments de déculturation du régime, qui s’avère y être la plus réfractaire et qui se mobilise pour se tracer des perspectives en dehors et, bien souvent, contre le système. «Mettez la révolution dans la rue et vous la verrez reprise par tout le peuple algérien. » C’est au moment où tout semblait perdu que, miraculeusement, la prophétie de Ben M’hidi se perpétue à travers le groupe social le plus fragilisé. De même qu’Amirouche, issu des catégories historiquement déclassées, orphelin et privé de grandes études, s’est avéré être un dirigeant d’exception, il se vérifie, une fois de plus dans l’histoire de notre pays, que ce sont les jeunes, exclus socialement et déclarés inéligibles aux débats, qui ouvrent la voie à l’espoir et… aux élites. Oui, il y a bien un miracle algérien.

Le Soir d'Algerie

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