Reportage dans un village de haute-Kabylie

LIBERTÉ 14/08/2008

Reportage dans un village de haute-KabylieLes transporteuses d'eau d'Assi Youcef


À chaque été, la commune d’Assi Youcef, au sud de Tizi Ouzou, renoue avec le spectre de la soif qu’elle n’arrive pas à conjurer malgré sa proximité du mont du Djurdjura, pourtant considéré, dans l’imaginaire collectif, comme un château d’eau naturel généreusement alimenté par la fonte des neiges.

Cette commune rurale de près de vingt mille habitants n’est actuellement alimentée que par des bornes-fontaines essaimant les ruelles de la localité et des villages environnants, dont les pâtés de maisons sont desservis selon un système de rotation afin de pallier les aléas de l’alimentation gravitationnelle qui fait que les foyers situés dans le plat sont plus arrosés que ceux juchés sur des collines. L’insuffisance de la ressource hydrique, la seule, procurée par le captage de la source de Tabburt Laanser, jaillissant des entrailles du Djurdjura, ne permet pas de prolonger le réseau principal d’alimentation en eau potable existant par des branchements individuels des foyers.
Aussi, à chaque période d’étiage, les comités de village mettent-ils en place un système de distribution parcimonieuse de ce produit vital.
L'objectif est de gérer équitablement les pénuries, en instituant un règlement interdisant les piquages pirates, l’arrosage des jardins et le lavage des voitures, en vue d'assurer l’eau pour tous et veiller à la cohésion de la communauté, souvent mise à mal par des conflits autour de la répartition du précieux liquide.

Comme des fourmis laborieuses
Au vu de cette situation de rareté drastique, le transport de l’eau accapare le plus gros du temps des femmes d’Assi Youcef. Quotidiennement, telles des fourmis laborieuses, s’attelant à constituer les provisions d’hiver, elles ne font qu’aller et venir entre la maison et la fontaine, peinant sous le poids de jerrycans transportés sur le dos, à travers des sentiers caillouteux serpentant des côtes à forte déclinaison. Sitôt la provision transvasée dans un fût pour en constituer la réserve du jour, il leur faudra repartir encore à la fontaine pour chercher de l’eau, toujours de l’eau... Ce dur mais vital manège peut durer du chant du coq jusqu'au crépuscule.
Un tableau des plus exotiques s’offre alors à la vue de tout visiteur de cette agglomération, noyée dans une vaste forêt d’oliviers. Devant ces robinets collectifs émaillant l’axe principal traversant le chef-lieu communal, en reliant Tiqsray à Aït El Hadj, se forment chaque jour des foules de femmes aux couleurs bigarrées de robes kabyles faisant le pied de grue ou assises à l’ombre d’oliviers tout en devisant sur les nouvelles du jour, dans l’attente qu’arrive le tour de chacune d’elles, signalé par le positionnement des jerricans disposés en ligne devant le robinet.
En s’éternisant sous un soleil de plomb, l’attente finit par faire craquer les nerfs les plus relaxes. Souvent, pour une histoire du non-respect du tour de rôle, il arrive que des chamailleries éclatent entre des femmes, mais il se trouve toujours des sages pour veiller au grain et calmer les esprits. Le débit s’écoulant de ces bornes-fontaines étant ce qu’il est, ces femmes savent qu’elles n’ont d’autre choix que de patienter le temps qu’il faudra pour ramener la précieuse “cargaison” à la maison, tant il ne peut être question pour elles de rentrer bredouilles de cette véritable chasse à l’eau.
Submergées par d’autres tâches domestiques, des mères chargent parfois leurs filles de s’acquitter de cette pénible besogne. Il n’est pas rare d’apercevoir, sur le chemin du retour de la fontaine, des adolescentes l’échine ployée sous le poids du lourd fardeau. Plutôt que de s’astreindre à cette corvée, certains, par contre, n’hésitent pas à acheter de l’eau chez des colporteurs qui la ramènent, en général, de la source de Tala Ouguelid, située dans la commune limitrophe de Mechtras. Pour stocker de l’eau afin de satisfaire de multiples usages en cette période caniculaire, nombreux sont ceux qui se sont dotés, au grand bonheur des ferronniers, de citernes installées sur les terrasses des maisons où leur nombre peut dépasser celui des antennes paraboliques. Avoir de l’eau à domicile est le rêve caressé depuis tout le temps par les ménages d’Assi Youcef.
Que ce rêve devienne réalité, c'est désormais du domaine du possible, grâce à un projet d’alimentation en eau potable à partir du tout nouveau barrage de Koudiet Acerdoune, dans la wilaya de Bouira. Anticipant sur cette heureuse perspective, la mairie a déjà réalisé un nouveau réseau communal d’approvisionnement en eau. Nos transporteuses d'eau pourront alors remiser leurs braves jerricans au musée des mauvais souvenirs...  

par Rédaction de Liberte

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