Bélaïd Abane, auteur du livre L’Algérie en guerre…Abane Ramdane, les fusils de la rébellion

''Le Congrès de la Soummam a mis la révolution algérienne sur orbite pour la victoire'' La Depeche de Kabylie 20/08/2008 Bélaïd Abane, auteur du livre L’Algérie en guerre…Abane Ramdane, les fusils de la rébellion

Professeur de médecine, Bélaïd Abane, proche parent de Abane Ramdane, et féru de l’histoire de la Guerre d’Algérie revient dans cet entretien sur son nouveau livre consacré à l’un des monuments de la guerre d’Algérie, Abane Ramdane. Son livre intitulé, “L’Algérie en guerre…Abane Ramdane, les fusils de la rébellion”, édité chez les éditions L’Harmattan en juin 2008, est ce regard limpide, plein de sens et de politologie sur l’une des guerres les plus atroces du 20e siècle. Son statut de médecin, l’a aidé énormément à réaliser un livre sur l’histoire. Loin de tout regard biographique, le professeur s’est lancé dans une analyse politique des faits très sensibles, qui sont la guerre menée par des Algériens contre l’oppression coloniale.

 

Entretien réalisé par Mohamed Mouloudj

Ce livre qui analyse aussi le travail accompli par feu Abane Ramdane, incontestablement le père de la Révolution, redonne leur juste valeur à des faits historiques, qui paraissent pour l’auteur "sur ou sous-évalués". A signaler que le professeur Abane organisera, le samedi 11 octobre, au 16 rue des Ecoles à la librairie L'Harmattan une séance de vente-dédicaces et ce de 15 à 18 h.

La Dépêche de Kabylie : Vous dites que votre livre n’est pas un regard biographique sur la personne de Abane Ramdane, votre proche parent. Dans quelle catégorie peut-on donc le classer ?

Professeur Bélaïd Abane : Mon livre n’est effectivement pas une approche biographique. Khalfa Mammeri s’est remarquablement acquitté de ce type de travail en consacrant une biographie très fouillée à son Héros de la guerre d’Algérie, il y a une vingtaine d’années. L’Algérie en guerre n’est pas conçu dans le même esprit. Cependant mon prochain livre, déjà remis à l’éditeur, comportera quelques aspects intimes de la vie de Abane Ramdane, complémentaires de ceux évoqués par Khalfa Mammeri. J’ai pris un réel plaisir à évoquer l’environnement familial et villageois qui a vu naître et grandir Abane Ramdane, ce même milieu qui a façonné et structuré ma personnalité d’enfant, d’adolescent et d’adulte. Dans quelle catégorie classer mon livre ? C’est bien entendu un essai, même si on peut y déceler un soupçon de pamphlets. Inévitable, sur un sujet aussi sensible. C’est donc avant tout un essai sur l’histoire politique de notre pays avec pour fil conducteur le travail politique accompli par Abane durant les deux premières années de l’insurrection algérienne. Ce n’est donc pas, je le répète, un livre d’histoire. Je n’ai pas fait œuvre d’historien. Je ne suis, du reste, pas qualifié pour cela. Il s’agit d’une approche purement politologique de faits historiques avérés sous un angle de vue assez iconoclaste et avec un objectif, au sens optique du terme, qui permet de redimensionner des faits qui m’ont parus sur ou sous-évalués.

Pour quelle raison avez-vous consacré ce travail à ce personnage clé de la Guerre d’Algérie ?

Très bonne question dont la réponse est en grande partie dans votre question : personnage clé. Bien entendu j’aurais pu faire un livre sur Ben M’hidi, Ben Boulaïd ou Didouche ou d’autres qui méritent, tous, amplement un livre. Il se trouve que c’est sur Abane que j’ai accumulé une masse importante de documents et d’informations. Pourquoi ? D’abord, parce qu’il m’est proche. D’autre part, sa vie comme sa mort, n’ont à ce jour cessé de susciter des polémiques et des passions qui ont profondément marqué et parfois blessé notre famille. D’autre part je me suis toujours posé la question de savoir ce que j’aurais fait durant la guerre de Libération si j’avais eu l’âge de porter les armes. Aurais-je fait comme Abane qui a voué sa vie exclusivement à la cause de son pays ? Aurais-je fait comme mon frère Dahmane qui n’a pas hésité à abandonner famille, femme, enfants et situation confortable pour aller sillonner les maquis de l’Atlas blidéen et mourir un certain 15 avril 1957 à Sidi El Madani dans les gorges de la Chiffa? Et comme des milliers de jeunes Algériens qui ont choisi d’affronter, souvent avec leurs poitrines nues, l’implacable et impressionnante machine de guerre coloniale ? Je ne sais pas ! Ce livre est donc ma façon à moi de payer ma dette à mon pays et à mes aînés. A tous ceux qui sont morts, à tous ceux qui ont combattu pour que notre pays recouvre son indépendance, et le peuple algérien sa liberté et sa dignité. C’est enfin, avec mon deuxième livre qui paraîtra dans les prochains mois, une manière de cicatriser et de retrouver une certaine forme d’apaisement.

Que représentait Abane Ramdane pour la Révolution ?

Quand Abane est entré physiquement en révolution quelques semaines après sa libération, l’insurrection du 1er Novembre était dans une situation réellement critique. Nombre de responsables nationaux étaient, soit mis hors de combat (Didouche, Ben Abdelmalek Ramdane…) soit arrêtés (Ben Boulaïd, Bitat) soit hors du territoire national pour rejoindre la délégation extérieure au Caire (Boudiaf qui était pourtant chargé de coordonner l’insurrection). Quelques mois après la "mise à feu", la machine est arrivée au bord de l’essoufflement. Le mérite de Abane est d’avoir su faire rapidement l’analyse concrète de la situation au sens léniniste de l’expression, et d’avoir su remettre "la rébellion" du 1er Novembre, sans renier l’immense mérite des Novembristes, sur les rails de la politique et de l’avoir organisée en guerre nationale de résistance. Comment ? En réalisant l’unanimité nationale. A ce titre, Abane est incontestablement, selon les termes de l’historien Gilbert Meynier, l’organisateur de la résistance et l’un des principaux artisans de la victoire sur le colonialisme. Nous y reviendrons, je pense, car il s’agit là d’une contribution, véritablement déterminante, de Abane à la cause de la libération et de l’indépendance algériennes.

Les récits de votre livre commencent dès les débuts de la conquête française, en passant par les différentes résistances. Pourquoi un retour aussi lointain dans l’histoire pour aboutir à Abane Ramdane ?

Cela paraît bizarre en effet si on ignore que je nourris le secret espoir de voir certains de mes amis français lire mon livre. Ce qui m’a toujours frappé est que les Français ont été constamment tenus dans l’ignorance de ce qu’étaient la conquête, l’occupation de notre pays et de la guerre de reconquête menée par l’establishment colonial au nom du peuple français. Un ami, qui m’est très cher, a été bouleversé par la lecture de mon livre, par les horreurs infligées au peuple algérien au cours de la conquête et de la colonisation de notre pays. Il était à mille lieues d’imaginer que " la civilisation ", alibi du colonialisme n’était en vérité qu’un processus d’ensauvagement et de brutalisation. Ces mêmes amis ont toujours cru que tout avait commencé le 1er Novembre 1954 par "la sauvagerie du FLN". J’ai voulu montrer que la guerre déclenchée le premier Novembre 1954 n’est que le dernier round d’une longue adversité déclenchée en juillet 1830. D’où le chapitre "de Sidi Ferruch à Ifri" et même le titre du livre, l’Algérie en guerre. J’ai voulu montrer également que les patriotes algériens, notamment Abane, avaient tiré les bonnes leçons du passé pour réaliser cette unité sans faille qui a manqué à nos aïeux et éviter les pièges de la division et de la dispersion des forces, pièges qu’avait su habilement utiliser le colonialisme pour venir à bout des Algériens en utilisant la tactique des Horaces face aux Curiaces. Pour en revenir à Abane, il est le premier dirigeant politique algérien à avoir réalisé l’union nationale et le consensus qui ont mené à la victoire sur le colonialisme. Il y eut certes, par le passé, d’autres tentatives d’union nationale contre le système colonial. On sait comment elles se sont terminées : le Congrès musulman de 1936 et surtout les AML qui eux étaient porteurs d’un véritable projet révolutionnaire de libération. Le premier est mort avec les espoirs déçus du Front populaire. Les seconds ont été engloutis dans le bain de sang du 8 Mai 1945.

Quelques mois après le déclenchement de la guerre, son essoufflement devenait inévitable sans la tenue d’un congrès unificateur où toutes les forces de la nation pouvaient prendre part. Cette union se concrétisa grâce, notamment à Abane Ramdane. Quel était son rôle dans le congrès et quel était l’apport de la rencontre de la Soummam en 1956 à la guerre ?

Inévitable, je ne sais pas. Le fait est qu’il eut réellement essoufflement et qu’on ne savait même plus par quel bout reprendre le fil de la lutte. Pour s’en rendre compte, Il n’y a qu’à relire l’ouvrage de Amar Hamdani consacré à Krim Belkacem dans lequel ce dernier fait l’état des lieux de la Révolution à Abane lorsqu’il le rencontre à Alger en mars 1955. En dirigeant politique mais également en homme d’action, double qualité dont peu de responsables pouvaient alors se prévaloir, Abane prend en main les destinées de la résistance algérienne. La stratégie peut être résumée en quelques mots : Unir les forces nationales, coordonner et organiser l’insurrection, la remettre sur les rails de la politique par une politisation en profondeur, bref transformer l’insurrection du 1er Novembre en guerre nationale de résistance. Cependant il fallait lui donner une réalité institutionnelle. D’où l’idée d’une rencontre nationale dont il fut incontestablement l’artisan et l’animateur avisé même si on en lui conteste la paternité. Quand à l’apport de la Soummam à la guerre, il est incommensurable, même si elle a fait lever quelques germes de discorde. La rencontre d’Ifri a en effet pourvu la Révolution, pour utiliser une terminologie marine, d’une boussole et d’un pavillon. A la Soummam est née véritablement une Algérie institutionnelle sortie de "l’affaire interne française". Une Algérie en guerre contre une puissante dominante, une Algérie qui prend le monde à témoin. La Soummam a mis la Révolution algérienne sur l’orbite de la victoire, même si, je le répète, elle a suscité quelques points de discorde. Abane fut le fédérateur de toutes les forces. Sans cela la guerre aurait pris des chemins moins glorieux pour la cause nationale.

Pourquoi prend-on pour cible la personne de Abane en dépit de sa précieuse contribution à la Révolution ?

Sans le rassemblement de toutes les forces politiques algériennes, sans la réalisation du consensus national, sans la constitution d’un bloc national en mesure de faire échec au bloc colonial, l’Algérie aurait pu connaître le sort envisagé par les stratèges du désengagement colonial. Celui du Vietnam, du Congo, de l’Angola…Le mérite en revient à des hommes qui ont su très tôt déjouer les pièges du régime colonial et tout particulièrement à Abane. Il s’agit, comme vous le dites, d’une précieuse contribution à la cause de l’indépendance algérienne. Pourtant Abane assassiné, sa mémoire continue à ce jour de déranger certains. Parmi eux il y a ceux qui, de bonne foi, n’adhèrent pas au projet soummamien de Abane. C’est parfaitement leur droit. Le dire est tout à fait conforme à l’instauration d’un débat sain sur l’histoire de notre pays. Il y a par contre ceux qui, en régionalistes impénitents ou en intégristes idéologiques, ne voient en Abane, hélas il faudra finir par le dire, que le Kabyle dont ils ne supportent pas que l’étoile continue de briller au firmament de l’Histoire nationale. Pourtant ceux-là savent très bien que Abane ne voyait que national et ne parlait que de l’Algérie loin de toutes considérations identitaires ou régionales. Il y a ceux dont la stratégie est fondamentalement opposée à celle développée par Abane. Je pense notamment à Ahmed Ben Bella et à Mahsas qui lui était alors très proche. Pour ceux-là qui avaient une conception patrimonialiste de la Révolution, le combat libérateur appartient au noyau initial des Novembristes. Les autres forces nationales tenues en suspicion, doivent en être éloignées ou tout au moins interdites d’accès aux fonctions dirigeantes. La stratégie de Abane est tout l’inverse : la libération du pays est l’affaire de tous et ceux qui ont déclenché la lutte, aussi méritoire que soit leur rôle, n’ont acquis sur elle aucun droit de propriété. Il y a enfin ceux dont la seule manière de grandir pour prétendre jouer dans la cour des grands et surdimensionné leur rôle, est de rabaisser celui de Abane ou même s’attaquer à sa mémoire.

Abane ne serait pas étranger à la bataille d’Alger sans laquelle la voix du peuple algérien n’aurait pas été entendue à l’ONU. Quel était l’apport de la grève générale à la Révolution ?

Il a été décidé au Congrès de la Soummam d’explorer de nouvelles formes de lutte et surtout d’y réinjecter du politique, d’où la primauté du politique sur le militaire prônée par les congressistes sous l’inspiration de Abane. La décision de la grève générale prise en collégialité entre dans ce cadre. Il s’agissait de faire porter la voix de l’Algèrie en guerre le plus loin possible en créant une onde de choc qui irait secouer l’opinion française métropolitaine mais aussi l’opinion internationale et pourquoi pas l’instance onusienne dont on sait qu’elle s’apprêtait alors à tenir l’une de ses sessions en assemblée générale. Les résultats obtenus sont allés au-delà des espérances même s’il est vrai que la réaction extrêmement brutale du nationalisme colonial français a occasionné des dégâts irréparables aux structures du FLN algérois. " La bataille d’Alger " que je continue à mettre entre guillemets puisqu’il s’agit d’une invention de l’état-major parachutiste et qu’il s’agit en fait d’une immense opération de répression policière, a incontestablement ouvert les yeux à l’opinion française et aux élites intellectuelles et culturelles françaises qui ont vite compris que la "pacification" est une sale guerre contre un peuple et que l’indépendance de l’Algérie est devenue une évidence historique. La grève générale a permis également de renforcer l’unité algérienne dans l’épreuve.

Des orientations personnelles ont présidé aux attaques contre Abane Ramdane, lesquelles ont abouti à sa liquidation physique par ses amis. Pouvez-vous nous résumer les objectifs des auteurs de ces attaques et ceux des ces assassins ?

Vous êtes pressé. Vous voulez me faire parler de mon prochain livre dans lequel j’aborde toutes les questions relatives à la crise qui a miné le FLN et qui mènera en droite ligne à l‘assassinat selon des méthodes dignes des maffias les plus sordides. Ceux qui avaient commencé à semer les germes de la peste et du choléra dans notre pays ne pouvaient pas, déjà, tolérer la moindre opposition politique à leur pouvoir prétorien montant. Alors quand Abane les menace de regagner le maquis en vertu du principe de primauté de l’intérieur sur l’extérieur, le plan d’élimination préméditée s’accélère. On attaque de toutes parts, on lance des accusations diverses et variées avant de passer à la phase finale du complot : l’élimination physique au cours d’une mission guet-apens. Le mensonge prend corps dans le système algérien car le crime est travesti en mort glorieuse au champ d’honneur.

Un demi-siècle après son assassinat, le projet de Abane demeure toujours un objectif à atteindre. Il a jeté les jalons d’un état moderne et démocratique ; mais l’on assiste souvent à des attaques déchaînées contre ce personnage historique. En tant que membre de la famille Abane que répondriez- vous, encore une fois, à toutes ces attaques et à leurs auteurs ?

Le projet soummamien est, je suis d’accord avec vous, d’actualité. Nous sommes encore en train de chercher des institutions modernes, démocratiques et indépendantes, des hommes providentiels et en mesure de survivre aux événements et aux hommes pour reprendre une expression bien de chez nous. Le champ politique algérien est tiraillé entre diverses tendances dont le moins que l’on puisse dire est qu’elles ne partagent pas toutes la même philosophie politique ni la même conception du pouvoir et de la citoyenneté. Si bien qu’à chaque fois que le projet soummamien refait surface il se trouve toujours quelqu’un pour porter atteinte à la mémoire de Abane. C’est facile, car comme me le dira un jour Lamine Debaghine, les morts ne font peur à personne. Il y a heureusement de nombreux Algériens qui, ulcérés par ces attaques, n’hésitent pas à prendre leurs plumes pour remettre les pendules à l’heure. Même si mon implication est toute particulière, Je fais partie de ces Algériens-là, car Abane Ramdane n’appartient plus à sa famille. Il fait partie du patrimoine historique commun à tous les Algériens, comme Ben M’hidi, Didouche, Ben Boulaïd… Mon prochain livre apportera une fois pour toutes, comme vous le dites, des réponses à toutes ces attaques.

Votre livre n’est toujours pas édité en Algérie. Quand est-ce qu’il le sera ?

Mon livre est sorti en juin 2008. Vous en avez d’ailleurs la primeur. Je souhaite bien entendu qu’il soit rapidement publié en Algérie où se trouve le lectorat naturel de ce genre de livres. Cependant, cet aspect des choses relève du ressort strict de l’éditeur conformément au contrat d’édition signé conjointement. Il m’a cependant fait savoir qu’il était totalement ouvert à toutes propositions de la part des éditeurs et des libraires algériens. Ceci dit, mon livre finira bien un jour par sortir sur le marché algérien.

Vous êtes sur un deuxième ouvrage consacré à la guerre d’Algérie. Pouvez-vous nous en donner un bref aperçu ?

Si le livre que vous avez entre les mains est consacré à la guerre de reconquête livrée au peuple algérien par le régime colonial français, mon deuxième ouvrage, dont je vous précise encore qu’il est remis à l’éditeur pour être publié dans les prochains mois, le temps de laisser l’Algérie en guerre prendre sa place, est consacré aux différends algéro-algériens et tout particulièrement à la crise au sein du FLN, qui débouchera sur l’assassinat de Abane. Crise qui ne cesse, du reste, de marquer voire de polluer le champ politique algérien. Je ne vous en dirais pas plus pour le moment.

Un dernier mot, surtout que l’on célèbre le 52e anniversaire du Congrès de la Soummam ?

Un clin d’œil amical à si Moh-Chérif Hannachi pour son courage et son franc parler. Et tous mes compliments à la jeune et dynamique équipe de la Dépêche de Kabylie qui nous apporte chaque jour que Dieu fait, un peu de l’air frais et revigorant de nos montagnes.
  par Mohamed Mouloudj

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