Economie des villages kabyles et phénomène migratoire

La Dépêche de Kabylie 28/08/2008 Economie des villages kabyles et phénomène migratoire

Le décor et l’envers du décor

Les derniers jours d’août bouclent une saison estivale chaude, bouillonnante et agitée. Toutes les fêtes de mariage se sont concentrées entre juillet et août du fait que le Ramadan, qui s’annonce pour les premiers jours de septembre, menace de ‘’forclusion’’ ce genre de célébrations. Les décibels envoyées par les disc-jockeys et les troupes de tambourinaires se sont mêlées avec les bruits des explosions effectuées par des kamikazes et avec les alarmes de sirènes transportant morts et blessés.

Un été particulièrement chaud même s’il est épargné par les traditionnels orages d’août. Dans ce décor plein de paradoxes, les émigrés n’ont pas hésité à marquer leur présence en Kabylie. Leur présence se manifeste par plusieurs aspects dont le dénominateur commun reste l’euro.

"A partir de la première semaine de septembre, l’activité commerciale va pratiquement cesser, et ceux qui auront survécu parmi nous à la basse saison, qui s’étend sur neuf mois, attendront juin prochain" ; c’est en ces termes, pleins de stress et d’inquiétude, qu’un commerçant de vaisselle et d’autres articles de ménage, installé depuis des années à Aïn El Hammam, a résumé pour nous la situation de cette corporation qui s’étend aussi à d’autres corps de métiers sur les hauteurs de la Kabylie. Considérée comme “zone euro”, la montagne kabyle vit cet attribut comme une fausse prospérité qui se traduit, pendant la saison estivale, par une activité débordante- qui va jusqu’à la pénurie- pour certaines échoppes et magasins et par une hausse des prix à la consommation pour l’ensemble de la population pénalisant ainsi les bas revenus. C’est l’implacable loi de l’offre et de la demande, exacerbée chez nous par une parité outrageusement disproportionnée entre le dinar et l’euro. “L’euphorie” et l’ambiance festive durent généralement un peu plus de deux mois, entre la mi-juin et la fin août. Pour cette année, l’arrivée de la grande masse des émigrés a accusé un léger retard. En tout cas, le grand rush n’a été ressenti qu’à la fin du mois de juin. Pour Mohamed qui n’a pas pu revenir au bercail depuis trois ans, le voyage n’a pas été aisé.

Il a tenu à ramener sa Peugeot 406 ; lui et sa petite famille composée de ses trois enfants et de sa femme ont fait le voyage en bateau. Le navire mobilisé par la société corse de transport maritime a fait faux bond. “Vous savez, cela n’arrive pas seulement chez nous ce genre de retard ou de déprogrammation. L’affrètement d’un nouveau bateau n’a eu lieu que 24 heures plus tard. On a été parqué dans la gare maritime de Marseille dans de médiocres conditions”, témoigne Mohamed. Il est parti en 2004 après que sa femme eut été admise dans un hôpital français pour des soins ophtalmologiques qui ne se pratiquent pas en Algérie. Née en France, Aïcha passa cependant son enfance en Kabylie. Lors de son séjour à l’hôpital, elle fit engager une procédure d’obtention de la nationalité française. Au bout de quelques mois, la procédure aboutit et tous les enfants deviennent des binationaux de facto bien avant qu’ils mettent les pieds sur le sol français.

C’est ainsi que Mohamed eut la possibilité d’accompagner sa famille à Maubeuge et y dénicher un poste de contractuel dans une usine de la région. Il subira néanmoins un stage de quatre mois pour exercer dans l’électricité industrielle. Pendant la première semaine de juillet, il se rendit dans l’ancien collège où il occupait un poste de professeur de physique avant le grand départ. Il eut juste le temps de revoir quelques anciens collègues puisque le départ en congé des enseignants était programmé pour le 4 du mois. Bien qu’il se soit légalement installé en France, Mohamed n’a pas eu la possibilité de venir au bled pour revoir ses parents. Pendant trois ans, il s’est occupé de la mise à niveau scolaire de ses trois enfants. “Cela n’a pas été facile. Pour passer du système scolaire algérien au système français, j’ai beaucoup souffert pour payer à mes enfants des cours spéciaux de mise à niveau. Et le problème de la langue n’est pas le moindre. C’était une véritable gageure qu’il fallait relever. El Hamdou li Llah, mes efforts ont été récompensés par de brillants résultats”. Avec des “r” bien grasseyés et la frime gestuelle convenue, les enfants s’attirent la curiosité et la jalousie du voisinage. On les sollicite pour jouer avec eux, on imite maladroitement leur accent, on leur cite pêle-mêle Sarkozy, Ségolène Royale, Zizou et la Tour Eiffel pour leur montrer qu’on est bien branché et qu’ont est au “diapason”.

Au-delà de l’aspect anecdotique où se mêlent envie, ébahissement, frime et complexe, la présence des émigrés en période estivale demeure un phénomène de société dans lequel se conjuguent de façon étroite des données économiques et sociales et qui font de ce “petit” trimestre une saison exceptionnelle par laquelle se donnent à voir les réalités les plus crues des villages et villes de la Kabylie. En cette haute saison du mois d’août, la plupart des mariées ont fait le déplacement vers le foyer marital dans une bagnole immatriculée à Paris, Marseille ou Metz.

Les bouchers ont eu recours à des achats supplémentaires de viande à partir d’Alger ou de Sétif pour satisfaire les clients inscrits sur la liste d’attente. Les citernes tractées ont dû remplacer les robinets taris depuis des mois. Une véritable course contre la montre est engagée. Au cours d’un seul week-end, un village de 1 500 habitants organise jusqu’à 5 mariages. Beaucoup de personnes conviées aux festivités ont des difficultés à décider à quelle fête se rendre. Bien entendu, les noces les plus fastes, les plus suivies, ce sont celles organisées par les émigrés pour marier leurs enfants ou donner leurs filles en mariage.

La ruée vers l’or

Tout le monde a constaté la nouvelle mode qui consiste, pour l’émigré qui donne sa fille, à la doter de tout l’équipement domestique nécessaire (chambre à coucher, TV, armoire…) de façon à éviter au mari toute dépense de ce genre. Le top en la matière étant la mise à la disposition pour le nouveau couple d’un logement meublé. Mais pour tous les jeunes nourrissant le secret désir de contracter mariage avec une émigrée, le vrai top est cette possibilité d’aller s’installer “là-bas” en France et d’obtenir les papiers de séjours, voire même la double nationalité.

A ce titre, les filles des émigrés se révèlent de véritables trésors, et le phénomène a pris une dimension inouïe. Sur toute la montagne de Kabylie, à Azazga, Larbaâ Nait Iratène, Mekla... c’est la ruée vers l’or qui a commencé au milieu de la décennie 90.
Ce choix a permis l’installation légale de milliers de jeunes Kabyles dans les banlieues françaises renforçant ainsi le nouveau flux migratoire absorbé, un certain temps, par le système de “l’exil territorial” mis en place par J.P. Chevènement à partir de 1992. Cependant, le revers de la médaille n’a pas tardé à montrer ses crocs. Saïd, originaire de Aïn El Hammam, est l’une des victimes de cette “méthode” qui n’a d’autre nom que celui de mariage de raison. Il reconnaît qu’en épousant une émigrée, il n’a fait qu’ “acheter’’ des papiers pour s’installer en France. L’épouse et ses parents, lorsque l’humilité et la raison désertant les lieux, font du mari un otage d’une situation qu’il n’avait jamais vu venir. Saïd a travaillé sous contrat pendant trois ans dans les chantiers du Sud algérien en tant qu’ouvrier spécialisé.

À chaque congé de détente au village, il constate que ses anciens copains déguerpissaient l’un après l’autre vers les horizons de l’outre-mer moyennant des mariages avec les émigrées. "Après avoir trimé sous le soleil brûlant d’El Hamra par des contrats que je ne renouvellais que par des interventions à partir d’Alger, l’occasion s’est présentée à moi de prospecter de nouveaux horizons avec la proposition que m’a faite ma mère d’épouser ma cousine germaine. À vrai dire, ma mère avait fait les contacts nécessaires à mon insu. Au cours d’un séjour dans le village, elle s’ouvrit à moi avec force arguments au point que j’ai accepté sur le champ. L’été suivant, en 2002, on passa à l’action. En fin août, les noces ont été organisées. Je me suis m’installé à Saint-Denis à partir de décembre 2002. J’ai fait tous les marchés hebdomadaires de la région Île-de-France pour écouler lingerie féminine, articles de bonneterie et de mercerie. Ma femme travaille dans un service de la mairie. Mais, au bout de deux années de travail, ma belle-famille commença à s’immiscer dans ma vie privée en me reprochant les petits envois que je faisais à ma famille laissée au bled. Je n’ai pas tardé à me rendre compte que j’étais pris dans une véritable nasse tressée par ma belle-mère. On m’ordonna de couper le lien ombilical avec mes parents sans autre forme de procès. Devant mon intransigeance et ayant déjà une fille à ma charge, ma femme m’intenta un procès devant un tribunal parisien et eut gain de cause. J’ai été amené à quitter le logement loué par mes beaux-parents et à subir le divorce de force. Un véritable SDF, voilà ce que je suis devenu maintenant". Saïd a dû retourner à son bercail de Aïn El Hammam pour supplier son père de lui faire retrouver les chantiers d’El Hamra, au sud de Hassi Messaoud, où il exerçait avant 2002.

Le dur destin des villages

Avec le mois de Ramadhan qui pointe déjà son nez (deuxième semaine de septembre prochain), la rendez-vous de mariages ont tous été concentrés au cours de ce mois d’août. Une débauche d’énergie et d’argent est dépensée par les retardataires pour s’accrocher sur la liste d’attente des salles de fête. Voilà un nouveau phénomène, naguère cantonné dans les grandes villes d’Algérie, et qui touche actuellement une grande partie des villages de Kabylie. Dans les minuscules chefs-lieux de la montagne, à l’exemple du lieu dit Tachekirt abritant le siège de l’APC d’Ath Bouyoucef, des salles de fête commencent à voir le jour. Les émigrés ou les résidants bien friqués qui ont construit des villas cossues sur 3 ou 4 étages tiennent à les rentabiliser en été par les prestations offertes aux cérémonies nuptiales. Les concernés, c’est-à-dire les parents des nouveaux mariés, se résolvent à cette solution qu’ils jugent très pratique du fait qu’elle réduit certaines dépenses et les durs efforts d’hébergement des invités venus de loin. Un seul repas, quelques boissons gazeuses et des gâteaux, et le tour est joué.

Mais dans ces villages de la montagne, la joie précaire s’en va avec les dernières cérémonies festives. Dès les premières brises de la fin août ramenant un brin de fraîcheur et sans que l’on ait le temps de dresser un quelconque bilan- financier ou autre — de la saison qui s’est subrepticement éclipsée, tout le monde est déjà rentré chez soi. Paris, Oran ou Alger rouvriront leurs bras à la diaspora kabyle pour onze nouveaux mois, et la montagne s’enfoncera à nouveau dans une espèce de morosité qui prend parfois- entre décembre et février, lorsque la neige ferme les routes et provoque les ruptures de courant — les allures d’un purgatoire.

L’aveu du commerçant qui déplore cette situation est d’une terrible vérité. Ceux qui ont pu ramasser un petit pécule n’ont pas hésité à aller investir dans la plaine, dans la banlieue d’Alger, à Blida ou Aïn Oussara. La tendance lourde qui se dessine par ces temps de régression économique et d’impasse sociale est de faire des foyers de Kabylie de simples lieux de villégiature, des résidences secondaires. Ceux qui sont contraints de continuer à vivre dans les villages de la montagne, et particulièrement les jeunes, sont souvent réduits au chômage ou, dans le meilleur des cas, sollicités pour de petites tâches chez les retraités détenteurs de l’euro.
Au moment où tous les indices sociaux et économiques — chômage, banditisme, consommation de stupéfiants, réapparition de certaines maladies autrefois vaincues, déperditions scolaires, fermeture de certains magasins et ateliers — donnent l’alerte sur le danger qui guette les villages kabyles dans leur cohésion sociale et même leur survie, aucune stratégie d’économie de la montagne n’est envisagée à ce jour malgré la bonne santé financière du pays et en dépit de tous les plans d’investissement mis en branle.

Vu les spécificités topographiques et les retards dans certaines infrastructures et équipements publics qui risquent de rebuter certains investisseurs, les acteurs locaux voient dans l’intervention de l’État — par des incitations fiscales et de soutien comme celles accordées au sud du pays pour attirer les capitaux vers les zones de montagnes — la seule porte de salut.

La prospérité par la seule vertu de l’émigration a vécu, et pour cause. Les anciens travailleurs, retraités de l’euro, s’éclipsent l’un après l’autre du fait de l’âge et de graves maladies contractées dans les usines françaises. Les nouveaux jeunes émigrés dépensent leur argent “in situ” dans la précarité installée par les nouvelles autorités politiques du pays. De ce fait, les villages et bourgades d’où provient cette nouvelle émigration n’auront pas la chance de profiter comme avant de cette ‘’manne’’ qui devient de plus en plus hypothétique.

 

par Amar Naït Messaoud

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