Comment devient-on chef d'état en Algérie ? (IV)

Mohamed Boudiaf le retour gâché de Novembre
  
Quand, le 16 janvier 1992, Mohamed Boudiaf foule le tarmac de l’aéroport Houari Boumediène, il retrouvait sa terre natale après 28 ans d’exil.

Peu parmi les moins de 30 ans connaissaient la valeur de cet homme qui, à lui seul, incarnait toute la grandeur de Novembre.
Ceux qui étaient au fait de son passé nationaliste au long cours retenaient difficilement leur émotion. C’est un peu comme si Ben M’hidi, Ben Boulaïd ou Abane ressuscitaient de leur tombe.

Comment devient-on chef d'état en Algérie ? (IV)
Mohamed Boudiaf le retour gâché de NovembreEn ce 16 janvier 1992, le destin a voulu que le pouvoir qu’il avait toujours fui comme la peste lui fût offert sur un plateau comme ce plateau de lait et de dattes qui lui était généreusement tendu à sa descente d’avion. Trente ans auparavant, le pouvoir lui était promis, là aussi, sur un plateau, et son aversion des tripatouillages de sérail l’avait amené à le dédaigner avec force.
Comme nous l’écrivions précédemment (voir notre article sur Ben Bella), Bouteflika fut chargé par Boumediène de négocier avec l’un des «historiques» détenus au château d’Aulnoy une alliance stratégique sur fond de lutte de pouvoir avec le GPRA. Avant de se tourner vers Ben Bella, c’est à Boudiaf que le chef d’état-major général avait pensé en premier.

«Tu viens me vendre un coup d’état !»

Selon le Commandant Azzeddine, Boudiaf était «hors de lui» et a répondu sèchement à Bouteflika en lui disant : «Tu viens me vendre un coup d’Etat alors que le sang des martyrs n’a pas encore séché  ? Je ne suis pas preneur !» (1)
A l’été 1962, Boudiaf entre en conflit ouvert avec le clan d’Oujda. «Il disait à qui voulait l’entendre qu’il ne marcherait jamais avec une armée de putschistes», témoigne Lakhdar Bentobbal(2). Aussi refuse-t-il crânement de siéger dans le Bureau politique formé par Ben Bella. Lors de la «guerre des Wilayas», il fonde avec Krim Belkacem le «Comité de liaison et de défense de la Révolution» (CLDR), communément appelé «le groupe de Tizi Ouzou», pour contrer l’offensive du groupe de Tlemcen.

Le 2 août, il signe un accord avec Ben Bella pour régler la crise et consent à rejoindre le BP. La trêve sera de courte durée. Contestant les listes des candidats à l’Assemblée constituante, Boudiaf retire sa propre candidature et claque définitivement la porte du FLN. Le 20 septembre 1962, le jour même de l’élection de l’Assemblée algérienne, Boudiaf fonde le PRS, le Parti de la révolution socialiste, premier parti d’opposition créé après l’indépendance. D’emblée, il casse un tabou en martelant que «le FLN est mort». Dans un tract diffusé peu après la création du PRS, Boudiaf fustige la nouvelle direction du Front : «Née d’un coup de force politique, l’équipe qui se proclame de la ‘‘direction du FLN’’ se maintient par la force des armes et l’appui manifeste de l’étranger (…). Cette équipe prépare la voie à un régime policier de dictature personnelle ou militaire», dénonce-t-il(3).

Son opposition farouche à Ben Bella et consorts lui vaut d’être arrêté le 21 juin 1963 et déporté vers l’extrême Sud algérien. Un an plus tard, il est condamné à mort, manifestement en raison de son soutien à la rébellion du colonel Chaâbani. Il réussit néanmoins à s’exfiltrer vers la France. Commence alors pour lui une longue vie d’exil, oscillant entre la France et le Maroc. A la mort de Boumediène, il dissout le PRS et monte une petite affaire dans la ville de Kenitra (Maroc), une briqueterie qui lui permet de gagner dignement sa vie.

La résurrection de Si Tayeb El Watani

Et voilà qu’un jour de janvier 1992, le destin vient le rappeler à ses obligations de père de la Patrie. L’historique Boudiaf qui avait consenti, avec toute l’humilité qui le caractérise, à se faire oublier, faisait brusquement corps avec sa légende pour redevenir Si Tayeb El Watani. Mahfoud Bennoune rapporte ces propos de Boudiaf tenus peu avant que lui soit proposée la présidence du HCE : «Si un jour, des perspectives meilleures se présentaient pour que je sois utile à l’Algérie, je rentrerai, mais si c’est pour faire des histoires, non.

L’Algérie a besoin d’hommes capables de se sacrifier pour elle, la servir et non se servir.»(4). Selon le professeur Bennoune, «Boudiaf n’a accepté la proposition des représentants de l’ANP qu’une fois convaincu par des personnalités indépendantes représentant la ‘‘société civile’’ (…) qu’il avait rencontrées à sa demande durant son séjour clandestin à Alger, avant son retour officiel. Elles l’ont persuadé que le FIS avait réellement truqué les élections du 26 décembre 1991 et que son refus entraînerait l’Algérie dans une guerre civile. Etant véritablement démocrate et très attaché au peuple, il n’aurait pas pu aller à l’encontre de son choix si les élections avaient été véritablement ‘‘honnêtes et propres’’»(5).

Préalablement à la venue de Boudiaf, il avait été créé le 14 janvier 1992 un nouvel organe exécutif sous la houlette du Haut Conseil de Sécurité : le Haut Comité d’Etat, une Présidence collégiale qui avait pour mission de pallier la vacance de l’institution présidentielle suite à la démission de Chadli, et qui devait mener à son terme le troisième mandat du président déchu. Outre Boudiaf, ce directoire, composé de 5 membres, comprenait, également, Khaled Nezzar, Ali Haroun, Ali Kafi et Tidjani Haddam.

«L’islam…»

Au moment même où le président Boudiaf était parvenu à créer les conditions d’un nouveau contrat social, son projet est brutalement abattu. Le 29 juin 1992, il est assassiné en direct à la télévision par l’un des éléments de sa garde rapprochée, le sous-lieutenant Lembarek Boumaârafi, alors qu’il prononçait un discours à la Maison de la culture de Annaba. «Avec quoi nous ont surpassés les autres nations ? Elles nous ont surpassés par la science. L’islam…»

C’étaient ses dernières paroles. Une grenade d’abord. Une rafale ensuite. Le Président s’écroule. Pour son fils Nacer, il s’agit d’un véritable «parricide». «L’arbre de Novembre a été abattu en juin, le mois de sa naissance», dira Nacer Boudiaf(6). Dans un pays où le sang des chouhada irrigue le roman national, Boudiaf est devenu le martyr archétypal. Certes, avant lui, il y a eu Abane Ramdane, il y a eu Khider, il y a eu le colonel Chaâbani, il y a eu Khemisti, il y a eu Krim Belkacem, qui, tous, furent liquidés par leurs propres frères d’armes. Mais c’étaient des crimes sans témoins. Avec Boudiaf, c’est la première fois qu’un crime politique de cette envergure était commis en direct à la télévision, prenant l’ensemble du peuple algérien à témoin. Trente ans après, le héros de 1954 était violemment rattrapé par les démons de l’été 1962.

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(1) Entretien avec Salima Tlemçani in El Watan du 5 juillet 2012.
(2) Cité par Mahfoud Bennoune dans Esquisse d’une anthropologie de l’Algérie politique. Editions Marinoor, 1998, p97.
(3) Cité par Abdelkader Yefsah dans La Question du pouvoir en Algérie, ENAP, 1990, P115.
(4) et (5) Mahfoud Bennoune. Op.cit. p105.
(6), (7) : Voir : http://www.lematindz.net/news/8488-nacer-boudiaf-ils-ont-commis-un-parricide-car-bouadiaf-etait-trop-grand-pour-eux.html

«Acte isolé» ou crime d’état ?

La thèse officielle sur l’assassinat de Boudiaf a conclu à l’acte isolé. Si l’auteur matériel du crime est clairement identifié en la personne du sous-lieutenant Lembarek Boumaârafi, membre du GIS (Groupe d’intervention spéciale, relevant du DRS), cependant, un large secteur de l’opinion est loin de se ranger derrière le récit officiel faisant de Boumaârafi le «Lee Harvey Oswald algérien». Le rapport préliminaire de la commission Bouchaïb rendu public le 26 juillet 1992 avait d’emblée écarté la piste d’un assassin ayant agi pour son propre compte. Extrait : «S’il est constant que l’assassin affirme qu’il a agi seul et insiste sur ses mobiles, tirés de ses convictions religieuses, il n’en demeure pas moins que les négligences, défaillances, lacunes et le laisser-aller que nous avons relevés à tous les niveaux des services ayant planifié la visite, organisé son déroulement et assuré la sécurité présidentielle, ont constitué, de manière directe ou indirecte, des éléments ayant facilité objectivement l’organisation du crime.» Parmi les défaillances pointées par la commission, le choix du corps chargé de la sécurité du Président.
Le GIS, dédié à la lutte antiterroriste, est un corps d’intervention et non de protection, souligne le rapport. Autre grief : le manque de coordination entre le groupe du GIS envoyé à Annaba et le Service de la sécurité présidentielle (SSP). A cela s’ajoute évidemment le choix de dernière minute d’intégrer Boumaârafi parmi la garde rapprochée du Président, alors que le DRS était très au fait de son profil «psycho-politique».
Curieusement, le rapport final de la commission sera expurgé de ces observations. «Le rapport de cette commission a été amputé de plusieurs pages, celles concernant les défaillances des services de sécurité», dénonce Nacer Boudiaf dans un entretien au site dna-algerie.com (7). «La première fois, la commission a conclu que l’assassinat de Boudiaf n’a pas été un ‘‘acte isolé’’. Ensuite, ils se sont fait taper sur les doigts pour rectifier la version et conclure à un acte isolé», appuie le fils aîné du président Boudiaf, avant de lâcher : «J’ai dit en 1992 que ce sont les gens qui l’ont ramené de son exil au Maroc qui sont responsables de son assassinat. Les gens qui ont sorti Mohamed Boudiaf de son exil pour lui confier les destinées du pays sont connus : ce sont Khaled Nezzar, Ali Haroun, Sid Ahmed Ghozali, le général Touati, Smaïn Lamari, Mohamed Lamari, le général Mohamed Mediene dit Tewfik, Larbi Belkheir… C’est à ces dirigeants là, qui lui ont confié cette responsabilité, de s’expliquer.» Pour Nacer Boudiaf, des sanctions auraient dû tomber au plus haut niveau de l’Etat : «Tous les responsables ont été auditionnés par la commission Bouchaïb, même le général Mohamed Mediène. Or, personne n’a été poursuivi par la justice. Personne. Hormis l’assassin (…), aucun responsable n’a été inquiété. Aucun responsable de la sécurité présidentielle n’a été sanctionné. C’est pour cela que nous parlons d’un complot. Un chef de l’Etat a été tué en direct à la télévision et aucun responsable ne répond de cet acte. Le travail a donc été bien fait. Il y a eu des défaillances sécuritaires et ils doivent rendre des comptes devant la justice. Boumaârafi ne doit pas porter seul la casquette.»

 

Mustapha Benfodil

El Watan   

(1) Abdelkader Yefsah. La Question du pouvoir en Algérie. ENAP. Alger. 1990. P318.
(2) Voir les extraits de son livre L’armée algérienne face à la désinformation publiés sur le site : http://algeriepatriotique.com/sites/default/files/bibliotheque/livre1505_03_5_2012.pdf
(3) A.Yefsah. op.cit. P320
(4) Khaled Nezzar. L’Armée algérienne face à la désinformation. Voir lien ci-dessus.
(5) Mémoires du général Khaled Nezzar. Editions Chihab, 1999, p234.
(6) Hichem Aboud. La Mafia des généraux. JC Lattès, 2002, P147.
(7) idem.


El Watan

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