Matoub Lounes : Awal d Tirrugza

Azar Imawlen

Matoub Lounes : Awal d Tirrugza Azar ImawlenL'assassinat de Matoub Lounès est une véritable gifle pour la Kabylie, pour le peuple amazigh et pour tous les peuples qui défendent leur territoire et leur identité. Ce meurtre crapuleux est d'abord une gifle pour la Kabylie puisque les criminels ont osé le ''liquider'' chez lui, au pied du Djurdjura qu'il adorait tant.

Une gifle ensuite pour le peuple amazigh, car le combat de Matoub et ses cris identitaires et de justice ont percé le cœur de toute l'Afrique du Nord, du Maroc aux frontières d'Égypte. Cet acte ignoble est enfin une gifle pour tous ces peuples épris de justice et jaloux de leur identité et de leur langue. Comment peut-on assassiner un artiste engagé pour une cause juste? Qui a commandité ce crime? Pourquoi un tel acharnement sur la Kabylie et la question amazighe?

Fauché à la fleur de l'âge

Matoub avait juste 42 ans quand les forces haineuses et anti-kabyles ont décidé de le tuer. Cependant, est-il vraiment mort? Tous les humains finiront par mourir un jour. La vie est ainsi faite. Les seuls qui seront éternels sont, sans équivoque, ces hommes et ces femmes qui ont tracé le chemin de la dignité et de la liberté au prix de leur vie et de leur jeunesse. Ils ont affronté toutes sortes de tyrannies pour affranchir leurs semblables de l'esclavagisme, de l'apartheid, de l'exploitation, du colonialisme, du fascisme et de l'assimilation. Matoub Lounès a porté tous ces combats sur ses épaules. Certains diraient que l'apartheid n'a jamais existé en Algérie. Oh que si, mais elle a d'autres formes sournoises. Le grand indice de ce racisme qui ne dit pas son nom est que le Kabyle ne sera jamais président de ce pays. Matoub l'a bien saisi. D'autres diraient qu'il y a déjà des Kabyles dans les sphères du pouvoir. C'est vrai, mais ces Kabyles ne pourront être dans ces dites sphères qu'une fois qu'ils aient renié ou banalisé l'identité de leur peuple, de leurs parents et de leurs ancêtres. Pis encore, le pouvoir jacobin leur confiait surtout des missions d'arabiser les Kabyles, de les mater, de les salir et même de les tuer. Lounès a dénoncé tout ce cocktail malsain dans ses chansons et ses interventions publiques. Il disait qu'il assumait tout ce qu'il avançait : " Je préfère mourir pour mes idées que de mourir de vieillesse ". Donc, il n'est pas et ne sera jamais mort. Il est parmi les siens au quotidien. Ses chants et ses idées aussi. Le Djurdjura qui l'a accueilli en son sein le pleure tous les jours, car il a besoin encore de sa voix, de ses textes, de ses mélodies et de ses coups de joie et de colère. Ces montagnes qui étaient sa vie, si elles pouvaient parler, elles lui diraient qu'il était son âme, sa fierté et son souffle.


Ses combats

Dès son jeune âge, Matoub était révolté par l'incohérence de tout ce que le système dictatorial lui imposait. Dès l'indépendance, l'Algérie de ses ancêtres amazighs a été décrétée par Ben Bella comme pays arabe. Par conséquent, la langue, la culture et l'identité arabes sont imposées aux Amazighs. La France coloniale est partie. L'Arabie des amnésiques l'a remplacée. Le coup d'État de 1965 n'a pas corrigé le tir. Au contraire, il a mis en marche la machine de l'arabisme et de l'islamisme hypocrite pour créer un peuple arabe et contrer toute une élite algérienne préparée par les vrais révolutionnaire pour bâtir un pays qui n'aura rien à envier en l'espace de 20 ans à ses voisins de la Méditerrané. L'école et les médias lourds étaient chargés de l'application de cette politique diabolique dont l'objectif ultime est de détruire toute une mémoire et en imposer une autre. Il est impératif pour cette caste mafieuse d'endoctriner les Algériens et surtout d'assimiler les Amazighophones par tous les moyens. Elle a besoin de cela pour assurer sa pérennité au pouvoir et disposer de toutes les richesses qu'a le pays sans rendre des comptes. Devant cette désolation, Matoub quitte l'école arabiste. Il a opté pour sa Kabylie, son véritable port d'attache et son école. Elle lui a tout appris. Elle a été sa source d'inspiration et sa raison d'être. Sa première guitare, il l'a fabriquée lui-même à l'instar de tous jeunes Kabyles habités par la musique et les chants. Ses textes sont de véritables chroniques du vécu des siens, de leurs peines, de leurs joies, de leurs colères et surtout de leurs aspirations. Il suffit d'écouter son œuvre pour voir le film Algérie en noir et blanc et en couleur. Il a rendu hommage aux grands artistes, critiqué de grands politiciens et interpellé les consciences des siens. Cependant, Matoub ne s'était pas limité à observer et à chanter. Son peuple et son pays n'étaient pas des objets d'études ou seulement une source d'inspiration. Il était également et surtout impliqué dans les actions du terrain, dans tous les combats pour la démocratie, les libertés et la reconnaissance de Tamazight comme langue nationale et officielle dans la constitution de son pays. Il chantait gratuitement dans les universités. Il marchait auprès des siens pour revendiquer pacifiquement des droits. La tempête d'octobre 1988 ne l'a pas épargné comme plusieurs Algériens assassinés ou disparus en catimini. En plein cœur de la Kabylie où il distribuait des tracts appelant à la paix, un gendarme a vidé son arme sur lui. Il a quand même réussi à survire miraculeusement à toutes ces balles qui ont percé son corps défendant. L'année 1994, il a été kidnappé par les ''islamistes''. La Kabylie s'est levée comme un seul homme pour exiger sa libération immédiate et inconditionnelle. À défaut, elle mettrait à feu et à sang tout ce qui serait soupçonné d'être à l'origine de cet acte macabre. La presse internationale lui consacrait la une jusqu'à sa libération miraculeuse. Paradoxalement, des jaloux parmi les siens n'ont pas tardé à essayer de lui coller la responsabilité de la mise en scène- si mise en scène il y a- de cette histoire malsaine. Matoub, une fois qu'il s'est remis de ses blessure de 1988, il a chanté, de ses déceptions de l'après kidnapping, il a chanté. Il a donc légué à son peuple des œuvres artistiques extraordinaires qu'on pourrait qualifier de testament avec notamment le dernier album Lettre ouverte au…


Un testament lourd à porter

Dur d'être amazigh en Afrique du Nord et surtout kabyle en Algérie. Naître et grandir en Kabylie est en soi une prise de position contre l'État central d'Alger. Comment peut-on expliquer à un enfant kabyle une fois rendu adulte que tout ce que ses parents, son village, sa région lui ont appris n'est pas reconnu, accepté par les tenants du pouvoir? Pis encore, comment peut-on le contrôler quand il découvre que son être et sa mémoire vivante sont systématiquement attaqués, refusés voire violés et violentés par l'Algérie officielle? La génération qui a connu le monde des ténèbres de la France coloniale, qui a vécu la trahison de Ben Bella et la guerre menée par le FFS était cassée, déçue et même désespérée. Cependant, ses enfants ont refusé la politique du fait accompli ou de l'échec. Ils ont brisé le mur du silence et de la peur. L'académie berbère et le FFS clandestin ont fait leur travail de conscientisation clandestinement en Algérie et d'une façon académique à l'étranger. La gauche de Kateb Yacine, le génie et la persévérance de Mouloud Mammeri contre vents et marrés ont formé des jeunes loups prêts à tout pour ébranler les postulats du parti unique et bâtir une Algérie algérienne avec ses persités, son identité et ses richesses culturelles. Le printemps berbère de 1980 a complètement dérouté les plans panarabistes du pouvoir. Ce dernier a, pour contrer la montée des démocrates, alimenté les islamistes. Il les a même fabriqués. Du coup, l'Algérie allait de pire en pire, même dans sa tenue vestimentaire. Alors, que dire des mentalités et du niveau des écoles et des universités? L'Algérie est tout sauf elle-même. Matoub avait vu tout cela. Il l'a dénoncé partout où il a l'occasion de le faire, mais surtout dans son dernier album ''Lettre ouverte aux dirigeants''


La boucle est bouclée

Lettre ouverte au…est un album parfait à tous les point de vue. La musique, la voix et les textes rendus dans une langue kabyle soutenue et profondément recherchée. Les messages de Lounès s'adressaient à la fois aux dirigeants et à son peuple. Son discours est parfois dur, cru et dérangeant, mais également sage et plein d'espoir. Il a fait surtout le procès du pouvoir et des Kabyles de service qui ont ruiné le pays et tentaient par tous les moyens d'étouffer le peuple et son identité millénaire. À cette mafia, il a résumé l'essence de son combat : Mulac Tamazight, ulac, ulac (sans Tamazight, il n'y a pas d'Algérie). D'ailleurs, il a déstabilisé les gardiens du temple Baathiste et islamiste en composant un autre hymne national algérien dans lequel il a dressé toutes les dérives dans lesquels l'Algérie a été menée et surtout, il a donné une âme à un hymne dans lequel les Algériens authentiques pourraient se reconnaître. Il voulait avoir et voir une Algérie en paix avec elle-même. Un autre message poignant pour les siens : « Le kabyle montagnard ne sera jamais à la tête du pays ». Pour Matoub, les Kabyles qui espèrent le contraire perdent leur temps : « Ceux qui détiennent les clés du pays ne les céderont jamais aux enfants du pays ».

 

Matoub Lounes : Awal d Tirrugza Azar Imawlen


Awal n Lwenes

Matoub a tout dit. S'il était parmi nous aujourd'hui, il serait choqué, révolté par ce qu'est devenue l'Algérie et surtout ce qu'est devenue la Kabylie. Le clientélisme et l'islamisme ont saccagé le cachet identitaire du pays. La mort est omniprésente dans la tête des gens. Les islamistes et les mafieux qui l'ont tué se pavanent dans les rues de Tizi-Ouzou sans se soucier de leur sécurité. Son peuple est meurtri. La jeunesse ne rêve que de partir sous d'autres cieux. Et Tamazight, elle est de plus en plus accessoire pour certains Kabyles qui pensent plus au jugement dernier qu'à la sauvegarde de ce qu'ils sont et de ce qu'ils ont. Cependant, d'autres Kabyles ont fait et respecté le serment de fidélité au combat de Lounès. Ils sont plus que jamais décidés à continuer la lutte sous toutes ses formes pour réaliser son rêve suprême qui est aussi le leur. Un rêve qui est porté haut et fort par les Imazighen du Maroc et de Libye notamment. Ces derniers pleurent, fêtent et chantent Matoub. Des artistes amazighs viennent juste de produire une chanson hommage à Lounès, l'Étoile du ciel amazigh. Cette étoile illumine notre terre de l'Atlantique à l'Égypte. Elle nous regarde et nous protège. À nous de la sentir et d'être digne de tous ses sacrifices.


Djamila Addar


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