SALLUSTE : LA GUERRE DE JUGURTHA - IX

 

 

IX

«Quant à la question politique, que l’on t’a envoyé traiter ici comme curateur voici ma réponse, très brève. Je n’ai ni fait, ni jamais voulu faire la guerre à Rome, j’ai défendu par les armes mes frontières contre des gens qui les attaquaient les armes à la main. Mais je passe, puisque vous le voulez, vous autres Romains. Faites à votre gré la guerre à Jugurtha.
Moi, je ne franchirai pas la Mulucha, qui séparait du mien le royaume de Micipsa ; et je ne permettrai pas à Jugurtha de la traverser. Si maintenant tu as à me faire une demande digne de moi et de Rome, je ne te laisserai pas partir sans une réponse favorable.»

CXI - Sylla répondit brièvement et avec réserve à ce qui, dans ces paroles, lui était personnel ; sur la paix et sur les questions générales, il fut plus long. En bref, il indiqua clairement au roi que le Sénat et le peuple romain, étant vainqueurs, lui sauraient peu de gré de ses belles promesses ; il faudrait qu’il fît quelque chose où l’intérêt de Rome trouvât mieux son compte que le sien propre ; et c’était chose aisée, puisqu’il avait Jugurtha à sa disposition: qu’il le livrât aux Romains, et ceux-ci seraient alors vraiment ses débiteurs : il obtiendrait tout de suite un traité d’amitié et la partie de la Numidie qu’il revendiquait.
Tout d’abord, le roi refuse et insiste sur son refus, il allègue la parenté, l’alliance des deux familles, les traités signés, et puis il peut craindre qu’un manquement à la parole donnée ne lui aliène ses sujets qui sympathisent avec Jugurtha et détestent les Romains. Enfin sa résistance, battue et rebattue en brèche, s’amollit, et il finit par promettre à Sylla de tout faire à son gré. Tous deux font ce qu’il faut pour faire croire à une paix, que désire avidement le Numide, épuisé par la lutte. Puis leur complot une fois bien organisé, ils se séparent.

CXII - Le lendemain, Bocchus convoque Aspar, l’envoyé de Jugurtha ; il lui dit connaître par Dabar les conditions mises par Sylla à la cessation des hostilités ; qu’il aille donc demander à son maître ce qu’il en pense. Tout joyeux, le Numide part pour le camp de Jugurtha. Puis, muni d’instructions complètes, il se hâte de repartir et, huit jours plus tard, il est de retour chez Bocchus ; il lui dit que Jugurtha désire vivement se conformer à tous les ordres donnés, mais se défie de Marius; souvent déjà Rome s’est refusée à ratifier les traités conclus avec ses généraux. Si Bocchus veut leur être utile à tous deux et travailler vraiment à la paix, qu’il organise une conférence générale, convoquée soi-disant pour négocier, et que là, il lui livre Sylla.
Quand un personnage de ce rang sera entre ses mains, forcément le peuple et le Sénat consentiront à traiter et n’abandonneront pas un patricien tombé au pouvoir de l’ennemi moins par lâcheté que par dévouement à son pays.

CXIII - Longtemps le Maure s’abandonna à ses réflexions. Enfin il promit, sans que je puisse affirmer si ses hésitations furent feintes ou sincères. D’ordinaire, les volontés des rois sont aussi mobiles que violentes, et souvent elles sont contradictoires. A des heures et dans des lieux déterminés, Bocchus convoque, pour traiter de la paix, tantôt Sylla, tantôt l’envoyé de Jugurtha, les reçoit avec bienveillance, fait à tous deux les mêmes promesses. Et eux sont également heureux, également pleins d’espoir.
La nuit qui précéda le jour fixé pour la conférence générale, le Maure fit venir ses amis ; puis, changeant encore subitement d’avis, il renvoya tout le monde, restant seul pour tout peser, changeant de visage et de regard, comme de sentiments, et, dans son silence laissant paraître au-dehors les secrets de son cœur.
Il finit par faire venir Sylla et s’entend avec lui pour prendre au piège le Numide. Au point du jour, on lui signale l’approche de Jugurtha ; avec quelques amis et notre questeur, il s’avance au-devant de lui, comme pour lui faire honneur, et monte sur un tertre, afin de permettre aux agents du complot de mieux voir. Le Numide s’y rend avec la plupart de ses familiers, sans armes, comme il avait été convenu.
Un signal est donné : de tous côtés sortent des embuscades des hommes armés qui se jettent sur lui ; tous ses amis sont massacrés, lui-même, chargé de chaînes, est livré à Sylla, qui le conduit à Marius.

CXIV - A peu près à la même époque, nos généraux Q. Cépion et Cn. Manlius ne furent pas heureux dans une rencontre avec les Gaulois. L’épouvante fit trembler l’Italie entière. A ce moment, et toujours depuis lors, les Romains ont été convaincus que, si avec les autres peuples rien n’est impossible à leur courage, avec les Gaulois, c’est pour eux une question, non de gloire, mais de vie et de mort. Mais lorsqu’on apprit la fin de la guerre de Numidie et l’arrivée à Rome de Jugurtha enchaîné, on réélut consul Marius, bien qu’absent, et on lui attribua la province de Gaule. Aux calendes de janvier, il triompha, étant consul, avec une grande pompe. Et c’est sur lui, à ce moment, que reposaient les espérances et toute la force de la République.

Auteur : SALLUSTE

Source : La nouvelle république

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