SALLUSTE : LA GUERRE DE JUGURTHA - VIII

 

VIII

 

Alors Marius prend conseil des faits, et, afin que les siens aient un moyen de battre en retraite, il occupe deux collines voisines l'une de l'autre ; dans l'une, d'une trop faible superficie pour un camp, il y avait une source abondante ; l'autre pouvait rendre service, parce qu'elle était presque tout entière élevée et escarpée et ne demandait que de minces travaux de fortification.
Il envoie près de la source Sylla et la cavalerie pour y passer la nuit ; quant à lui, il regroupe tout doucement les soldats épars, au milieu des ennemis, dont le désordre n'est pas moindre, et, à grands pas, il les conduit sur la seconde colline.
La position est si forte, que les deux rois sont forcés d'interrompre le combat ; mais ils ne laissent pas trop s'éloigner les soldats, dont ils répandent et installent la foule autour des deux collines. Les Barbares allument de tous côtés des feux et, pendant la plus grande partie de la nuit, suivant leur habitude, manifestent leur joie par des sauts, des cris, pendant que leurs chefs, pleins d'orgueil, se croient vainqueurs, parce qu'ils n'ont pas fui. Tout cela, les Romains le voyaient aisément du fond des ténèbres et du poste élevé qu'ils occupaient, et cette vue leur rendait courage.

XCIX - Complètement rasséréné par la sottise de l'ennemi, Marius prescrit un silence absolu, et ne fait même pas sonner les trompettes comme d'ordinaire aux changements de veille. Puis, au point du jour, quand l'ennemi éreinté vient de tomber de sommeil, tout à coup, les trompettes de garde, celles des cohortes, des escadrons, des légions, donnent en même temps le signal ; les soldats poussent des cris et s'élancent hors des portes. Les Maures et les Gétules, réveillés en sursaut par ce bruit inconnu, qui les épouvante, ne peuvent ni fuir, ni prendre les armes, ni faire, ni prévoir quoi que ce soit ; le bruit, les cris, l'absence de tout secours, les attaques répétées des nôtres les remplissent d'effroi, leur enlèvent toute pensée. Battus, mis en fuite, ils se laissent prendre presque toutes leurs armes et leurs drapeaux.
Les pertes furent ce jour-là plus grandes que dans tous les combats antérieurs, car le sommeil et une terreur extraordinaire avaient gêné la fuite.

C - Marius reprit sa marche vers ses quartiers d'hi ver, qu'il avait, à cause des approvisionnements, décidé de prendre dans les villes du littoral. La victoire ne lui avait donné ni apathie ni arrogance, et il s'avançait en formant le carré, exactement comme si l'ennemi était en vue.
Sylla était à droite avec la cavalerie, Manlius à gauche avec les frondeurs et les archers, et, de plus, la cohorte ligurienne. En avant et en arrière, Marius avait placé les tribuns, avec des manipules de troupes légères. Les transfuges, qu'il n'aimait guère, mais qui connaissaient admirablement le pays, faisaient connaître la route suivie par l'ennemi. Le consul, comme s'il n'avait personne à côté de lui, veillait à tout, distribuait suivant le cas éloges ou réprimandes. Toujours en armes et sur ses gardes, il contraignait le soldat à l'imiter. Aussi attentivement qu'il surveillait la marche, il fortifiait le camp, faisait monter la garde aux portes par des cohortes tirées des légions, envoyait devant le camp de la cavalerie auxiliaire, plaçait des soldats au-dessus de l'enceinte, dans les tranchées, visitait lui-même les corps de garde, moins parce qu'il se méfiait de la façon dont ses ordres étaient exécutés, que pour ne point établir de différence entre la fatigue du général et l'effort des soldats, et obtenir ainsi de ces derniers plus de bonne volonté. Et à cette époque comme aux autres moments de la guerre de Jugurtha, Marius tenait son armée plus par la crainte du déshonneur que du mal. Pour beaucoup, c'étaient là procédés d'ambitieux : dès son enfance, il avait eu l'habitude d'une vie dure, et nommait plaisir ce que les autres appelaient peine ; peut-être, mais l'Etat se trouvait bien de ces pratiques et en retirait autant de gloire qu'il eût pu le faire d'une autorité exercée avec la dernière rigueur.

CI - Quatre jours plus tard, non loin de la place de Cirta, les éclaireurs se rabattent rapidement, tous en même temps : preuve que l'ennemi est là. Comme ils arrivaient de tous les côtés et signalaient tous la même chose, le consul ne savait guère quelle disposition tactique prendre ; enfin il ne change rien à l'ordre général, et, se garant de toutes parts, il attend. Jugurtha est donc trompé dans son espérance : il avait distribué ses troupes en quatre corps, estimant que, sur les quatre, un au moins atteindrait l'ennemi par-derrière.
Cependant Sylla, attaqué le premier par l'adversaire, adresse quelques mots à ses cavaliers, qu'il forme en escadrons serrés, avec lesquels il se jette sur les Maures, pendant que les autres soldats, restant sur place, se gardent contre les traits lancés de loin et massacrent ceux des ennemis qui tombent entre leurs mains.
Pendant ce combat de cavalerie, Bocchus, avec les fantassins que lui avait amenés son fils Volux et qui, retardés dans leur marche, n'avaient pu être engagés dans le combat précédent, tombe sur l'arrière-garde romaine. Marius était alors à l'avant-garde, parce que c'était là que se trouvait Jugurtha avec le gros de ses forces. Puis le Numide, à la nouvelle de l'approche de Bocchus, marche secrètement avec quelques hommes, vers les fantassins. Et là, s'exprimant en latin, langue qu'il avait apprise à Numance, il crie aux Romains qu'ils luttent en vain et qu'il vient de tuer Marius de sa main. Et en même temps il brandit son épée, toute couverte du sang d'un de nos fantassins qu'il avait massacré dans une lutte assez sévère. A cette nouvelle, nos soldats sont frappés d'épouvante, moins parce qu'ils la croient vraie, que parce que l'idée seule en est effrayante ; et les barbares sentent redoubler leur courage, et pressent avec plus de vigueur les Romains paralysés. Et déjà les nôtres allaient fuir, quand Sylla, ayant taillé en pièces ceux qu'il avait devant lui, revient en arrière et prend les Maures de flanc. Aussitôt Bocchus se détourne.
Jugurtha veut soutenir ses hommes et ne pas laisser échapper une victoire déjà acquise ; mais entouré par des cavaliers et voyant, à gauche et à droite, massacrer tous les siens, il s'échappe seul au milieu des traits qu'il évite. Et pendant ce temps, Marius met en fuite la cavalerie ennemie et se précipite au secours de ses troupes, dont il venait d'apprendre la débâcle. Enfin les ennemis sont mis en pièces.
Horrible spectacle dans toute l'étendue des campagnes : des fuyards poursuivis, des morts, des prisonniers ; hommes et chevaux abattus ; beaucoup de blessés qui ne peuvent ni fuir, ni demeurer tranquilles, qui se redressent, puis retombent ; et, aussi loin que la vue peut porter, un amoncellement de traits, d'armes, de cadavres, entre lesquels la terre se montre, noire de sang.

CII - Le consul, vainqueur sans discussion possible dans cette affaire, arriva dans la ville de Cirta qui, dès le début, était son objectiL Cinq jours après la défaite des barbares, il y reçut une ambassade de Bocchus ; on lui demandait, au nom du roi, d'envoyer à celui-ci deux hommes de confiance, pour conférer avec lui sur ses intérêts et ceux du peuple romain. Marius lui adresse tout de suite L. Sylla et A. Manlius qui, bien qu'appelés par le roi, décident de prendre les premiers la parole : ainsi pourraient-ils modifier les intentions de Bocchus, s'il demeurait hostile, ou accroître son ardeur, s'il désirait vraiment la paix. Manlius, plus âgé, céda pourtant la parole à Sylla, plus habile orateur, qui prononça ces quelques mots : «Roi Bocchus, c'est une grande joie pour nous de voir qu'un homme de ta valeur a eu, grâce aux dieux, l'heureuse inspiration de préférer enfin la paix à la guerre, de ne pas salir ta haute probité au contact d'un criminel comme Jugurtha et de ne pas nous réduire à la dure nécessité de punir aussi rigoureusement ta faute que sa scélératesse. Depuis les temps de son humble origine, Rome a mieux aimé se donner des amis que des esclaves, et il lui a paru plus sûr de faire accepter que d'imposer son autorité. A toi rien ne peut mieux convenir que notre amitié, d'abord, parce que nous sommes loin de toi, et qu'ainsi les frictions seront réduites au minimum, tandis que les occasions de te faire du bien seront aussi nombreuses que si nous étions voisins ; et puis parce que, si nous avons assez de sujets, personne, pas même nous, n'a jamais eu assez d'amis. Plût aux dieux que tels eussent été, dès le début, tes
sentiments ! Tu aurais, jusqu'à ce jour, reçu du peuple romain plus de bienfaits qu'il ne t'a fait de mal. Mais les choses humaines sont, d'ordinaire, régies par le hasard, qui a jugé bon de te faire éprouver et notre force et notre générosité ; aujourd'hui, puisque tu peux expérimenter notre bienveillance, hâte-toi et poursuis comme tu as commencé. Tu as plusieurs moyens, bien à ta portée, de nous rendre des services qui effaceront tes fautes. Au demeurant, mets-toi bien dans l'esprit que jamais Rome ne s'est laissé vaincre en bienfaits ; quant à la force de ses armes, tu la connais par expérience.»
A ces propos Bocchus répond avec douceur et affabilité ; il dit quelques mots pour expliquer sa faute : ce n'est pas par hostilité, mais pour défendre son royaume qu'il a pris les armes. La partie de la Numidie d'où il a jadis expulsé Jugurtha, est, de par les droits de la guerre, devenue sienne ; il ne pouvait permettre à Marius de la ravager.
De plus, Rome avait repoussé autrefois les propositions d'amitié qu'il lui avait faites. Mais il était disposé à oublier le passé ; et il était prêt aujourd'hui, si Marius le jugeait bon, à envoyer une délégation au Sénat. Puis, cette proposition acceptée, le barbare changea d'avis sous l'influence de certains de ses amis, achetés par Jugurtha, qui avait appris la mission de Sylla et de Manlius et en craignait les effets.

CIII - Cependant Marius installe son armée dans ses quartiers d'hiver, puis avec des cohortes légères et une partie de sa cavalerie, il fait route vers une région désertique, pour mettre le siège devant une tour royale, où Jugurtha avait installé un poste composé uniquement de déserteurs. Alors Bocchus change encore d'avis, soit qu'il ait réfléchi à ce que lui ont valu les deux batailles précédentes, soit qu'il ait écouté ceux de ses amis qui ne s'étaient pas laissé acheter par Jugurtha ; dans la foule de ses familiers, il en choisit cinq, dont il connaît la loyauté et le caractère énergique. Il leur donne la consigne d'aller vers Marius, puis, si ce dernier le juge bon, à Rome, leur laissant toute liberté de traiter et d'arrêter par n'importe quel moyen les hostilités.
Sans délai, ces hommes partent pour les quartiers d'hiver des Romains, mais en route ils sont attaqués et dépouillés par des brigands gétules ; tout tremblants, dans un triste appareil, ils se réfugient près de Sylla, à qui le consul, partant pour son expédition, avait laissé la propréture. Il les accueillit, non en ennemis menteurs comme ils l'eussent mérité, mais avec des marques d'estime et de générosité.
Les barbares en conclurent que le renom de cupidité des Romains ne reposait sur rien et que Sylla, dans sa munificence, était pour eux un ami. Car à cette époque, beaucoup de gens ignoraient l'art d'acheter les consciences : tout acte de générosité était censé inspiré par des sentiments amicaux ; tout présent passait pour une Marque de bienveillance.
Les députés révèlent donc au questeur la mission dont les a chargés Bocchus ; ils lui demandent sa protection et ses conseils ; ils exaltent dans leurs propos les richesses, la loyauté, la grandeur de leur maître et tout ce qu'ils jugent de nature à lui attirer profit et bienveillance. Sylla leur promet tout ce qu'ils demandent, leur fait connaître le langage à tenir à Marius et au Sénat ; ils restent près de lui environ quarante jours.

>CIV - Marius, ayant réalisé ce pourquoi il était parti, revient à Cirta. Informé de la venue des ambassadeurs, il les fait venir d'Utique, ainsi que Sylla et le préteur L. Belliénus, et aussi, de tous les endroits où ils se trouvent, tous les personnages de l'ordre sénatorial ; avec tous, il prend connaissance des demandes de Bocchus.
L'autorisation est donnée aux ambassadeurs d'aller à Rome et le consul demande qu'on accorde pendant ce temps un armistice. Sylla et la majorité donnent un avis favorable.
Quelques-uns votent contre, sans se dire que les affaires humaines sont mobiles et qu'on passe vite du bonheur à l'adversité. Au demeurant, les Maures obtinrent tout ce qu'ils voulaient ; trois d'entre eux partirent pour Rome avec Octavius Ruson qui avait, comme questeur, apporté en Afrique la solde des troupes ; les deux autres retournèrent vers le roi. Bocchus apprit avec plaisir et l'accueil qui leur avait été fait, et surtout la bienveillance et les attentions de Sylla.
A Rome, les envoyés déclarèrent que le roi avait commis une faute, mais s'y était laissé entraîner par les menées criminelles de Jugurtha, et ils demandèrent l'amitié et l'alliance des Romains. On leur répondit : «Le Sénat et le peuple romain n'oublient ni les bienfaits, ni les injures. A Bocchus on pardonne sa faute, puisqu'il la regrette ; un traité d'amitié et d'alliance lui sera accordé quand il l'aura mérité.»

CV - Quand il connut cette réponse, Bocchus demanda par lettre à Marius de lui envoyer Sylla comme plénipotentiaire, pour traiter de leurs intérêts communs. Sylla partit avec une garde de cavaliers et de frondeurs baléares. A cette escorte se joignirent des archers et une cohorte de Péligniens, armés comme des Vélites pour permettre une marche plus rapide et en même temps une défense suffisante contre les traits légers des Numides. Le cinquième jour, sur la route, ils se trouvent soudain au milieu de la plaine en face de Volux, fils de Bocchus, à la tête d'un millier de cavaliers tout au plus. Mais ces cavaliers allaient au hasard et sans ordre ; ils donnaient à Sylla et aux autres l'impression d'être plus nombreux, et, à les voir, on craignait l'approche de l'ennemi. Chacun se prépare, apprête armes de défense et de trait, redouble d'attention ; la crainte est grande, mais l'espoir est plus grand encore : vainqueurs, on a devant soi ceux qu'on a si souvent vaincus. Puis les cavaliers envoyés comme éclaireurs remettent tout au point et ramènent la tranquillité.

CVI - Volux arrive, aborde le questeur, lui dit que son père Bocchus l'a envoyé au-devant de lui pour lui constituer une garde. Ce jour-là et le suivant, ils font route ensemble et marchent sans crainte. Puis, au moment où l'on vient d'établir le camp et où le soir tombe, tout à coup le Maure se précipite vers Sylla, le visage angoissé et tout tremblant ; il dit avoir appris par des éclaireurs que Jugurtha est tout près ; il demande à Sylla, il le presse de fuir secrètement avec lui pendant la nuit.
Sylla refuse fièrement : il ne craint pas le Numide, qu'il a tant de fois battu ; il a confiance dans le courage de ses soldats; même si la défaite était certaine, il resterait, plutôt que de trahir ceux dont il est le chef et de chercher par une fuite honteuse à sauver une vie dont peut-être dans quelques jours la maladie aura raison. Aussi bien, puisque Volux conseille de partir la nuit se range-t-il à cet avis. Dès que, dans le camp, les soldats auront mangé, on allumera le plus de feux possible, et, à la première veille on sortira sans faire de bruit. Après une marche de nuit fatigante, et au moment où Sylla, au lever du soleil, faisait tracer le camp, des cavaliers maures font savoir que Jugurtha campe à environ deux milles en avant.
Ces propos jettent l'épouvante chez les nôtres, qui se croient trahis par Volux et entourés d'embûches. Certains même crient vengeance et demandent qu'un tel forfait ne soit pas laissé impuni.

CVII - C'était le sentiment de
Sylla : pourtant il défend le Maure contre toute violence. Aux siens il demande de se montrer courageux : souvent dans le passé quelques braves ont triomphé d'une foule d'adversaires ; moins ils se ménageront dans le combat, plus ils seront en sûreté ; n'est-ce pas une honte, quand on a des armes en mains, de chercher son salut dans les jambes, qui, elles, ne sont pas armées, et, parce qu'on a peur, de tourner vers l'ennemi un corps nu et aveugle.
Et, puisque Volux agit comme un ennemi, il prend Jupiter tout-puissant à témoin du crime et de la perfidie de Bocchus, et ordonne à son fils de quitter le camp.
Volux, tout en larmes, le supplie de n'en rien croire : il n'y a pas d'embûches ; tout vient de l'esprit rusé de Jugurtha, qui a sans doute connu par ses éclaireurs le chemin suivi par Volux; mais comme il n'a que des troupes peu nombreuses et que toutes ses espérances et ses ressources dépendent de Bocchus, Volux croit bien que Jugurtha n'osera rien faire ouvertement, quand il verra son fils devant lui ! Aussi lui semble-t-il que le parti le meilleur est de traverser carrément le camp du Numide. Lui-même enverra ses Maures en avant ou les laissera en arrière, et il marchera seul à côté de Sylla.
Dans ces délicates conjonctures, cette proposition est adoptée. Immédiatement, ils partent, leur arrivée inattendue surprend et fait hésiter Jugurtha ; ils passent sans dommage. Peu de jours après, ils arrivent où ils se proposaient d'aller.

CVIII - Chez Bocchus, il y avait un Numide, du nom d'Aspar, qui, toujours près de lui, vivait dans son intimité ; Jugurtha l'avait envoyé, quand il avait appris que le Maure avait mandé Sylla ; il voulait qu'il y eût là quelqu'un pour parler en son nom et pour étudier adroitement les projets de Bocchus. Chez Bocchus se trouvait aussi Dabar, fils de
Massugrada ; il était de la famille de Masinissa, mais de basse origine du côté maternel, son père étant né d'une concubine ; ses qualités d'esprit le rendaient cher au roi maure, qui le recevait avec plaisir, Bocchus avait déjà dans maintes circonstances éprouvé son dévouement à Rome ; il l'envoya dire à Sylla qu'il était prêt à faire ce que voudrait le peuple romain, lui demanda de fixer lui-même un jour, un lieu, une heure pour un entretien, l'invita à ne riencraindre de l'émis
saire de Jugurtha ; à dessein, lui, Bocchus, affectait de ne rien lui cacher, pour traiter plus librement de tout ce qui leur était commun ; pas de meilleur moyen de se garer contre les traquenards de Jugurtha.
Mon avis, à moi, c'est que Bocchus avec mauvaise foi — la foi punique — mentait en donnant les raisons dont il avait la bouche pleine ; il jouait de la paix aussi bien avec le Romain qu'avec le Numide, et se demandait sans cesse s'il livrerait Jugurtha aux Romains ou Sylla à Jugurtha. La passion parlait contre nous, mais la crainte plaida en notre faveur.

CIX - Sylla répondit donc que, devant Aspar, il parlerait peu, mais compléterait sa pensée dans une réunion secrète, avec Bocchus seul ou peu accompagné. Il indiqua en même temps à celui-ci la réponse qu'il devrait lui faire. La réunion se tint comme il l'avait voulu.
Sylla dit que le consul l'avait envoyé pour savoir si l'on voulait la paix ou la guerre. Le roi, conformément à la leçon qui lui avait été faite, le pria de revenir dix jours plus tard, rien n'étant encore décidé pour le moment ; ce jour-là, il répondrait. Tous deux retournent chacun dans leur camp.
Mais dans la seconde partie de la nuit, Bocchus mande secrètement Sylla ; ils n'ont auprès d'eux que des interprètes sûrs, et ils prennent comme intermédiaire Dabar, que sa probité rend vénérable et qu'ils agréent tous deux. Et tout de suite, le roi commence en ces termes :

CX - «Je n'ai jamais pensé que le plus grand roi de ces régions, le premier de tous ceux que je connais, pût avoir un jour à rendre grâces à un simple particulier. Oui, Sylla, avant de te connaître, j'ai souvent accordé mon appui, soit sur demande, soit spontanément, mais je n'ai jamais eu besoin de l'aide de personne. Ce changement à mon détriment, qui en affligerait d'autres, est une joie pour moi. Ce qui a pu manquer, je l'ai obtenu de ton amitié, qui m'est plus chère que tout. Tu peux en faire l'expérience. Armes, soldats, argent, bref tout ce que tu peux concevoir, prends-le, uses-en ; si longtemps que tu doives vivre, tu n'épuiseras jamais ma gratitude, qui demeurera toujours entière ; dans la mesure où cela dépendra de moi, tu ne désireras rien en vain. J'estime qu'un roi perd moins à être vaincu à la guerre qu'en générosité.»

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