56E ANNIVERSAIRE DE LA NAISSANCE DU REBELLE


Quand Matoub chantait tamazight...

La revendication amazighe était la raison de vivre de Matoub LounèsSi les ennemis de la vie ne l'avaient tué en 1998, Matoub Lounès aurait célébré son cinquante-sixième anniversaire mardi prochain.

La mort prématurée du chanteur préféré des Kabyles a emporté un pan entier de la chanson engagée. Ici, retour sur l'un des plus grands chapitres de l'oeuvre poétique de Matoub Lounès, celui de la revendication amazighe.

Peut-on dire que la revendication amazighe était la raison de vivre de Matoub Lounès? En tout cas, en l'affirmant, le risque de se tromper est minime. En 1978, la langue amazighe n'était pas seulement interdite dans les quatre coins de l'Algérie mais pire que cela, elle était combattue par tout un arsenal répressif. A la tête de l'Etat, il y avait un régime qui ne tolérait aucune voix discordante, fut-elle celle de l'authenticité et des racines socioculturelles sur lesquelles ne pouvait pas planer la moindre once de doute. Le contexte était très différent de celui que l'Algérie vit actuellement.

Tamazight n'était pas une langue nationale, il n'y avait pas de chaîne de télévision en tamazight et la langue de Jugurtha n'était pas enseignée dans les écoles publiques encore moins par un quelconque tissu associatif. Pour un jeune d'aujourd'hui, il est pratiquement impossible d'imaginer avec exactitude le contexte qui régnait dans les années soixante-dix. C'est aussi l'une des raisons principales pour lesquelles il est également difficile pour un jeune de moins de trente ans de mesurer avec justesse le diktat qui régnait à l'époque sur toute voix qui osait, non pas s'élever contre le régime, mais seulement qui avait l'idée de s'interroger sur la langue qu'il parlait.

Les témoignages sur cette période abondent. Si seulement l'objectif de cet article consistait en le développement de cette question, on aurait pu noircir des dizaines de pages. Mais pour avoir une idée de ce que fut le sort réservé à la langue de millions d'Algériens à l'époque du parti unique, écouter les chansons de Matoub peut constituer l'une des meilleures manières de s'en imprégner. Il s'agit d'une source digne de foi.

Atteinte à la Sûreté de l'Etat

Il est important de rappeler qu'à cette période, nous étions encore à l'abri de toute mondialisation, ce qui ne faisait qu'accroître et exacerber la frustration d'être privé de sa langue maternelle et pire encore d'être puni si on se faisait attraper en flagrant délit d'écriture tifinagh. On se faisait accabler du chef d'accusation d'atteinte à la sûreté de l'Etat. Le Kabyle était donc en proie à une douleur indicible et à une crise identitaire qui allait couver et aboutir inéluctablement sur l'inévitable explosion qui fait suite à une longue implosion.

Dans le cas de Matoub, la prise de conscience par rapport à cette atteinte à un droit des plus élémentaires et des plus vitaux sur le plan psychologique, voire existentialiste, n'allait pas tarder à se muer en des oeuvres d'art qui renverseront le cours de l'Histoire de la Kabylie et de l'Algérie. Matoub fait appel à sa voix rauque, d'où éructaient des vents de colère, qui convient impeccablement à ce genre de thématique. La voix de Matoub sied à ce genre de déclamation. C'est une voix où le courroux qui provient de la profondeur des tripes laisse libre cours à la revendication de son droit à l'existence et son refus catégorique de toute aliénation, fut-elle salvatrice.

Matoub était aussi doué pour les textes poétiques et les métaphores qu'on ne retrouvera nulle part ailleurs même quand il s'agit de textes aussi directs que ceux où il est question de décrier la politique de déculturation qui visait non pas la Kabylie seulement mais toute l'Algérie puisque même les autres variantes de la langue amazighe allaient être combattues de manière à la fois frontale et sournoise. Le fait que la langue arabe soit la langue du Coran a été utilisé pour écraser l'amazighité. Matoub commence d'abord par clamer la fierté d'être amazigh. Car dans les années soixante-dix, le système politique qui détenait les rênes avait réussi la prouesse sotte que fait d'être amazigh était une source de gêne voire de honte. Des témoignages de Kabyles ayant vécu en dehors de la Kabylie montrent que ces derniers allaient jusqu'à sentir de grandes réticences à révéler leur amazighité. Les chansons de Matoub allaient briser un tabou cruel.

Le Rebelle est là pour dire tout haut et surtout avec une grande fierté: «Je suis amazigh.» Matoub ne se limite pas à l'affirmer mais, ce faisant, il introduit une dose de courage qui allait ragaillardir le Kabyle le plus lâche. Matoub n'ira pas par quatre chemins. Avec la sortie de son premier album, Matoub donne déjà le «la.» Sa première oeuvre est intitulée «A yizem» (Oh Lion!). Dans ce texte, il ne s'agit rien d'autre que de la revendication identitaire. Matoub affiche une prise de conscience prématurée compte tenu de son âge: vingt-deux ans. Dès ses premiers poèmes il aborde la thématique de l'identité amazighe d'une manière récurrente et pugnace jusqu'à ce que ce sujet cardinal prenne la part du lion dans son répertoire. En chantant la culture berbère, Matoub ne se limite pas à aborder exclusivement l'aspect purement revendicatif.

Autour de tamazight, est greffée naturellement une infinité de thèmes inhérents à la dénonciation sans ambages de l'injustice, des passe-droits de la corruption, de l'hypocrisie d'une partie des «intellectuels» et des «chanteurs» de l'époque qui mangeaient avec le chacal et pleurnichaient avec le berger. Matoub s'en prenait aussi aux institutions de l'Etat.

Matoub n'attend pas l'ouverture médiatique de 1988 pour user de son droit à l'expression libre. Il fait preuve d'une témérité absolue qui ébranlera le champ de la chanson algérienne. Même les chanteurs d'expression Kabyle, présentés à l'époque comme étant des références à cause de leur double jeu, resteront médusés devant le phénomène Matoub Lounès qui, à lui seul, se dressait contre tous les maux et contre les forces du mal, y compris celles que Matoub qualifiait de Kabyles de service.

Matoub est le seul artiste à rendre compte avec une véracité crue des événements du Printemps berbère. Il compose huit chansons dont une bonne partie est un véritable amplificateur de tout ce qui s'est déroulé durant le printemps de l'année quatre-vingt. Aucun autre chanteur n'a osé aborder ce sujet tant la peur planait un peu partout dans l'Algérie de l'époque. Une peur que Matoub défie avec virulence. Matoub chante «Yehzen El Oued Aïssi» où il décrit avec un style où se conjuguent parfaitement la métaphore et le discours politique direct. Dans ce texte, Matoub Lounès raconte ces événements avec le moindre détail tout en exprimant la solidarité de toute la population avec les militants arrêtés mais aussi en prédisant que le combat ne s'arrêtera pas jusqu'à son aboutissement.

Dans d'autres poèmes du même album, le Rebelle évoque l'arrivée des forces spéciales venues de la wilaya de Skikda et de tout ce qu'aucun journaliste ni historien n'osa écrire avant l'année 1988. Ce que certains profanes aux desseins souvent inavoués et malintentionnés qualifient d'extrémisme chez Matoub Lounès, n'est en fait qu'un droit vital. Quand il implore la mère à élever son enfant et de l'égorger s'il venait à renier ses origines, Matoub ne fait usage que d'une métaphore parmi tant d'autres pour dire l'importance de préserver sa culture et sa langue menacée de disparition par les pratiques d'un régime politique qui pensait que pour préserver le pays, il fallait combattre toute diversité. Un choix qui est démenti plus tard. Matoub n'avait pas peur et il était nanti d'une verve artistique que ne l'on ne retrouvait chez aucun autre chanteur kabyle. Concernant tamazight, Matoub Lounès a écrit les meilleurs poèmes sur la langue maternelle que l'on pourrait faire apprendre à l'enfant aujourd'hui. Jusqu'à avant son assassinat, Matoub ne cessait d'appeler à la défense de la langue authentique de l'Afrique du Nord.

Le pouvoir de l'audience

Dans ses premiers albums, il insiste sur cette question sans relâche. Il est l'un des premiers poètes à utiliser le mot amazigh avant que son usage ne soit devenu banal après l'ouverture démocratique de 1988. Cette intrépidité constitue tout un symbole mais elle augure d'une révolution car, à l'époque même en privé, le recours au mot amazigh était prohibé.

Matoub lançait des défis clairs à une dictature qui ne fera long feu que grâce, en partie, au tsunami que provoquait chaque sortie d'un ou de deux albums de Matoub.
Le combat d'autres militants n'est pas moins méritoire mais dans le cas de Matoub, il ne faut pas oublier qu'il avait un pouvoir à nul autre pareil: celui de l'audience. Une chanson de Matoub était écoutée par des millions d'Algériens.

Quand Matoub chantait «Ayemma mi rebbit, ma yenkar lassel zlut», cette strophe allait devenir un slogan qui se répétera sans cesse jusqu'à ce qu'elle s'inscrive dans l'inconscient collectif et fera éclore des graines de courage qui soulèveront les montagnes du Djurdjura.

l'Expression

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