Amirouche, Melouza, Krim… : l’histoire sous scellés ?


Yasmina Khadra : L’histoire ne me dicte rien, elle me suggère des choix

- Le livre de Saïd Sadi sur la vie et la mort du colonel Amirouche déchaîne les passions. Le réalisateur Ahmed Rachedi souhaiterait faire un film sur Krim Belkacem, mais on lui rétorque que le ministère des Moudjahidine est la seule autorité habilitée à lui délivrer un visa pour un film parlant d’une personnalité historique. Ne pensez-vous pas que l’histoire algérienne, et son exploration par des auteurs (en documentaires ou en fictions), reste l’otage des officiels ?

Je n’ai pas encore lu le livre de Saïd Sadi. J’ai pour cet homme beaucoup de respect et d’admiration et n’ai aucune raison de douter de sa bonne foi. Je suis de ceux qui pensent que toute vérité, bonne ou mauvaise, se doit d’être dite. Ce qui importe, c’est la sincérité qui est derrière. Si cette vérité consiste à mettre de la lumière sur un événement afin de soustraire nos faits historiques aux camisoles de leurs assujettissements, elle s’inscrit dans un élan salutaire. Si, par contre, elle consiste à jeter de l’huile sur le feu, l’Algérie est suffisamment laminée pour subir d’autres épreuves suicidaires. Il est vrai que notre guerre d’Indépendance, comme toutes les guerres et les révolutions que les nations ont connues, n’échappe pas aux dérives et aux luttes fratricides. Aucune naissance au forceps n’est une partie de plaisir. Ce que je déplore, dans notre façon d’aborder notre histoire, c’est ce manque de sérénité. On dirait que tout plaide en faveur d’un règlement de comptes récurrent. Comme si, pour intéresser et exister par le texte, il était impératif d’user de la controverse et de la provocation la plus agressive. Ceci ne s’adresse pas au livre du docteur Sadi. Je parle, en général, de ce que certains de nos écrivains privilégient au détriment d’un minimum de retenue. Je suis peut-être ringard, mais je ne perds pas de vue la fragilité de notre pays. Nous sortons à peine d’une tourmente abyssale qui nous aura profondément traumatisés. Notre quotidien est gorgé de scandales et d’anathèmes. Comme si nous n’arrivions plus à contenir nos animosités. Chacun y va de ses petites et grandes aigreurs et de ses rancœurs parfois métaphysiques. Lorsque la passion s’empare d’un débat, elle fausse ses données. Jamais je n’ai pensé que la haine d’un pouvoir pourrait conduire si loin dans la diabolisation de toute une patrie. Nous n’avons plus la notion des choses et nous ne nous rendons plus compte de nos responsabilités ni des conséquences de nos déclarations. C’est peut-être cette colère qui rend l’Etat méfiant, allergique à tout ce qui se fait sans sa bénédiction. Je pense, naïvement, que l’Art et les Lettres ne doivent obéir qu’à leurs propres inspirations. Pour cela, il faut qu’ils disposent des moyens de leurs vocations. Or, ce n’est pas le cas chez nous. Dommage pour les nouvelles générations et pour celles qui vont venir. Car elles seraient privées de repères et ne sauraient trouver leur voie dans une mondialisation outrancière et impitoyable.

- Peut-on, selon vous, parler d’une histoire officielle, écrite et définie par les seules autorités politiques ?

L’histoire officielle n’est qu’une sélection étroite et figée des différents événements ayant accompagné l’évolution d’une nation à travers l’espace et le temps. Réductrice, idéologique souvent, elle me rappelle cette littérature destinée aux enfants et qui ramène une œuvre de Tolstoï à un ouvrage illustré légendé de textes dévitalisés. Une sorte de nature morte enfermée dans un cadre doré et qui, à la longue, n’émerveille plus personne. Elle exclut certains grands acteurs, falsifie les archives, retouche les photos sur lesquelles posaient les indésirables, déforme les propos de certains, zoome les faits d’armes des autres et nous impose un prisme réducteur et pipé. Interrogez l’histoire de la Chine communiste ou celle du Soviet suprême, par exemple. Un roman à l’eau de rose ne les égalerait pas. Mais il n’y a pas que cette partie de l’iceberg. Les historiens indépendants se sont imposés comme les véritables maîtres d’œuvre. C’est par eux que nous apprenons l’histoire et non par les officiels. En France, par exemple, les officiels ont cherché à mettre en exergue les bienfaits de la colonisation. L’opération s’est émiettée contre les remparts du ridicule, car les livres et les témoignages sont là pour dénoncer les atrocités de la colonisation. On peut domestiquer les esprits, jamais les consciences.

- Quelles seraient, si elles existaient, les lignes rouges pour un créatif lorsqu’il aborde des questions historiques ? Quelle est la place de l’écrivain, en tant que créatif, dans cette négociation avec l’autorité et avec l’histoire ?

Il n’y a pas de négociations lorsqu’il s’agit de littérature. Ni avec le pouvoir ni avec les académies. Pour donner le meilleur d’elle-même, la créativité ne doit obéir qu’à sa propre générosité. Les gens ne sont pas dupes. Le racolage est reconnaissable entre mille filouteries. Le livre est transparence à travers laquelle on décèle jusqu’aux plus camouflées des arrière-pensées de l’auteur. Quant aux lignes rouges, elles ne préoccupent que les écrivains honnêtes. Ces derniers connaissent leurs limites et, même s’ils détiennent la souveraineté de leur sujet, ils n’en demeurent pas moins prudents, car, désormais, les énormités sont plus faciles à faire avaler que la réalité des choses. Personnellement, j’écris sur les questions qui m’interpellent. J’écris pour traquer une réponse qui me fuit. J’ai horreur de la polémique et je m’interdis d’user de la provocation pour m’illustrer. J’essaye d’abord de proposer une écriture agréable – car la lecture est indissociable du plaisir – ensuite, je m’applique à traiter d’une histoire avec loyauté. L’histoire ne me dicte rien, elle me suggère des choix et c’est à moi d’opter pour tel ou tel exercice. Lorsque je m’étais mis à écrire Ce que le jour doit à la nuit, à aucun moment je ne m’étais vu en train de croiser le fer avec l’histoire. Je me suis seulement contenté de quelques repères pour articuler le destin de mes personnages. Je trouve le combat des Algériens pour leur liberté et leur honneur titanesque. Ancien cadet, j’ai été formaté dans l’amour de mon pays. Je ne sais pas regarder notre histoire sans une dose de tendresse. Et je ne m’imagine pas profaner les charniers et les cimetières pour enfoncer d’un cran l’Algérie dans sa tragédie. Je n’ai rien contre ceux qui exhument nos martyrs pour les dresser contre nos monuments ou nos souverains. Mais ce n’est pas de cette façon que je souhaiterais convoquer nos morts. Quand je vois la colère en train de sourdre en nous, quand je surprends la morsure derrière nos sourires, quand je mesure l’étendue de nos malentendus et notre incommensurable capacité de nuisance, j’ai peur pour l’Algérie. Entre les vérités rédemptrices et les vérités vindicatives, je préfère la fiction. Je sais ceci : qui joue avec le feu, sans être un saltimbanque habile, finira par se brûler.

Rachid Boudjedra : Nous, auteurs, aimons les ambiguïtés de l’histoire

- Vous sortez un nouveau roman, Les figuiers de Barbarie, dans lequel vous revenez une fois de plus sur la guerre d’Algérie…

Contrairement à l’avis général, ce n’est pas mon sujet favori. Sur vingt-et-un romans, je n’ai finalement écrit que trois romans sur la guerre. J’ai fait deux romans de suite sur ce sujet, je crois que c’est bon, je vais arrêter. Dans ces œuvres, j’ai voulu rendre hommage à toutes les victimes de la guerre, mais aussi à ses assassins, comme Krim qui a tué Abane ou d’autres qui en ont tué d’autres. Maintenant, je vais revenir sur l’actualité, mais avec une distanciation.

- Sur la polémique à propos du dernier livre de Sadi sur le colonel Amirouche, vous qui êtes impliqué en tant qu’acteur de la Révolution, on a l’impression que vous n’avez pas envie de vous mêler d’histoire…

J’interviens sur l’histoire dans mes romans, mais si je ne dis rien à propos des nombreuses polémiques sur l’écriture de l’histoire, c’est simplement qu’on ne me demande pas mon avis. Je partage la thèse de ce livre, oui, je pense que Amirouche a été assassiné. La France l’a assassiné avec la complicité d’hommes de l’ALN. Mais Saïd Sadi est un politique, il assène des affirmations, nous, nous ne sommes pas des historiens ou des hommes politiques, nous sommes des auteurs qui aimons les ambiguïtés de l’histoire. Quand les historiens ou les hommes politiques se dénoncent l’un l’autre, quand Sadi écrit, il a une vision. Moi, je n’ai pas tout ça mais j’ai une idée sur Amirouche. Il a peut-être tué 2000 hommes comme on dit, mais il en a sauvé 20 000. J’en connais personnellement qui ont été évacués par Amirouche. D’une façon générale, ce qui est respectable chez cet homme, c’est qu’il n’apportait pas de grande valeur aux humains, mais aussi à lui-même, il n’accordait aucune espèce d’importance à sa propre vie. Reste que si la mort de Abane n’est pas un secret d’Etat, même Bentobbal a expliqué comment ils l’ont tué, pour Amirouche, il y a plusieurs hypothèses.

- D’une façon générale, on vous reproche une critique assez molle du régime, peut-être à cause de votre passé de militant ?

Je n’ai pas milité avec Bouteflika ni avec aucun des ministres actuels. Mon silence, c’est simplement du mépris. Comme disent les Chinois, la meilleure façon d’afficher son mépris, c’est le silence.

- Le silence aide pourtant le régime à falsifier l’histoire et à étrangler le présent…

Je le méprise. Mais si on me demande mon avis, et je l’ai donné à plusieurs reprises dans mes romans, le régime algérien est un régime prédateur et corrompu. Maintenant m’abaisser à les critiquer. Je ne sais pas, nous sommes des artistes, ce n’est pas vraiment notre rôle.

- Une révolution qui mange ses meilleurs enfants, c’est du domaine de la psychologie ou de la sociologie ?

C’est plutôt de la psychanalyse, ces gens-là sont malades. Ce sont des psychopathes. Même l’assassinat de Abane par Krim. Krim était un révolutionnaire, il a pris le maquis en 1947, tout seul, et à ce titre, il est irréprochable. Mais il y a aussi des facteurs subjectifs dans l’histoire, Abane traitait Krim de « aghioul » (âne) et ne l’appelait jamais par son nom. Les historiens ne font pas souvent cas des facteurs humains dans l’histoire, à part Ibn Khaldoun qui a ouvert les portes de l’intime dans les conflits. Les assassins peuvent être aussi victimes, Krim donne l’ordre d’étrangler Abane, il a lui-même fini de la même façon.

- Dans votre dernier livre, vous revenez sur cette mode révisionniste. Il y aurait des facteurs humains explicables, le colonialisme est condamnable, mais pas les êtres humains…

Oui, justement, dans ce romain, le narrateur Rachid, qui n’est autre que moi, voyage avec Omar, un moudjahid d’une grande bravoure. Avec le temps, Omar est devenu vieux et fatigué, il commence à fléchir. C’est une histoire vraie, son père était un commissaire divisionnaire à Batna, il a travaillé pour l’armée française et son frère a fini OAS. Omar les a quittés naturellement en leur tournant le dos, pour embrasser la Révolution. Avec le temps, c’est-à-dire aujourd’hui, Omar se met à penser à son père et à son frère comme des victimes. Tout le roman est dans cette ambiguïté, cet affreux doute, là où le système, le régime ou l’écriture de l’histoire ont fait que les choses se sont ramollies. Omar trouve des circonstances atténuantes à l’engagement aux côtés des Français de son père et de son frère. Pendant tout le roman, je dis à Omar qu’il a fait le bon choix, la Révolution, et que les autres ont fait le mauvais, qu’il n’y a donc pas lieu de regretter. Que s’est-il passé ? La débâcle nationale ? C’est psychologique, beaucoup d’authentiques résistants se mettent à douter, comme si ce pays pour lequel au fond on a fait tout ça ne le mérite pas.

EL WATAN

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