Fatma N'Soumer, un événement cinématographique considérable

Et si l'Histoire était autre? Si elle n'était pas tout ce qu'on voudrait nous faire croire ? Si, surtout, elle s'écrivait autrement? Que resterait-il, au fond, de certaines figures mythiques ? C'est le pari insensé, mais finalement récompensé, auquel s'est livré le réalisateur Belkacem Hadjadj. Non seulement il s'est attaqué à une, mais à deux légendes de notre Histoire : Lalla Fathma N'Soumer et Boubaghla.

Ce coup de poker se révèle aujourd'hui un coup de maitre. Non seulement le film fait fureur, mais son réalisateur ne connait plus de repos. Avant-hier après-midi, alors qu'il était impatiemment attendu à Bouira par les officiels pour l'honorer, on apprenait qu'il volait pour Londres où il était attendu pour une conférence. Les officiels en question, quelque peu déçus, se sont contentés le soir, vers 21h 30, de regarder le film en salle avec un grand public et de vibrer aux moments forts qu'il renferme.

UNE ASCÉTIQUE DE RENOM

Le travail de Belkacem Hadjadj en tant que professionnel du 7ème art était délicat, car, il se mettait, à la fois en porte-à-faux avec l'Histoire, mais également avec les coutumes ancestrales. Il a cherché d'abord à faire de son héroïne une femme dont le mysticisme nimbé de philosophie poussait à la retraite et au détachement de ce monde par des pratiques d'ascèse très sévères, mais en même temps, ce mysticisme plus philosophique que religieux l'incitait à être aux côtés des êtres déshérités. Faibles, malades, mortifiés par la vie, ils trouvaient tous du réconfort dès l'instant où ils franchissent le seuil de la pièce où elle passe son temps en prières et en méditation. Si elle refuse le mariage, ce qu'on voit au début du film, ce n'est pas par refus de se soumettre. C'est tout simplement par respect des règles de vie méditative et contemplative qu'elle a choisie. Elevée dans une zaouïa où des enfants apprennent le Coran, fille d'un père très pieux, elle aspire à une vie supérieure, et y arrive sans peine. Ne guérissait-elle pas un pestiféré, chassé du village ? Ne donnait-elle pas un enfant à une femme privée de la joie de l'enfantement ? Il est vrai que cet enfant a été récupéré sur le sein d'une jeune femme tuée par les soldats français avec tous ceux du village en signe de représailles à leurs morts en affrontant le Bougherla ? (Milieu du film) Ne rendait-elle pas la vie à ce dernier ramassé entre la vie et la mort sur le champ de bataille ? (On est au deux tiers). Quoi qu'il en soit, les gens qui la connaissaient et la voyaient agir criaient au miracle. Elle, avec un léger sourire, se défendait énergiquement, soutenant que c'était Dieu qui accordait tout. Elle, elle ne faisait que prier.

LE TALISMAN QUI DONNE L'INVULNÉRABILITÉ

Ce refus ou plutôt ce rejet de la condition faite aux femmes à l'époque où se situe cette histoire (nous sommes en 1854 et l'ennemi est sur le point d'aligner 35 000 hommes fortement armés), cette vie retirée et pleine de dévotion et de méditation va susciter l'admiration et le respect des femmes, mais aussi des hommes. Surtout de son frère. Au début, ce dernier, fâché par la nuit de noce gâchée de sa sœur (le mariage a failli être consommé), va l'enfermer dans une cabane où, refusant toute nourriture, elle reste trois jours sans manger et sans boire. Mais la rencontre de ce dernier avec Boubeghla, et la force et le courage de ce grand guerrier qui terrasse trois hommes alors qu'il était mains nues, lie à vie les deux chefs de tribus. Dès lors, la caméra ne lâche plus l'autre héros de la résistance. On le voit combattant l'ennemi avec une farouche détermination, mais toujours avec succès. Le jour où il fait la connaissance de la jeune femme, il voit combien celle-ci a de caractère et la traite d'égal à égal. Elle lui remet un talisman et dès lors, une force mystérieuse semble veiller sur le grand sabreur et son nom sème l'effroi parmi les soldats français. Ah, si Boubeghla n'avait pas été amoureux d'une fille d'une autre tribu, s'il avait été plus attentif à son cœur qu'à ses impulsions qui l'inclinaient à combattre toute forme d'opposition et de résistance autour de lui, le cours de l'histoire aurait certainement pris un autre tournant. Mais violent et impulsif, irritable et intraitable il se laissait entrainer lentement par son mauvais génie vers sa perte. Ce grand combattant couvert de gloire sombrait peu à peu dans une sorte de folie meurtrière. Sa première erreur avait été d'avoir attaqué le village voisin et d'avoir enlevé cette fille que son frère refusait de lui donner. Quand la raison lui revient, il découvre que cette fille ne lui était rien et interrompt la fête alors qu'elle battait son plein. Quand il revoit Fatma, il découvre qu'il n'a jamais aimé qu'elle. C'était trop tard. Le mal était fait. Il venait de tuer un chef de tribu qui avait tiré sur un des siens qu'il a blessé mortellement. Les événements se précipitent. Boubeghla est blessé dans un combat. Il est ramené chez Lala N'Soumer qui le soigne. Celle-ci, cependant, menace de lui retirer le talisman. Finalement elle cède à ses prières et-faveur exceptionnel- lui permet même de conserver le burnous de son grand père, dont elle l'avait enveloppé, lorsqu'il était blessé. À condition, toutefois qu'il s'en
montre digne. Mais il était trop tard : presque toutes les tribus se soulèvent contre lui. Fatiguées de ses actes sanguinaires, du blocus imposé à la région par le gouvernement français, la destruction de leurs villages et de leurs récoltes, elles décident de se débarrasser de lui. Il meurt dans un traquenard tendu par l'un des chefs de tribu.

LA FEMME À LA BARAKA

La disparition de Boubeghla n'a pas d'incidence sur l'action, de même la mystique n'empêche pas la femme d'action dont se double la personnalité de cette femme extraordinaire. Dès l'instant où le grand guerrier est tombé, elle entre en action. L'urgence était de remonter à bloc les chefs de tribus dont le moral était atteint par la dernière défaite, celle du Sebaou, là où Boubeghla avait été grièvement blessé. Justement, ceux-ci délibèrent dans une espèce de zaouïa. Ils sont sur le point de tomber d'accord sur la nécessité de faire la paix avec l'ennemi. Celui-ci est trop fort ; il dispose d'un effectif de plus en plus impressionnant et d'armes terribles, alors que les villages brûlent avec les champs et que les hommes tombent comme des quilles. C'est au milieu de ce défaitisme que Fatma se dresse comme Athéna. Les quelques murmures qui s'élèvent, indignés qu'une femme ose se présenter ainsi devant des hommes et prenne part à leurs délibérations se taisent vite. La jeune femme d'un mot, leur impose silence : « Qu'est-ce que j'entends ? Vous voulez tout arrêter ? Laisser nos chères terres à l'ennemi ?» (Nous ne garantissons pas la traduction, car le film dans sa première version est en Kabyle.) Bref, elle galvanise les chefs et s'assure de leur fidélité et de leur soutien. La guerre continue.

La mort de Bouberghla ne doit pas affecter le courage et la détermination des tribus. C'est tout naturellement qu'en son absence, la jeune femme se trouve propulsée à la tête des tribus qui ont voulu marcher avec elle. Mais il restait d'autres, celles qui ont fait allégeance à l'ennemi, excédées par le caractère irascible et les abus de Boubeghla. Leur ralliement à la cause était une priorité. Il permettrait de renforcer les rangs dégarnis depuis la dernière défaite, mais de désarçonner les troupes françaises, dont les chefs avaient bâti essentiellement leur stratégie sur ces tribus amies.

Elle y parvient en diplomate consommée.. Alors que l'ennemi, confiant en sa supériorité et s'appuyant sur les tribus fraichement alliées avance vers la montagne où s'est retranchée les hommes de Fatma N'Soumer, celle-ci, qui voit les frères ralliés à l'armée française marcher en premières lignes, enfourche un cheval et se porte au devant de son chef. « Vous voulez tuer vos frères ? » La harangue est courte. En deux mots, elle retourne tout le monde. Alors les quelques fusils qui la mettaient en joue s'abaissent.

Le combat contre les français est gagné grâce au revirement de dernière minute des tribus qui renforçaient les troupes françaises. Privées de ce formidable soutien, elles sont rapidement décimées.

LA PRESTIGIEUSE CAPTIVE

La France ne renonce pas, en dépit des revers que son armée essuie sur le terrain. Le souci que lui a causé le terrible et glorieux Bouberghla était certes grand, mais qu'était-il devant celui que lui cause cette jeune femme qui d'un mot rassemble autour d'elle les tribus et les fait marcher au feu ? Il fallait l'abattre. Il fallait en finir au plus vite. Le maréchal français à qui est confiée la mission de combattre le mouvement insurrectionnel en Kabylie et de pacifier cette région demande des renforts et des canons. Et fort de 35 000 hommes il menace de porter le coup de grâce aux tribus rebelles. Est-ce la fin ? La résistance répond à cette offensive en levant dans les villages tous les jeunes. Cela a créé une armée considérable. Mais que faire contre les canons ? Les armes pèsent peu.  Et le massacre est terrible. L'ennemi a le dernier mot. Il détient un otage précieux qu'il menace d'exécuter si Fatma ne se décide pas à se rendre. Elle se rend, et elle est acheminée vers le camp fançais. Le maréchal la reçoit sous sa tente et rend hommage à son courage. Il lui donne à choisir de vivre en exil ou en captivité. La réponse dédaigneuse et fière de la jeune femme le blesse et il ordonne de l'emmener dans la cellule qui l'attend. « Cette terre ne sera jamais la vôtre. Le combat pour la liberté et l'indépendance se poursuivra sans fin jusqu'à son aboutissement final. »
Tels ont été les derniers mots de Fatma N'Soulmer au moment où le film s'achève.

On apprend qu'elle meurt en captivité à l’âge de 33 ans, que l'Algérie avait perdu, en ce temps là, à la guerre, les deux tiers de sa population. Mais est-ce nécessaire de le préciser ? C'était un film d'action. De plus l'écrire sur la pellicule n'était pas plus indiqué. D'autre part, les apparitions surnaturelles et répétées de ce personnage au début du film, au milieu et vers la fin étaient intempestives. Elles retardent l'action et nuit à son réalisme.

Ces quelques critiques, discutables du reste, n'enlèvent rien à la beauté du film. Sa projection le premier novembre montre combien cette contribution à l'écriture de l'histoire, bien que dans ce film il entre beaucoup de fiction, n'est pas seulement l'affaire de quelques histoiriens, mais celle aussi des artistes, lorsque ceux-ci ont la culture et l'intelligence d'un Belkacem Hadjadj.

Quoi qu'il en soit se film reste un monument dédié à deux grandes figures de notre Histoire et il convient de l'aimer et de le respecter comme une part de notre patrimoine immatériel. Et sa projection qui se poursuit depuis près de deux semaines à Bouira, coïncidant avec la commémoration du premier novembre qui en fait un événement cinématographique considérable.

Ali D.


Le Courrier d'Algérie    

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