Il vient de consacrer un essai à “La Colline oubliée” de Mouloud Mammeri

Hend Sadi : “Ce roman était le chant d’une patrie niée par les appareils politiques”

Il vient de consacrer un essai à “La Colline oubliée” de Mouloud MammeriLiberté : Vous venez de publier Mouloud Mammeri ou La Colline emblématique, votre premier essai littéraire consacré au premier roman de Mouloud Mammeri. De quoi, au juste, le roman La Colline oubliée est-il emblématique ?

Hend Sadi : Emblématique, La Colline oubliée l’est à plus d’un titre. D’abord parce que cette œuvre d’une qualité littéraire remarquable fait partie de celles qui ont fondé le roman algérien. Ensuite, le roman est emblématique par la virulence sans pareille des attaques qui l’ont ciblé. S’il a suscité une telle furie, c’est bien parce que ses détracteurs y ont vu un emblème. L’agression n’avait rien de gratuit. D’autant que ceux qui l’avaient commise n’étaient pas des anonymes. Tous étaient porteurs de valeurs qu’ils estimaient mises en danger par le roman. Enfin, le moment historique non plus n’était pas anodin : celui où se construisait l’identité de la nation algérienne en devenir.

La parution de votre livre au mois d’avril, symbole pour les militants de la cause amazighe, vise-t-elle à établir une filiation entre le roman, son auteur et le printemps berbère de 80 ?
Que l’auteur de La Colline oubliée soit aussi l’homme du Printemps amazigh de 1980 ne doit en effet rien au hasard. Le roman de 1952 décrivait un monde secoué par la secousse universelle de la Seconde Guerre mondiale. L’auteur qui avait fait la guerre avait compris que les vies humaines n’étaient pas seules à être menacées de mort mais que, sous ses yeux de jeune homme, se mourrait aussi tout un monde, le sien, celui de ses pères, confronté à des idéologies conquérantes qui montaient à l’assaut de cette “Colline” oubliée de tout. Œuvre d’un homme seul qui avait pour seul allié la vérité, ce roman était le chant d’une patrie niée par les appareils politiques, fragilisée par les vents contraires de l’histoire. Une patrie que des impérialismes au zénith de leur vigueur, l’oriental comme l’occidental, entendaient absorber, effacer. En 1952-53, le courant qui s’était rangé derrière l’arabo-islamisme s’était employé à étouffer le roman avec la campagne menée dans Le Jeune Musulman. C’est le même courant et, d’une certaine façon, les mêmes hommes qui seront à l’œuvre en 1980 pour étouffer de nouveau la voix de Mouloud Mammeri en l’empêchant de faire sa conférence sur “les poèmes kabyles anciens”. En 1953, l’arabo-islamisme et ses hérauts n’étaient pas au pouvoir, ils ont donc recouru à l’anathème et à la calomnie. En 1980, l’arabo-islamisme installé au sommet de l’Etat calomnie toujours mais, disposant en outre de la puissance publique, il interdit de surcroît.

Comment expliquez-vous que des intellectuels comme Mustapha Lacheraf et Mohamed-Chérif Sahli ou encore Ahmed Taleb-Ibrahimi, pourtant nourris au rationalisme de la pensée occidentale, se soient laissé aller aussi facilement à la tentation de jeter l’opprobre sur un roman écrit par un des leurs et de surcroît salué par l’essentiel des critiques, y compris parisiens, voire même “ennemis” coloniaux ?
Le XXe siècle a été par excellence le siècle des idéologies et, en conséquence, celui des grandes aliénations intellectuelles dont les exemples sont légion. Dans certaines conjonctures historiques, la pression est telle qu’il est difficile de se soustraire à la doxa, la pensée dominante du moment. C’est ce qui s’est passé dans cette affaire. Ouzegane est passé du communisme à l’arabo-islamisme avec une aisance de funambule, sans prendre le temps de s’arrêter souffler chez lui. Il fallait non seulement de l’intelligence, de la culture mais surtout un tempérament hors norme pour oser tracer la nouvelle voie libératrice qui prenne source dans la profondeur de l’histoire nord-africaine et non dans des idéologies prêt-à-porter pour lesquelles la terre nord-africaine était une proie. Tous les hommes que vous avez cités ont servi sans rechigner les clans au pouvoir depuis 1962 – clans auxquels eux-mêmes appartenaient.

Vous avez défendu dans votre livre que c’est l’amazighité de La Colline oubliée plus que sa valeur intrinsèque qui avait attiré sur Mammeri les foudres de ses détracteurs. Cette polémique n’est-elle pas, au final, un prolongement culturel de la crise politique de 1949, passée à la postérité sous le qualificatif de “crise berbériste”, dont l’enjeu fondamental était la définition de la nation algérienne ?
Ouzegane et Sahli ne sont pas entrés dans le livre pour l’attaquer. Sahli qualifie de “colline du reniement” le roman et promet à son auteur “l’indignité nationale”.  Quant à Lacheraf qui, lui, lit le livre, il remise l’amazighité aux accessoires inutiles de l’histoire et appelle les Kabyles à se faire les serviteurs zélés de l’arabo-islamisme, comme ils savent si bien le faire, souligne-t-il. Lacheraf que fait “hurler” la lecture du roman et qui reprend à son compte le substantif “reniement” auquel il ajoute “trahison” dans sa critique est personnellement mêlé à la crise de 1949 dont l’issue a consacré l’exclusion de l’amazighité du discours du PPA.
La campagne du Jeune Musulman, sournoisement orchestrée par Ahmed Taleb-Ibrahimi, vise en effet à sceller au plan culturel une victoire remportée au plan politique.

Curieusement, c’était un journal de l’association des Oulémas qui avait abrité cette polémique et non pas un journal du parti nationaliste, le PPA-MTLD. Avez-vous une explication ?
Le parti du PPA a fini par “sous-traiter” la question culturelle par les Oulémas dont les leaders avaient été chercher la définition de l’identité algérienne au Moyen-Orient. Ils en étaient revenus avec l’idée que l’Algérie est une province arabo-islamique du point de vue civilisationnel et qui, politiquement, peut s’accommoder de la tutelle de la France. Leur mouvement est un simple relais de la Nahda moyen-orientale. Ne pouvant délégitimer l’amazighité par l’argument de l’antériorité de la présence arabe ou islamique qu’ils opposent à la culture française, ils cherchent à l’enfermer dans un tabou, en l’associant irrémédiablement aux manipulations colonialistes !
Pourtant, des trois cultures présentes en Afrique du Nord, amazighe, arabe et française, l’amazighe est la seule dont la présence sur cette terre n’est pas liée à une invasion ou à un fait colonial. C’est dire la taille de l’imposture.
C’est dans cette ligne que s’inscrivent les critiques de La Colline oubliée. Et il faut reconnaître que l’opération a été couronnée d’un succès aussi retentissant que durable. Songez qu’en 1985 des disciples de Lacheraf présentent encore dans leurs thèses, en dépit de la guerre d’indépendance et du poids de la Kabylie dans celle-ci et de surcroît après 1980, la culture kabyle uniquement comme “pièce maîtresse de l’idéologie coloniale”.
L’hostilité à l’amazighité frise l’hystérie dans les diatribes contre la langue kabyle de Bachir Ibrahimi qui paraissent dans Al-Baçayar, l’organe des Oulémas. Ce vent de reniement et de soumission à l’arabo-islamisme vaudra à Sahli de passer pour “berbériste” aux yeux de ses alliés idéologiques qui l’attaquent lorsqu’il publie en 1947 Le message de Youghourta. Cet essai dédié à Abdelhamid Ben Badis fait pourtant d’Okba l’héritier de Youghourtha. Cependant, la seule évocation du nom de Yugurten, arabisé ou pas, était jugée porteuse de dangereux germes à même de mettre à nu l’imposture identitaire. Voilà pourquoi en 1954 Hocine Aït Ahmed s’est entendu rappelé à l’ordre par Bachir Ibrahimi pour… avoir prénommé son fils Jugurtha, voilà pourquoi le succès du “roman de l’âme berbère” était intolérable au Jeune Musulman.

Il est tout de même saisissant que des Algériens, francophones de surcroît, vouent aux  gémonies un roman écrit par un Algérien comme eux, alors qu’un romancier égyptien, Taha Hussein pour le nommer, ministre de l’Education du Raïs Djamel Abdenasser, symbole de panarabisme s’il en était, l’avait porté au pinacle. Comment expliquez-vous un tel paradoxe ?
Taha Hussein défendait la langue arabe mais ne s’était pas fixé pour mission d’enterrer la langue amazighe. Il s’en est tenu au contenu du livre qu’il a trouvé excellent et il le dit. Par ricochet, sa critique dévoile la mauvaise foi des procureurs de Mammeri.

Hormis le soutien timide des communistes et de Mahfoud Kaddache, l’auteur de La Colline oubliée était pratiquement seul face à ses contempteurs. A quoi attribuez-vous cette tiédeur des partisans de l’Algérie algérienne à venir à la rescousse de Mammeri ?
Il faut ajouter El Boudali Safir qui a vu dans le couronnement par le Prix des Quatre Jurys de La Colline oubliée un motif de fierté pour les Algériens. Mais il est vrai que Mammeri s’est trouvé isolé face aux attaques du Jeune Musulman. La tiédeur dont vous parlez s’explique par le moment historique qui correspond à une phase de recul des partisans de l’Algérie algérienne après 1949.
On peut mesurer l’incroyable déséquilibre entre le poids de l’idéologie et celui de la vérité, de l’arabo-islamisme sur l’amazighité avec ce rappel : Le Jeune Musulman qui a appelé les Amazighs à se renier et se fondre dans l’ensemble arabo-islamique a osé employer contre Mammeri, resté fidèle à ses racines, le terme de… “reniement”. Et ça continue, puisque dans une réédition récente d’une sélection d’articles du Jeune Musulman par le Haut conseil islamique, figurent en bonne place les attaques contre La Colline oubliée, dont “la colline du reniement”. Quels critères ont présidé à ce choix ? Difficile de croire que c’est la valeur théologique des articles.

Liberté  

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