Oulahlou. Chanteur d’expreession kabyle

«C’est aujourd’hui que la chanson engagée prend tout son sens»

Oulahlou. Chanteur d’expreession kabyle
«C’est aujourd’hui que la chanson engagée prend tout son sens»-Vous êtes un artiste très populaire aussi bien en Algérie qu’à travers tous les pays berbérophones. Pourtant, vous restez toujours interdit de tous les circuits officiels : télés, radios, festivals, etc. Un commentaire ?

En général, un chanteur du peuple n’est jamais le bienvenu au sein du système. C’est une censure en bonne et due forme. En ce qui me concerne, plus ma popularité grandit, plus les canaux officiels se ferment de manière pratiquement hermétique. Je suis banni des radios, télés, festivals et activités officielles mais, en fait, la radio, cela tombe sous le sens. C’est dans la logique des choses : chacun choisit son camp et moi j’ai choisi d’être au service du peuple, pas du pouvoir.

-Vous avez créé votre propre style musical. On reconnaît  votre signature dès les premières notes. Comment se fait l’alchimie qui compose vos chansons ?

ça, c’est vraiment compliqué à expliquer. C’est une alchimie où il y a beaucoup d’éléments qui interagissent, avec des facteurs endogènes et exogènes, avec des éléments de la réalité sociale et culturelle, des éléments de mon histoire personnelle et de l’histoire de la région, c’est tout cela qui donne un cachet particulier. A cela, il faut ajouter les repères que constituent nos pionniers de la chanson kabyle. Quand je compose ou quand j’écris, je ne réfléchis pas. S’il y a un style, une façon de chanter ou de composer, je ne le perçois pas personnellement. En tout cas, pas autant que le public qui me le dit souvent. Tout en faisant des efforts dans la recherche des thèmes et des idées, j’essaie de garder comme repère la chanson identitaire des années 1970, parce qu’elle est tout d’abord très universelle, tout en étant authentiquement kabyle. 

-Il y a deux choses particulièrement présentes dans votre musique : la guitare et la mélodie…

Oui, cela nous renvoie au chant humain dans son expression la plus naturelle : un homme qui chante simplement pour exprimer ses sentiments. La chanson pour moi ne doit pas être académique, car l’académisme s’éloigne du sentiment et de l’émotion. C’est un peu intellectualisé et élaboré. Moi, j’essaie de rester dans cette dimension d’un homme qui chante sa petite peur, son espoir, ses angoisses ou sa douleur. Dès que je sens qu’une mélodie est aboutie j’arrête ; je n’essaie pas de la rallonger ou de la compliquer. Mes compositions sont beaucoup plus instinctives qu’élaborées.

-C’est beaucoup plus un travail de cœur et d’instinct que d’esprit…

Complètement. Les plus belles chansons du monde sont des cris du cœur naturels. Tant qu’on s’éloigne de cela, on s’éloigne de la véritable expression artistique naturelle. Quant aux textes, je dirais que pour moi une chanson, outre un thème porteur, doit avoir une identité tout en exprimant mes préoccupations quotidiennes ou collectives et qui sont celles de tout le monde. 

-Comment peut-on monter sur scène et faire face à un public de milliers de personnes avec juste une voix et une guitare comme vous le faites ? C’est quoi votre  secret ?

J’aimerais bien comprendre, mais je ne comprends toujours pas. J’ai toujours un trac fou et une grande peur avant de monter sur scène, mais j’ai remarqué que cela passe mieux comme ça que lorsque je suis entouré par une dizaine de musiciens. C’est peut-être la force des mots ou des idées, je ne sais pas. Je ne m’explique pas non plus comment le public chante en chœur mes chansons avec moi, mais c’est merveilleux et très chaleureux. C’est une alchimie comme vous le dites. Peut-être que cela répond à une attente.

-C’est une sorte de communion avec le public...

Absolument.

-Vous êtes devenu, ces dernières années, un symbole de la cause amazighe et de la contestation…

Je dois dire que c’est une responsabilité très lourde à porter et qui me fait peur, car il y a une très grande attente qui ne cesse de grandir. Le public est exigeant et sans cesse en attente de nouveau. J’arrive déjà difficilement à assumer le statut de chanteur, encore moins celui d’un symbole qui porte une cause et un combat, une identité. Je le dis simplement, ça fait peur. On ne sait pas toujours quoi dire ou quoi faire…

-Vos chansons sont réadaptées par d’autres chanteurs au Maroc et en Libye notamment, qu’est-ce que cela vous fait ?

Quand tu grattes ta guitare sous un arbre, dans ton petit village perdu en montagne, pour faire une petite chanson, sans prétention, en ne pensant à rien de spécial et que tu la mets sur le marché sans aucune médiatisation, sans publicité et qu’elle arrive à faire autant de chemin... va donc comprendre ! En tout cas, être repris ailleurs est une très belle chose et cela ne peut que me faire plaisir. C’est l’une des plus belles formes de communion avec le public.  Après tout, je n’ai pas une grande carrière derrière moi et je n’ai commencé à chanter qu’en 1999. Après un si court chemin… je ne m’explique pas cela non plus. Quand j’ai écouté, par exemple, ce que le groupe marocain Saghru Band a fait, cela me fait un effet miroir qui me permet de capter un tout petit peu sur cette sensibilité que je suscite chez le grand public.

-Vous faites un travail minimaliste au studio en faisant presque uniquement de l’acoustique…

J’essaie de rester authentique.  Une chanson, ce sont des mots avec une voix. Cette voix véhicule l’émotion avec des mots. A vrai dire, humainement parlant, c’est cela une chanson. Le reste, c’est du décor, de l’accompagnement. Quand on verse dans la technique, on prend le risque de dénaturer. Moi j’ai remarqué que depuis que la chanson kabyle s’éloigne de ce schéma, elle se dénature de plus en plus. Si on prend Ah, anfass, anfass, Place Pigalle thehkem fellas, ce sont deux mots  qui ont plus de 50 ans, mais la chanson a gardé son émotion intacte. Ça m’a inspiré d’ailleurs Barbès, que j’ai composée avec la même petite approche. En fait, la nouvelle technologie facilite un peu trop en offrant d’énormes possibilités. On y perd un peu son âme et son esprit créatif. Je préfère travailler et composer avec ma guitare. Même au studio, je fais d’abord un témoin avec une guitare et une guitare solo, puis je rajoute un petit rythme. Si je l’écoute comme cela et qu’elle se suffit à elle-même, c’est déjà bien.

-La société qui change de manière aussi profonde, ça interpelle forcément et ça devient une source d’inspiration…

Ces changements de société non seulement nous interpellent, mais nous angoissent profondément. Comme tout le monde, quoi. C’est facile de dire : c’est la mondialisation, les  nouveaux réseaux sociaux, le numérique… Nous veillons juste à garder nos valeurs qui sont des valeurs universelles.

-Vous ne sortez pratiquement jamais de votre village. Que représente-t-il pour vous ? Y a-t-il une philosophie ou un style de vie derrière ?

L’homme est toujours à la recherche de lui-même. Avec le temps, je me suis retrouvé dans mon naturel. C’est peut-être pour ça que je chante Imesdurar, les montagnards pour sortir un peu de cette image négative de la montagne, symbole de dénuement et de misère. Finalement, c’est un mode de vie comme tous les autres, sauf que nous souffrons, peut-être, un peu moins de solitude que dans les milieux urbains. Le lien social, le contact avec la terre, les éléments, les vraies choses de la vie, c’est important. C’est bien de sortir hors de son cocon, de connaître le monde, de s’enrichir au contact des autres, mais quand on revient vers soi on le fait avec plus de conviction et de sérénité.

-Une question un peu anecdotique : beaucoup de chanteurs à succès roulent en voiture de luxe de neuf chevaux ou plus. Vous, vous ne possèdez qu’un cheval, un vrai…

Rires. D’ailleurs, je lui prépare une chanson qui s’intitulera : Err aya quat-quat iw ! En fait, c’est une question de mode de vie et je suis quelqu’un qui est très proche de la nature. Je n’aime pas trop la ferraille. Un cheval, ce n’est pas comme une voiture, c’est un être vivant, tu lui donnes à manger, tu lui parles, vous vous baladez ensemble et vous partagez beaucoup de choses. C’est un choix de vie. Je ne suis peut-être pas rentré dans ce besoin de m’affirmer socialement, cette frénésie de la réussite matérielle qui s’est emparée de la société. Mes ambitions personnelles sont peut-être toutes petites, mais je me plais comme ça.

-La chanson engagée a-t-elle encore un sens pour vous aujourd’hui ?

Je peux dire que l’engagement c’est aujourd’hui, plus que par le passé, qu’il prend tout son sens. La Kabylie est passée par des périodes de bouleversements rapides et violents. A chaque fois nous avons essayé de trouver des réponses, comment sauvegarder son identité et son mode de vie. Avant, on pensait que notre combat c’était pour la terre, la montagne, la langue ou la culture. Chaque génération s’est engagée dans un combat pour des idées et des influences qui pouvaient être le nationalisme, la révolution socialiste, la religion ou autre chose, mais maintenant, avec le temps, ce combat s’est délesté des idées conjoncturelles.

Aujourd’hui, il reste l’essentiel : nous luttons en tant que peuple avec un mode de vie, des valeurs, ses idées, ses contradictions et un sentiment d’appartenance très fort. C’est maintenant que nous commençons à entrevoir des voies d’épanouissement en tant que région ou en tant que peuple. Le combat pour l’identité n’est plus l’apanage d’une élite. Aujourd’hui, c’est plus facile de se battre. Cette dynamique des débats sur l’autonomie, la régionalisation ou autre chose qui traversent la société sont très inédites.La Kabylie reste un bastion pionnier du combat démocratique qui a une longueur d’avance sur les autres régions d’Afrique du Nord. Nous avons ébranlé une dictature dans les années 1980, bien avant que ne tombe le Mur de Berlin, bien avant le Printemps arabe.

-Une dernière question : comment évolue votre dernier album ?

Très bien. On m’appelle de partout pour me dire qu’il est épuisé même avec le piratage. J’ai essayé de mettre le maximum de moi dedans. De rester fidèle à mes thèmes de prédilection, avec ma façon de voir les choses, une forme d’analyse qui est la mienne. Ce sont mes petites visions avec un peu de rire, un peu d’amour, un peu de colère, une petite réflexion sur les amis qui plaît beaucoup. Voilà, on essaye de produire dans le désert culturel dans lequel nous vivons. Le public est apparemment content et c’est tant mieux.

El Watan  

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