Un roman pour un damné en tamazight

Le héros du roman est un damné pour sa mauvaise conduite. C’est un personnage atypique mais condamnable parce que maudit, c’est à dire rejeté par les proches et la société.

Un roman pour un damné en tamazightCelui que l’auteur a appelé Ouali n’est pas un cas isolé, il a existé parfois en grand nombre en tous lieux et partout. Amjah c’est quelqu’un qui se laisse aller à la débauche, à la vie facile, à l’oubli total des siens, à toutes les tentations malsaines, après avoir fondé un foyer dans son village natal ou en abandonnant des parents totalement démunis. Le meilleur exemple de roman algérien mettant en scène un Amjah authentique, c’est bien Amer Oukaci de «La terre et le sang» de M. Feraoun. Les parents de ce personnage principal avaient été réduits à vendre tous les biens les plus chers pour survivre. Comme dans Amjah de Abdellah Hamane, Amer Oukaci revient au village après une longue absence et accompagné d’une épouse française. Pour les parents, c’était trop tard. Et que d’histoires du même genre ! Partir pour gagner de quoi faire vivre les siens C’est le prétexte invoqué par tous ceux qui quittent parfois douloureusement leur village pour aller vers l’inconnu. En Kabylie d’antan, on mariait de force ces jeunes hommes lorsque ceux-ci voulaient s’émigrer pour les empêcher de se lier ailleurs à une autre femme, étrangère au pays. Et comme cela a été narré par les romanciers intéressés par le thème, beaucoup de pères de familles ont fondé d’autres foyers là où ils se sont exilés de force ou volontairement. C’est le cas d’une majorité d’émigrés maghrébins en Europe, particulièrement en France.

Ouali, Amjah éponyme du roman, a quitté son lieu de naissance en laissant derrière lui une femme sans ressource et des enfants. Il s’est d’abord installé à Annaba où du travail lui avait été offert avec la possibilité de venir voir plusieurs fois sa famille dans le mois. Les trois enfants étaient fous de joie lorsqu’ils voyaient revenir leur papa à la maison, surtout quand il revenait avec des cadeaux et quelque argent pour les faire vivre. Mais, un jour, tenté par le diable, il alla chercher la fortune à Oran, où on lui avait proposé un travail bien payé dans une société pétrolière. L’Algérien n’était pas encore indépendante. Et l’abondance d’argent l’avait mis sur la voie de la débauche. Tout l’argent qu’il gagnait était dépensé dans les orgies. Cela avait duré 15 ans. Ouali, ayant oublié sa progéniture, fonda un autre foyer dans une villa qu’il avait acquise à la faveur de l’aisance dans laquelle il baignait, malgré le gaspillage. Avec sa nouvelle épouse, il eut des enfants. Et au bout de quelques années, il s’embarqua pour la France, prétextant des raisons politiques. Il y mena la même vie dissolue, en compagnie de ses compatriotes du bled exilés. Puis, avant l’indépendance, Oran le voit revenir mais l’individu voyait se dessiner à l’horizon la fin de la vie facile. Il avait hypothéqué sa villa et sa deuxième famille devait en être délogée. Pour vivre, il s’empara par la ruse du magasin d’un jeune dont le père était en prison pour sa participation à la révolution.
A l’indépendance, le propriétaire du magasin recoure sa liberté et il eut tout le loisir de se débarrasser de l’intrus qui se retrouva dans les pires difficultés avec sa femme d’Oran qui l’avait traduit en justice pour abandon et vente de la villa, puis du bled qui avait été ignorée pendant 15 ans : elle avait travaillé la terre, dressé des métiers à tisser pour vivre. L’abandon était tel qu’elle se considérait comme une veuve. Et le voyant arriver, elle le traita de voyou, de bon à rien, d’épave. Le temps des remords Après les années de plaisirs immodérés viennent celles des remords. Mais partout, on montrait Ouli du doigt comme un maudit à fuir. Sa femme du bled, sa première femme avait lutté pour la survie en travaillant la terre et la laine comme l’avaient fait toutes les femmes habiles de son village et qui lui avaient transmis leur savoir et leur savoir faire pour l’aider à rester autonome financièrement.
Les vingt dernières pages ont été consacrées à beaucoup de citations, maximes, pensées, adages à caractère moral. Ainsi, on dit communément que l’éducation dépend de la femme, c’est à dire de la mère, si celle-ci a le soutien du mari ; elle est respectée, si elle est seule elle est méprisée, infériorisée, elle a le statut d’une tajalt, ou veuve. Mais Ouali avait une femme merveilleuse : elle a mérité pleinement la qualité de gardienne des lieux sacrés, en l’absence du père, elle a apporté à ses enfants toute la chaleur parentale dont ils avaient besoin pour s’épanouir, c’est à dire l’affection. Elle honore la citation ancestrale qi dit : «mieux vaut une épouse protectrice qu’une paire de bœufs». Ouali demande pardon à tout le monde, y compris à Ydir dont il a voulu usurper le magasin en prétextant une dette qu’il avait inventée. Un style dense et un vocabulaire recherché Ce sont là des conditions qui ont permis à l’auteur d’employer un ton assez corrosif qui obligent tous les Ouali à comprendre qu’ils ne pourront être que des hommes rejetés en vertu des convenances sociales appliquées à la lettre dans cette société d’appartenance où les traditions restent encore de rigueur. Damnés, débauchés, voleurs, menteurs, voyous sont des dévoyés condamnés à vie à être montrés du doigt. Leurs délits sont gravés dans la mémoire collective. Que de fois avons-nous entendu dire qu’un tel est le petit fils ou l’arrière petit fils d’un ancien truand ou de quelqu’un qui a tué ou volé.

Cependant, «l’Amjah» de Abdellah Hemane présente un écueil de taille que l’on peut considérer comme une qualité maîtresse de style, c’est le vocabulaire correspondant à celui des lexicologues. L’auteur lui-même s’est senti obligé de donner des synonymes entre parenthèses. L’écriture est parfaite mais on a du m al à suivre tant il faut replacer un mot nouveau dans son contexte. Ce que nous disons n’est nullement une leçon, mais une critique constructive par laquelle nous émettons le v?u de voir un roman écrit en langue que tout le monde peut comprendre comme les poèmes de Si Mohand ou la biographie de Chikh Mohand. «Amjah», Ungal, Ed Anep, Abdellah Hamane,82 pages, 2013

La Nouvelle République

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