RACHID TIGHILT, ARTISTE

«Je participe à la sauvegarde de ma langue maternelle»

«Je participe à la sauvegarde de ma langue maternelle»Cet artiste de talent qui sait manier le pinceau et le mot. Depuis quelques années, il s’est distingué par des adaptations de films et de dessins animés qui ont émerveillé plus d’un. Après «Dda Spillu», «Icawraren», il a adapté en kabyle le célèbre film d’animation Shrek. Le succès de Shrek 1 l’a poussé à adapter la seconde partie qui vient juste d’être commercialisée. Dans cet entretien, il dévoile son secret, celui de réussir ces adaptations.

Liberté : Vous venez d’éditer la deuxième adaptation du célèbre dessin animé Shrek. Quels sont les échos chez le public ?

    Rachid Tighilt : Disons que les échos sont très positifs pour l’instant. Je parle du feedback qui nous parvient (à moi ou aux participants ayant contribué au doublage de ce film chez Nova « Sound Studio » du producteur et ami Hacene Ait Iften) via les réseaux sociaux (Internet) ou par la voie classique du « bouche à oreille ». Ceci dit, en l’absence de véritables outils d’évaluation crédible, nous n’avons aucun moyen de sondage digne de ce nom afin de vérifier l’impact réel d’un tel travail. Même notre éditeur « Galaxie Pro Edition » et ses distributeurs ne sauront vous dire le nombre exact d’unités (DVD) parvenues au public à cause du marché informel, et encore moins, mesurer le degré de satisfaction du public. (Permettez-moi une petite précision au passage: Ce film «Shrek», comme « Dda Spillu » ou « Icawraren », n’est pas un dessin animée destiné aux enfants seulement mais « un film d’animation » conçu pour le grand public).

Vous avez mis beaucoup de temps pour finaliser cette seconde partie, peut-on connaître les raisons ?

    Les raisons sont nombreuses et certaines ne sont pas réjouissantes pour les divulguer publiquement. J’en suis navré. Néanmoins, cet ajournement m’a permis, entre autres activités, de monter en les contant quelques contes des frères Grimm que mon ami, le prolifique poète et écrivain kabyle, Essaid Ait Mâammar avait adaptés dans la langue de Mammeri en les traduisant directement de l’allemand. J’ai pu aussi écrire quelques poèmes et un recueil de nouvelles que je projette de publier bientôt.

Vous vous êtes spécialisé depuis quelque temps dans les adaptations en kabyles de films, pour quel objectif vous le faites ?

    «Daborement» comme dirait Cnunnu, j’éprouve beaucoup de plaisir à le faire. Et puis, comme dit un proverbe de chez nous: « Yal wa ad inadi ?ef wayla-s, akka i d taqbaylit ». 2- En tant qu’artiste, je me dois de justifier un tant soit peu ce statut qui me responsabilise quelque part vis-à-vis de mes semblables en contribuant d’une certaine manière à l’épanouissement ou à la sauvegarde de notre patrimoine culturel en essayant d’apporter un plus à ma langue à l’ère d’une mondialisation (qui tend à phagocyter les cultures minoritaires, telle que la nôtre), où le dominé n’a de place que sur la liste des consommateurs abonnés aux produits que le dominant impose à l’humanité. Et puis notre langue mérite bien sa place parmi les autres au même titre que ses enfants et ses filles qui prouvent qu’ils n’ont rien à envier aux autres dès lors qu’on leur offre la chance d’exprimer leurs potentialités dès qu’ils s’exilent aux quatre coins du monde. 3- Comme je l’ai déjà exprimé (en août 2011), il est navrant de constater qu’à l’ère où l’on évoque à tout bout de champ les « droits de l’hommes et ceux de l’enfance », que des peuples puissent accéder aux productions cinématographiques universelles et en tirer profit dans leurs langues grâce aux doublages, alors que nous et surtout nos enfants (Berbérophones) en sommes terriblement frustrés? Même Chaplin et Disney auraient dit : « Non ! C’est plus qu’anormal, c’est injuste! 4- Chacun ouvre droit à une identité ; et celle-ci est indissociable de la langue. Même les animaux se distinguent les uns des autres par leurs langages propres. J’essaie donc de participer modestement à la sauvegarde et à l’embellissement de ma langue maternelle pour qu’on l’adopte avec fierté et se la réapproprier davantage pour qu’elle puisse survivre encore longtemps. Oui pour la mondialisation mais avec nos spécificités culturelles et nos valeurs historiques.

Vous êtes aussi sur un autre projet, qui est l’adaptation de la Guerre de Troy. Un film très célèbre. De quelle manière procédez-vous pour, d’abord, choisir un film ou un dessin animé pour l’adapter, et ensuite, comment vous faites pour sa réalisation ?

    Merci pour cette question à double tranchant et qui mérite le développement de certains points. « A vaincre sans péril, c’est triompher sans gloire.» Comme dit l’adage. Ma tentation de doubler Troy, est née depuis que j’ai vu ce chef d’œuvre juste après sa sortie en 2004. J’aurai aimé voir, à sa place, un film de cette facture retraçant notre histoire et voir Jugurtha à la place d’Achille… Bref ! Sans prétention, aucune, j’adore relever quelques défis ne serait-ce qu’à travers cette opportunité du doublage: - Prouver que « taqbaylit tezmer ». Que notre langue est aussi capable d’accéder à la culture universelle et aux civilisations anciennes telles que celle de la Grèce antique. - Montrer qu’on a les capacités requises pour doubler un tel film de légende en respectant les règles du doublage comme cela se fait sous d’autres cieux tout en sachant que ce n’est pas chose aisée. Quant au choix des films à doubler, je tiens compte de quelques critères objectifs, à savoir : 1- « Le critère de pertinence », en me demandant : « Est-ce que tel ou tel film apportera un plus au public tout en contribuant à l’épanouissement de notre culture, à l’enrichissement de ma langue maternelle, à l’éducation de nos enfants?... » 2- « Le critère de cohérence » en me posant la question: Est-ce qu’il convient au système de référence de notre public et de ses attentes ? 3- « Le critère de faisabilité » : Est-ce que les objectifs recherchés à travers un tel doublage sont concrètement réalisables avec nos ressources matérielles et immatérielles disponibles et mobilisables? … Une fois toutes ces questions réglées, le film choisi, j’aborde la phase cruciale de « la traduction/adaptation » qui passe par plusieurs étapes: - « La détection » du fichier audio vidéo pour repérer notamment les silences ainsi que tous les éléments audibles et leurs caractéristiques. - « L’adaptation » qui consiste, après la traduction de la version originale du film, à naviguer en puisant dans la langue cible (dans notre cas, le tamazight) les mots ou expressions de mots à substituer aux dialogues de la langue source (l’anglais). - « L’évaluation » Une fois toutes les répliques écrites, on procède (en présence d’autres partenaires) à la vérification de la version finale (du texte) pour rectifier les éventuelles maladresses qu’elles soient d’ordre technique (telle que la synchronisation) ou de langage sous ses différents aspects. Précisons que la seconde phase, celle relative à l’adaptation, requière un minimum de savoir faire puisqu’elle entraîne indéniablement toute une gymnastique cérébrale et langagière pour trouver les bonnes répliques de substitution en tenant compte à la fois de : * la « synchronisation phonétique » (lip-sync) c'est-à-dire donner au spectateur l’illusion que les personnages parlent en kabyle en opérant des choix de phonèmes en mode synchrone, c'est-à-dire trouver les mots ou unités de langage qui doivent concorder avec le mouvement variable des lèvres (faire correspondre certains sons comme les consonnes bilabiales, les affriquées, les apico-labiales, les voyelles fermées, ouverte ou arrondies etc…). Le gros de la difficulté pour réussir un bon doublage réside à ce niveau là.

Liberté  

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