LE POÈTE ET CHERCHEUR, ABDALLAH KHELFA, À «LIBERTÉ»

«Faire valoir son identité ne signifie pas être contre les autres»

LE POÈTE ET CHERCHEUR, ABDALLAH KHELFA, À «LIBERTÉ»
«Faire valoir son identité ne signifie pas être contre les autres»Modeste, disponible, accessible, ce fils de Taghit (daïra de Tkout) est un Auressien type –sans la caricature mais par le cœur–. Partisan du silence et de l’efficacité, de la force de la proposition, l’auteur de «Moumna» évoque son recueil de poèmes et ses projets, ainsi que son parcours dans le monde des mots.

Liberté : Vous êtes connu dans votre village, mais vraiment ailleurs, alors pourriez-vous nous en dire davantage sur vous ?

    Abdallah Khelfa : La ville est dévoreuse mon ami ! Cela fait longtemps que j’ai quitté Taghit, mon village, peut-être que j’en garde le lien en portant une tenue –Takachabith– synonyme de montagne, mais je ne connais pas un autre habit plus efficace contre le froid. Je suis originaire de Taghit (daïra de Tkout), et je suis né quelques jours après le déclenchement de la guerre de libération. Il y a du maquisard en moi. La zone rurale dans les Aurès vous dispose ou prédispose à l’histoire, à l’art, à l’archéologie, et d’une manière générale à la mémoire, et je crois que c’est ce legs que je porte en moi, et que je dois d’une manière ou d’une autre dire, écrire, dessiner, rechercher… Je crois que je suis dans cette quête.

Beaucoup comme vous ont vécu le déchirement, c'est-à-dire être arraché à son village ou douar natale, pour élire domicile dans une ville, sans repères, dévoreuse comme vous dites, Batna en l’occurrence.

    C’est un peu vrai. Nous sommes arrivés à Batna en 1957,  trois ans après le déclenchement de la guerre de libération, et dans mon village natal (Taghit), il n’y avait que les bruits des bottes et l’odeur de la poudre, les hauts faits des Hommes libres qui ont donné leurs vies. La bravoure, qui n’était ni en bande dessinée ni en pellicule, vous marque à vie. Batna était une garnison militaire mais vivait la quiétude par rapport à ce qui se passait dans l’arrière pays. Mais c’est vrai, loin de nos repères, nous avons plongé dans l’inconnu. Ni la langue, ni le mode de vie, ni le paysage, n’étaient les mêmes. Il fallait s’adapter en restant soi. Scolarité difficiles, contacts difficiles…et je n’étais le seul, beaucoup étaient dans mon cas ; des enfants venaient des zones les plus recluses et ne parlaient pas un seul mot en dialecte Algérien, et encore moins l’arabe classique ! Pourtant, pour la majorité, nous avons fait d’énormes efforts.

Puis vint la période de l’université. Vous avez fait celle de Constantine, et d’ailleurs, beaucoup de chaoui de votre génération en disent du bien. Pourquoi ?

    C’est vrai. Lors de mes études à l’université de Constantine –il n’y avait qu’une seule faculté pour tout l’Est Algérien– j’ai pu rencontrer des chaouiphone du grand Aurès (Tébessa, Souk Ahras, Oum El Bouaghi, Ain El Beida, etc.), et sans les études supérieurs, je n’aurais certainement pas eu cette aubaine. Je commençais à entendre d’autres parlé (chaoui) que celui de mon village et j’étais agréablement surpris. Je pense que ma quête des mots a vu le jour à cette époque-là. J’ai cessé de dire que c’est différents, mais je pensais en terme de synonyme : Comment on dit ceci ou cela dans telle ou telle région ; il y avait certes des différences mais aussi des similitudes.  On pouvait même comparer avec le kabyle des étudiants de Bejaia et de sa région, qui étaient aussi présents à l’université de Constantine. À l’époque, de jeunes artistes (groupes) de Constantine nous ont contacté pour leur fournir des textes en chaoui, nous étions étonné, maintenant on se rend compte, qu’en définitif, c’est quoi Cirta ? C’est la capitale de Jugurtha. Pour la petite histoire, on me surnommait sa majesté le roi berbère, mon nez rappelant étrangement celui de Jugurtha.
    
Les premiers poèmes c’était à cette époque-là ?

    Oui exactement. Et je peux les réciter de mémoire maintenant, comme «Touth» (oublie-le), «Achehal» (amour) ou encore «Yellis noumazigh» (fille d’Amazigh). Si presque toujours je me réfère à mon identité, à mon histoire, je ne suis aucunement un coincé. D’ailleurs, ce n’est aucunement un acte de militantisme, mais pour apporter et contribuer à la culture universelle, comme le faisait un de nos ancêtres, Apulée de Madaure, et ce, pour un retour à soi, pas de repli sur soi. Faire valoir son identité ne signifie pas être contre les autres, mais apporter, contribuer et si possible partager. C’est dans cet esprit, cette perspective et approche, que je voulais et que je veux toujours apporter ma modeste contribution.

Puis vient une longue période de silence.

    Hélas oui. La vie ne m’a pas fait de cadeau, sans rentrer dans les détails. Cependant, il faut savoir que écrire en chaoui, c’est concevoir, réfléchir, voire rêver dans cette langue, et ce n’est pas facile, pour la simple raison qu’il n’y a pas de modèles ou il n’y en a plus. Il est impératif de réinventer ce génie ou du moins le retrouver. Beaucoup parle d’Aissa El Jarmouni, hormis une chanson et quelques passages en chaoui, le troubadour Auressien ne chantait pas en langue chaoui –berbérophone je veux dire. J’écris  sans traduire, sans interpréter, directement de ma langue maternelle, et c’est important pour dire les nuances, les sentiments, l’amour, le courage, la faiblesse, etc. J’écris aussi pour protéger ma langue, car plus on l’utilise, mieux on la protège, et cela, n’importe quel linguiste vous le dira.

Parlez-nous de votre recueil de poèmes «Moumna» ?

    «Moumna» c’est l’Algérie. Une femme qui du matin au soir prie Dieu, or dans son entourage les gens et ses proches savent que Moumna ne sait pas lire, ne connait pas le Coran, alors comment peut-elle prier. Sa réponse ne se fait pas attendre : Moumna connait Dieu et Dieu connait Moumna… seule la sincérité compte, souvent les petites gens, aussi naïfs que sincères, et pas du tout calculateurs, finissent par triompher. Ils ne tombent pas dans les pièges qu’ils ont creusé eux-mêmes comme certains ! L’Algérie qui doit retrouver ses repères, son histoire, ses enfants. En découvrant Moumna, beaucoup de lecteurs se sont dit : enfin, un recueil du cœur et j’aime bien.

Et demain ?

    Je suis sur un livre de lexique de plus de douze milles mots (chaoui, arabe, français), j’attends aussi l’autorisation pour la traduction du célèbre roman «le Pain nu» de l’écrivain marocain Mohamed Choukri. J’ai bien sûr d’autres projets en tête, et j’espère que Dieu me donnera la santé pour les concrétiser. Le reste, je m’en occupe…
    
Liberté

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