JOSÉ LENZINI, AUTEUR DE «MOULOUD FERAOUN, UN ÉCRIVAIN ENGAGÉ»

«C’est un homme qui a choisi la douloureuse voie de la liberté et de ses contradictions»

JOSÉ LENZINI, AUTEUR DE «MOULOUD FERAOUN, UN ÉCRIVAIN ENGAGÉ»L’auteur, qui animera aujourd’hui à 17h à l’Institut français d’Alger –aux côtés d’Ali Feraoun– une table ronde, revient, dans cet entretien, sur la biographique qu’il a consacré à l’auteur de «le Fils du pauvre», paru aux éditions Actes Sud. 

Liberté : Qu’est ce qui vous a intéressé chez Mouloud Feraoun, pour entreprendre la rédaction d’une biographie ? Est-ce son ambivalence ?

    José Lenzini : Mon intérêt pour Feraoun vient, à la base, de celui que je porte à Albert Camus. Je travaille depuis plus de 20 ans sur ce dernier auteur auquel j’ai déjà consacré 5 ouvrages et je souhaitais aller plus avant en étudiant ses relations avec les écrivains algériens de son époque. Mouloud Feraoun s’est imposé naturellement comme celui avec lequel les rapports avaient sans doute été proches et cependant divergeants. Cela étant, je ne parlerai pas d’ambivalence à propos de Feraoun mais de tiraillements, d’humanisme profond et hostile à la violence et en recherche de paix et d’harmonie… Autant de vertus également chères à Camus. Mais Feraoun avait choisi son camp : celui de la dignité et de l’indépendance.

Vous faîtes de l’auteur du «Fils du pauvre» un personnage presque romanesque. Pourquoi avoir adopté cette méthode, en vous appuyant notamment sur son œuvre qui se confond avec sa vie ?

    Je n’ai pas cette impression. Et ça n’était pas ma volonté. C’est Feraoun lui-même qui le présente comme un roman alors qu’il reconnaîtra lui-même que ce livre est largement autobiographique.

Vous présentez Mouloud Feraoun comme un «homme de doute», un homme profondément révolté, discret, introverti, mais on découvre aussi une personne qui ne se sentait pas toujours légitime…

    La légitimité ou non légitimité d’un auteur est, en règle générale, la perception qu’en a le lecteur. Elle peut même, dans certains cas, faire l’objet d’interprétations subjectives et/ou discutables d’un groupe. Si vous parlez de légitimité politique, les textes de Feraoun attestent de sa cohérence. Il faut lire son œuvre. Toute son œuvre. Y compris le Journal dans lequel il est clair même si certains événements, certains comportements le font s’interroger sur un avenir plus ou moins éloigné. En règle générale, la légitimité d’un auteur se fait sur sa tombe. Feraoun aura été clair et souvent clairvoyant sans jamais déroger avec la vérité.

Vous citez beaucoup Albert Camus. On a le sentiment que vous trouvez des liens et des ressemblances entre les deux auteurs…

    Comme je le disais plus haut, il y a des points de ressemblances et de convergence entre les deux auteurs. Leur enfance dans la pauvreté, leur essor par l’école et le savoir, leurs aspirations humanistes créent des ressemblances. Mais Feraoun est un kabyle de la montagne qui a connu des humiliations que l’homme des rivages qu’était Camus n’a pas connues. Ils n’avaient pas la même approche de la misère et de la pauvreté qui ont-elles-mes leurs degrés, leurs intensité. Feraoun le reprochera un peu au jeune Camus journaliste qui écrit, en 1939, une série d’article sur la misère de la Kabylie dans laquelle Feraoun ne retrouve pas les racines politiques du mal, l’âme kabyle, la force de la karouba, etc. En fait, il le trouve un peu en retrait faute d’une connaissance de son peuple. C’est ce qui poussera Feraoun à prendre sa plume pour témoigner lui-même de la Kabylie et des Kabyles. Il y avait été encouragé dès 1933 par Emmanuel Roblès alors que tous deux avaient sympathisé à l’École normale d’instituteurs de la Bouzaréah.

Son œuvre a été mal lue ou mal interprétée, pensez-vous que c’est son attachement à la langue française (et donc pour la culture) et à son inscription dans une sorte d’entre-deux (sa culture d’origine, orale, et la culture française, celle des Lumières) qui a fait qu’on lui colle plusieurs fausses étiquettes?

    Il n’est pas le seul dans ce cas. D’autres grands auteurs de son temps ou plus contemporains ont écrit dans cette langue apprise à l’école française. Que ce soit Mammeri, Dib ou Kateb qui résumait très bien ce qui pourrait apparaître comme une ambigüité et qui, selon lui, devait être considéré comme «un tribut de guerre». Quant aux étiquettes accolées à l’œuvre de Feraoun elles sont multiples et réductrices si on les considère, si on les approche indépendamment l’un de l’autre. Après sa mort, Driss Chraïbi lui a rendu un très bel hommage dans lequel il dit : «Mouloud Feraoun a été de très loin le meilleur écrivain d’entre nous. Il ne faisait pas de littérature, il faisait de la réalité avec un style dépouillé, simple comme lui, avec une foi ardente capable de décaper les cœurs rouillés.»

Vous vous attardez sur l’enfance de l’écrivain. On s’aperçoit que c’est à ce moment-là que se dessinent les traits de l’homme qu’il deviendra…

    Comme dit un poète : «on ne guérit jamais de son enfance». C’est le cas pour Feraoun comme pour beaucoup d’autres. Surtout quand on est marqué par cette glue qui vous colle au cœur et à la mémoire… la pauvreté.

Vous qualifiez Mouloud Feraoun de «libertaire laïc», pourquoi ?

    Car je pense qu’il a des difficultés à s’inscrire dans toutes sortes de dogmes… C’est un homme qui a choisi la douloureuse voie de la liberté et de ses contradictions.


Liberté  

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