Ali Chibani. Ecrivain et journaliste

«Tahar Djaout dérangeait tout comme Mahfoud Lemdjad dans Les Vigiles»

«Tahar Djaout dérangeait tout comme Mahfoud Lemdjad dans Les Vigiles»Percutante, spirituelle, dense, poétique… L’écriture de Tahar Djaout est assimilée à celle de Lounis Aït Menguellet à travers l’analyse de Ali Chibani. El Watan Week-end sonde les analogies de deux styles violentés.

-Tahar Djaout et Lounis Aït Menguellet ont évoqué la violence. Quels sont les moyens utilisés par les deux créateurs pour la conjurer?

A vrai dire, aucun créateur algérien qui assume notre histoire ne peut éviter de parler de la violence, à moins que ce soit ces «poètes officiels» que Djaout dénonce dans ses premiers poèmes. Notre pays n’a jamais été épargné et aujourd’hui encore, il est brisé par différentes formes de violence : politique, religieuse, sociale… Aït Menguellet et Djaout ont toujours été en parfait accord avec les préoccupations et les angoisses de leur peuple. Il est donc normal qu’ils évoquent le phénomène de la violence, pour ne pas dire des violences.

Parler de conjuration de la violence est assez audacieux, même si, à certains égards, cela reste vrai. Les deux poètes ont surtout effectué un travail de symbolisation en mesure de permettre au lecteur-auditeur de gérer cette violence et les traumatismes qui s’en suivent. Cela se fait par la conception d’autres lieux imaginaires où la paix peut être envisagée. Ces lieux (l’enfance, l’exil, le temps de l’immortalité) sont abordés après l’éclatement de l’espace-temps du réel. Mais la réalité finit toujours par rattraper le poète qui doit ainsi perpétuer sa quête de l’ailleurs. Incontestablement, le désir d’oubli, si proéminent dans les œuvres marquées par la violence, achoppe sur l’enseignement mémoriel qui finit par fermer la continuité temporelle sur elle-même pour la rejeter dans un passé perpétuel et feindre consciemment un nouvel avenir : «Si vous leur [aux générations futures] dites/ Ce qui les attend/ Ajoutez-y “peut-être”/ Du moins ils rêveront», chante Aït Menguellet.

Néanmoins, il y a chez le chanteur et l’écrivain une réelle volonté d’analyser l’évolution de l’histoire algérienne et ce travail d’analyse ne se contente pas de découvrir les traumatismes résultant des différentes formes de violence que le sujet social subit, mais aussi de démêler l’écheveau de l’histoire et reconnaître les multiples perversions qui conduisent un pays à des types de chaos, où le sens s’effondre et où la folie règne. Il existe ainsi chez Tahar Djaout et Lounis Aït Menguellet une pratique de constitution du sens portée par des figures, comme l’oncle Rabah dans Les Chercheurs d’os ou le vieux sage dans «Yenna-d umaghar».

-Vous interrogez les œuvres de Djaout et Aït Menguellet à travers le thème du «Retour du même». Comment s’est fait le lien entre eux ?

Ce lien, je ne l’ai pas créé, il existe dans les œuvres et c’est pour que cela soit visible d’entrée que j’ai choisi comme épigraphes cette phrase de Djaout : «Chaque fois que je pensais à ces morts, je voyais les bœufs attachés deux par deux et tournant inlassablement dans l’aire surchauffée de l’été.»(Les Chercheurs d’os) et ces vers d’Aït Menguellet : «Nous retournons où nous sommes partis / Nous tournons en rond / Nous nous répétons qu’il n’est pas encore tard / Un jour nous arriverons / La page refuse de se tourner / Mais c’est la vérité»(Tiregwa).

Mon travail sur les œuvres de Tahar Djaout et de Lounis Aït Menguellet est passé par trois étapes. La première a consisté en une comparaison générale des textes pour dégager des points de convergence ou de divergence entre le travail poétique des deux hommes. En effet, le rôle d’un comparatiste est aussi de comparer des «auteurs que tout semble séparer». Il m’est apparu alors que le thème du «Retour de la violence dans l’histoire» ou du «Retour du même» était récurrent chez les deux auteurs. Ce thème ayant été dégagé, il a fallu en étudier la présence dans les textes dont la forme est le plus souvent circulaire et dont l’expression est prise au piège des figures de la répétition. L’objectif des deux poètes est de rendre perceptible ce phénomène du «retour du même» et surtout de provoquer des ouvertures – promesses d’autres formes de possible – dans l’espace-temps clos de l’histoire algérienne et c’est de cet espace-temps que les deux poètes s’inspirent. Enfin, il n’y avait plus qu’à dégager les stratégies poétiques mises en place par les deux poètes, qu’elles soient redondantes ou propres à chacun d’eux.

-Vous affirmez que les deux poètes évoquent, souvent indirectement, le «plaisir de mourir». Ils le font, vous dites, à travers l’ascèse… Comment la pensée mystique soufie a-t-elle marqué ces deux auteurs ?

La mort dans ce cas-là ne doit pas être confondue avec d’autres types de mort réelle, qui signifie une rupture tragique et définitive de l’être et sa fin. Dans le cas de ces deux poètes, il s’agit du plaisir de retourner dans le ventre maternel pour connaître une mise au monde voulue et non traumatisante.La mystique soufie est un élément constitutif de l’identité kabyle. C’est peut-être ce qui lui convient le mieux, puisque le soufisme s’inscrit dans la dissidence, le refus du «fondamentalisme» dans le sens arkounien du terme et l’amour de la liberté. N’est-ce pas là le magnifique esprit de Jugurtha !

Aït Menguellet s’inspire beaucoup du soufi cheikh Mohand, et Tahar Djaout prône expressément la quête de «l’utopie de la pureté» qu’il compte atteindre grâce à une écriture ascétique. Cette écriture, et on peut dire la même chose à propos du chant d’Aït Menguellet, répond à la psychologie des mystiques soufis pour qui la connaissance du monde, de Dieu et de la Réalité, passe nécessairement par la connaissance de soi. De même, la recherche de la pureté chez Djaout est aussi la recherche de soi, à travers celle du nom «Tahar – le Pur». Cela explique la partie autobiographique des œuvres de nos poètes.

Dans Abrid n Temzi, Aït Menguellet caresse «le temps à rebrousse-poil» – l’expression est de Djaout – pour revenir au lieu de sa naissance tout comme le personnage narrateur dans L’Invention du désert revient, parallèlement à Ibn Toumert qui retourne à Marrakech pour y mourir, à son lieu de naissance pour se promettre la possibilité d’une nouvelle naissance. Ainsi «lieu de vie» et «lieu de mort» se confondent et inscrivent la vie dans la temporalité poétique de l’immortalité. C’est dans ce lieu que l’individu rencontre sa propre vérité et l’effort qui y mène est purifiant et conforme à ce que les soufis appellent «l’alchimie de l’âme» à travers laquelle ils trouvent l’apaisement.

En d’autres termes, pour résister aux violences historiques, les deux poètes renoncent aux traumatismes, égoïsmes, haines, envies qui peuvent être hérités desdites violences. Ils déchirent la peau de Nessus qu’est la personna pour atteindre leur individualité, rétablissant ainsi un équilibre sain entre l’exercice de la volonté collective sur l’individu et l’exercice de la volonté de celui-ci sur sa société. Une fois ces héritages tombés, il devient à la portée du poète de voir la vérité, non plus avec les organes oculaires, mais avec ce que les soufis nomment «l’œil du cœur». Aït Menguellet chante : «Qui a le cœur aveugle/ Voit avec ses yeux/ Le véritable regard, il l’ignore.» Djaout entend faire crier «les cœurs rongés par la cécité». C’est donc toute une psychologie dont l’objectif est, nous dit Djaout, «d’essorer» le monde pour en toucher l’immanence, le noyau qui est source et destination de tous nos actes. Il faut, pour l’un et l’autre, percer le voile des apparences trompeuses pour toucher le noyau de l’être.

-Les auteurs maghrébins et algériens en particulier ont souvent souffert de la violence institutionnelle, sociale, etc. Djaout en a fait lui-même les frais puisqu’il a été assassiné en 1993. Est-il encore possible de créer dans une société qui refuse tout à ses créateurs ?

En répondant à cette question, je ne veux pas m’ériger en juge et défenseur unique d’une cause qui devrait revenir à tous. Mais je vous donnerai mon avis, car vous soulevez là un sujet qui est cause de souffrance pour de nombreux écrivains algériens. Tahar Djaout (Le Dernier été de la raison) et Aït Menguellet (Labass) montrent que les discours institutionnels sont des discours clos et figés qui refusent d’être remis en question. A chaque fois qu’une autre forme de discours vient les ouvrir et les mettre face à leurs contradictions et à leur systématisme, on assiste à des réactions de violence de la part des «institutions».

Dans son entretien avec Djaout, Mammeri rappelle que «Goebbels, quand il entendait parler de culture, sortait son revolver…».Les Etats ou les organisations autoritaires ont toujours haï les analystes, car ils exhibent le système qui porte leurs projets de domination et par-là le fragilisent. En cela, Tahar Djaout dérangeait tout comme Mahfoud Lemdjad dans Les Vigiles. Mais la violence que subissent les artistes et les intellectuels engagés – il faut le préciser – a aujourd’hui changé de visage.

-C’est-à-dire ?

Les auteurs de ce que vous appelez «violences institutionnelles» ont compris qu’interdire des ouvrages, arrêter ou assassiner des intellectuels ne faisaient que rendre leur message plus audible et susciter l’intérêt et la curiosité des peuples. De nos jours, la censure est plus «silencieuse» et, hélas !, plus efficace. Elle s’exerce déjà par la réduction du nombre de lecteurs potentiels dès leur plus jeune âge. Pour cela, les autorités attaquent l’école, où l’on ne donne pas le goût de lire ou d’écouter de la littérature et en limitant la transmission des apprentissages linguistiques.

Nombreux ont été les spécialistes à avoir tiré la sonnette d’alarme sur le recul de la maîtrise des langues par les Algériens : on ne sait lire tamazight que rarement, on maîtrise de moins en moins l’arabe littéraire et la pratique du français est de plus en plus limitée. Il est donc inenvisageable de trouver des lecteurs-auditeurs assidus et actifs dans une société sans langues. Et quand le public existe, les dérives capitalistes qui aujourd’hui rattrapent l’Afrique amènent les éditeurs et les libraires à surtout chercher à s’enrichir.

Toujours, dans cette logique, les grandes maisons d’édition cherchent à se rapprocher des pouvoirs institutionnels pour décrocher des marchés juteux. Ils refusent donc de publier des ouvrages qui pourraient déplaire en haut-lieu. Il y a également, en Algérie, une tendance à se contenter du minimum, à croire que les jolis paravents réfléchissent la richesse d’un lieu caché. A ce titre, mon essai sur Tahar Djaout et Lounis Aït Menguellet a été refusé par des éditeurs algériens parce qu’ils ont jugé le «niveau trop élevé» et, par conséquent, l’ouvrage illisible pour nos compatriotes.

Cela est généralement regrettable, car l’heureuse renaissance de l’édition qui devait participer à l’épanouissement des cultures finira par atteindre des objectifs contraires à ceux naturellement et initialement escomptés. Comment dès lors assurer la continuité de la construction d’une histoire littéraire algérienne à la hauteur des aspirations des fondateurs, à l’image de Jean El Mouhoub Amrouche ? A tout cela, il faut ajouter les conflits financiers récurrents entre éditeurs et distributeurs. Ceux-ci ne réglant pas toujours leurs factures contraignent ceux-là à repousser, voire à annuler les nouvelles publications. A mon sens, l’Algérie arrive à une étape de son histoire où les institutions n’ont plus besoin d’intervenir pour censurer puisque la société a intégré l’idée que l’autocensure apporte richesse et apaisement.

Quant aux écrivains ayant un minimum d’exigence intellectuelle ou un tant soit peu engagés, ils sont encore dépendants des éditeurs étrangers, notamment français, dont ils attendent qu’ils acceptent de faire connaître leur travail. Et quand cela se réalise enfin, l’auteur algérien est face aux irréductibles préjugés coloniaux encore assimilés par notre peuple.

-Que faut-il pour qu’un écrivain algérien soit reconnu et lu par les Algériens ?

Il lui faut d’abord être reconnu à Paris, sinon son travail est frappé de suspicion et considéré, sans même avoir été lu, comme insuffisant. On se plaint des préjugés racistes qui font qu’un Mohamed ou un Mamadou ne trouve pas de travail en France, mais on oublie souvent que ces préjugés, à notre détriment, nous les avons faits nôtres. Ce sont là autant de raisons qui amènent un écrivain soit à compter sur son entourage pour acheter «par solidarité» son livre et ainsi donner une raison à l’éditeur étranger de le publier de nouveau, soit à abandonner l’exercice.

Cela dit, l’histoire prouve que la culture développe ses propres mécanismes de défense et de survie. Quand on croit la tuer ici, elle renaît plus revigorée dans des lieux inattendus. Pour cela, je suis certain que le jour où nous nous lasserons de la médiocrité arrivera et nous aurons alors à redécouvrir tous ces noms dont on a été coupés (Kateb, Dib, Mammeri, Mimouni, Mokkedem…) et nous en découvrirons d’autres sans doute aussi éclairants que les précédents.

 

Bio express :

Ali Chibani a publié aux éditions L’Harmattan un essai fort remarqué intitulé Tahar Djaout et Lounis Aït Menguellet/Temps clos et ruptures. Ce jeune essayiste, docteur à la Sorbonne, est collaborateur de la revue Cultures Sud.


El Watan   

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