Karim Akouche : un écrivain au pays des érables


 ''Allah au pays des enfants perdus '' 
est le titre du dernier roman de Karim Akouche.''Allah au pays des enfants perdus'' est le dernier roman de Karim Akouche. Sa sortie n'a pas laissé les lecteurs indifférents. Depuis le lancement au mois d'octobre 2012, Karim multiplie les rencontres avec le public. On peut dire qu'il a réussi à gérer la promotion de son produit. Donc, suite à la lecture de son livre, nous lui avons soumis une série de questions.

Pourriez-vous vous présenter aux lecteurs de berberes.com ?

C'est difficile de parler de soi. À vrai dire, ce qui est important chez l'écrivain, ce n'est pas sa personne, mais ses écrits. Nietzsche a raison de dire que : « l'auteur doit céder la parole à son œuvre.» Toutefois, pour ne pas esquiver votre question, je vous réponds ainsi: je suis un jeune homme qui sonde le monde et les êtres et qui essaie de défendre par la poésie, le roman et le théâtre les causes justes.


Vous venez de publier un roman, dont le titre interpelle pas mal de monde, ''Allah au pays des enfants perdus'' Pourquoi avoir choisi ce titre ?

Le titre d'un livre ne s'explique pas, du moins par l'auteur. C'est comme si l'on demande au poète s'apprêtant à monter sur scène d'expliquer son texte. S'il s'embarque dans le jeu, il risque de tuer la magie de ses vers. Cependant étant sommé par des curieux d'expliquer Allah au pays des enfants perdus, je me suis aventuré à dire qu'il est religieusement incorrect, que le vocable « Allah » est mis à tous les repas, aussi bien délicieux qu'insipides, et il est utilisé non seulement pour faire une amabilité, mais aussi pour corrompre son prochain. À vrai dire, il est né d'une anecdote somme toute banale, mais révélatrice d'une grave maladie qui infecte les sociétés islamiques. J'allais prendre l'avion de Toulouse pour Alger, qui a fait plus de deux heures de retard à cause d'une panne électrique. La seule explication qu'un steward ait trouvée à me donner est : « Inch' Allah, on va partir. »  C'est risible. Je suis écœuré par ceux qui ont un sens aigu des miracles, comme dirait l'autre, ceux qui prennent les vessies pour des lanternes, la foi pour une vérité scientifique. Bref, Allah au pays des enfants perdus est en quelque sorte l'antithèse, ou la version désenchantée, d'Alice au pays des merveilles.   

Dans votre roman, vous avez situé l'histoire dans un village qui s'appelle Ath Wadhou. Existe-t-il ce nom ou l'aviez-vous inventé à dessein ?

C'est un village purement fictif. La traduction littérale en donne ceci : Les Enfants du Vent. N'étant pas spécialiste de l'onomastique berbère, je me contente de vous citer une expression kabyle qui décrit assez bien l'état d'esprit de l'être perdu, livré à lui-même : Yerkeb-it wadhu, à savoir celui qui n'est pas dans son assiette. Un lecteur averti m'a parlé d'un village kabyle qui porte un nom semblable : Tizi b Adhu, La Crête du Vent. Étrange : la fiction finit toujours par rattraper la réalité.  En Algérie, elle la détrône souvent.  


Vos personnages, sont-ils représentatifs du portrait de leur village ou de leur génération ?

J'ai écrit un roman réaliste où, comme peintre, j'ai croqué une galerie de portraits d'êtres ordinaires qui luttent contre les infortunes quotidiennes et le mal de vivre. Je considère Allah au pays des enfants perdus comme un roman-théâtre. Chez nous, le trottoir, la place du village, le marché et le café sont des planches de théâtre. Les personnages de mon roman étant méditerranéens, parlant avec des grands gestes et des éclats de voix, j'ai tout de suite pensé appliquer les contraintes du théâtre à l'écriture romanesque pour bien les cerner et les rendre crédibles. John Steinbeck avait déjà utilisé ce procédé dans Des souris et des hommes. Je crois avoir réussi à respecter seulement deux contraintes, l'unité de temps et d'action, pas celle de lieu. Les écrivains français contemporains, contrairement aux Américains, ont deux problèmes avec l'art romanesque. Ils oublient de raconter l'histoire et le narrateur, ou l'auteur, devient un intrus dans le roman, c'est-à-dire, il pense à la place des personnages. J'ai tout fait pour éviter ces ceux pièges. Même si dans Allah au pays des enfants perdus le ton des descriptions n'est pas souvent neutre, ces dernières en revanche ne donnent à voir au lecteur que l'aspect extérieur des choses et des personnages, sans jamais lui donner accès aux pensées intérieures.


 Vos personnages échangent beaucoup entre eux. Cependant, on pourrait être dérangé par leur langage cru. Pourquoi les faites- vous parler ainsi ?

Ce roman tranche avec le roman folkloriste du romantisme réactionnaire. Comme Rabelais, Boccace, Miller ou Milan Kundera, je suis hostile à toute vérité révélée, à tout sérieux unilatéral et à toute pensée figée. Pour exorciser le malheur, les personnages utilisent des rabelaiseries, des phrases truculentes, que je qualifierai de « vulgarités attendrissantes ». Dans l'Étranger de Camus, contrairement à ce que les gens pensent, Meursault ne tue pas l'Arabe à cause du soleil : il le tue par qu'il est absurde, et il est absurde parce qu'il est révolté contre la condition humaine, contre la vie qui lui échappe. Dans Allah au pays des enfants perdus,  mes personnages sont parfois truculents, parce qu'ils sont révoltés contre l'ordre établi, contre l'Algérie officielle, contre l'Absurdistan qui souille leur amour-propre. Au risque de froisser les « belles âmes », je pense comme Baudelaire : toute littérature dérive du péché.



Ce village est composé d'un millier d'habitants, mais on ne sent que la frustration des jeunes. Les autres ont-ils baissé les bras ?

Menacés, les villageois forment un front uni contre l'hydre à deux têtes, le képi et la chéchia. Et ce n'est qu'après avoir touché le fond qu'ils ont dû rendre les armes. Acculés par la bureaucratie et l'islamisme, la seule issue qui leur reste, c'est la fuite. L'immigration clandestine leur paraît alors comme une solution, ou plutôt comme un besoin impérieux, car elle n'est pas une panacée. Ahwawi, le chanteur, pourchassé par les barbus, n'a que deux choix : la valise ou le cercueil, être brave ou être poltron… L'équation est difficile et la pente de l'avenir est abrupte.


À travers vos personnages, certains pourraient penser  que vous tentez de justifier l'exil ?

''Je'' est un autre, comme disait Rimbaud. Le lecteur, à forte raison le critique, confond les personnages avec son auteur. Il oublie que le romancier est celui qui dit la vérité avec le mensonge, autrement dit, il invente des fictions qui créent l'impression de réel. Pour que le lecteur vive charnellement l'histoire racontée par l'écrivain, il doit consentir à l'épouser comme s'il s'agissait de la réalité. Si on veut saisir toutes les couleurs et les émotions dans un roman, au lieu de tenter de trouver dans les manies et les traits des personnages ceux de leur créateur, on doit accepter le principe de suspension consentie de l'incrédulité. Je pourrais cependant répondre à votre question comme un lecteur qui aurait lu La Peste  de Camus : la souffrance profonde de l'exilé est de vivre avec une mémoire qui ne sert à rien. Je ne justifie pas l'exil, je le subis.


Auriez-vous déjà des échos de certains lecteurs ?


Les échos sont dithyrambiques pour la plupart. Cela m'encourage à aller encore de l'avant et à me battre, par la plume, contre la stupidité humaine. Il y a cependant quelques lecteurs, qui ignorent probablement les œuvres de Miller et de Rabelais, qui trouvent le ton de mon écriture déroutant, politiquement incorrect, trop libre à leur goût. C'est leur droit le plus légitime. Qu'ils me pardonnent car je n'aime pas les recettes à l'eau de rose. Je n'ai pas peur des mots qui choquent. L'autocensure est le propre des écrivassiers du sérail, des faux derches et des couards. Non seulement je la refuse, mais je la combats. Si un livre ne réveille pas le lecteur par un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire, écrivit Kafka dans une lettre adressée à son ami Oscar Pollak en 1904. Pour lui, un livre doit être le coup de hache dans la mer gelée qui est en nous. La littérature est assaut contre la frontière.


Comment avez vécu la journée du lancement de votre roman ?

Ce fut un méga-lancement. Incontestablement, un grand moment, fort en émotion et en fraternité. J'y ai signé au moins 400 exemplaires. J'y ai rencontré des gens positifs et touchants, sensibles et profonds. La lecture présentée par le Théâtre le Petit Chaplin a ému l'assistance. Il y a même des compatriotes qui sont venus d'Ottawa, de Trois-Rivières et de la ville de Québec. Je tiens, au passage, à leur exprimer ici toute ma gratitude.


Est-il facile d'écrire un roman au Québec sur votre pays d'origine et le faire éditer ?

Ce n'est pas évident. Au Québec, et partout dans le monde, le roman est accepté par l'éditeur non pas forcément pour ses qualités littéraires, mais pour sa capacité à se vendre, à trouver des acheteurs. C'est souvent le roman vendable qui est publiable.


Des projets en perspective ?

Je pars pour la France et la Belgique pour une série de conférences en février 2013. Par ailleurs, je suis en négociation avec une troupe québécoise qui veut adapter Allah au pays des enfants perdus au théâtre. Si le projet aboutit, la tournée aura lieu en 2014. Je suis également en train de travailler sur Qui viendra fleurir ma tombe ? et sur un conte philosophique en vue de leur publication. Comme éditeur, je compte faire paraître bientôt un essai sur l'islamisme d'un auteur qui vit en France, un livre-CD de comptines kabyles et un roman d'un écrivain haïtien.  


Karim Akouche, Allah au pays des enfants perdus, Montréal, éd. Dialogue Nord-Sud,    2012, 204 p.

Pour plus d'information sur l'auteur : http://karim-akouche.over-blog.com


Djamila Addar

Karim Akouche : un écrivain au pays des érables




Karim Akouche au salon du livre de Montréal

L'écrivain kabyle Karim Akouche sera l'invité du Salon international du Livre de Montréal, vendredi 16 novembre, à 17h00. Des comédiens y déclameront quelques extraits de son dernier roman. Aussi, la bibliothèque de Côte-des-Neiges le convie, mardi 27 novembre à 18h00, à une rencontre publique, à l'auditorium de la Maison de la Culture du même arrondissement, où une mise en lecture de Allah au pays des enfants perdus,  suivie d'un débat, sera assurée par une troupe théâtrale québécoise.

http://www.salondulivredemontreal.com

 

Djamila Addar

 

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