Ali Amran : l'âme kabyle dans la World-Music

   
« Financer des projets ciblés pour Tamazight »

Ali Amrane : l'âme kabyle dans la World-MusicLa langue et la culture amazighes ont été transmises pendant des siècles par une longue et forte tradition orale basée notamment sur le verbe et la poésie. Chaque génération est perçue par la précédente comme une bibliothèque vivante. Mais voilà, l'évolution de l'humanité, les invasions que le peuple amazigh a subies et la présence d'une école imposée par le vainqueur sur son territoire ont complètement changé la donne.

Dans ce cas, que faire?  Dans les maisons berbères, kabyles notamment, la famille a assumé cette noble de tâche avec brio, mais ce n'était pas assez devant la pression des détracteurs de cette civilisation dans l'espace public et institutionnel.Donc, parallèlement au combat politique berbère clandestin, aux travaux de Mouloud Mammeri et aux positions tranchantes de Kateb Yacine, les artistes berbères ont porté sur leurs épaules démunies, très souvent avec peu de moyens, la promotion de la langue et du cri de leur peuple en dehors de l'espace privé. Désormais, la chanson kabyle affiche ses couleurs et s'impose avec son génie et ses combats en Algérie et en dehors des frontières. Encore là, ce n'était pas assez, notamment depuis que Tamazight ait été consacrée dans la constitution  comme langue nationale (la grande découverte!) et que l'État l'ait intégrée timidement dans le système éducatif algérien (elle est optionnelle). Ce qui a secoué les acteurs du mouvement associatif au plus haut point. En plus du fait de tirer la sonnette d'alarme quant aux dangers qui guettent sérieusement la langue et la culture amazighes, ils ont compris qu'il faut monter des projets sur le terrain pour encourager la production et la création. C'est dans ce cadre que Ali Amran a été invité à Montréal par l'association Teregwa pour collecter des fonds qui pourraient donner un peu de souffle aux auteurs de projets dans les pays de Tamazgha. Encore une autre mission qui interpelle les artistes consciencieux…

À la rencontre de Ali Amran

Il arrive parfois que l'œuvre d'un artiste soit aux antipodes de celui qui lui donne vie. D'où l'immense déception qui pourrait surgir dès la première rencontre avec lui. Il ne fût point le cas avec l'artiste Ali Amran. Son look de notre époque, ses idées, ses idéaux vont de pair avec ses chansons. Il est profondément kabyle dans son âme et universellement ouvert dans son art. C'est avec un grand sourire et un accueil chaleureux qu'il a reçu les journalistes au lendemain de son mémorable spectacle au Théâtre Le Château. Accompagné par son producteur Chris Birkett et ses musiciens, la fatigue du décalage horaire et de sa prestation de la veille n'ont aucunement affecté sa lucidité et sa cohérence. Donc, lors de notre échange, il est revenu sur la raison de sa présence à Montréal, sur son parcours d'artiste, sur le combat amazigh, sur le rôle des acteurs de la société berbère dans la sauvegarde et la promotion de sa langue, de son identité et  de sa culture et enfin sur ses projets à venir.

Un projet à la fois pour Tamazight

Dès ses premiers propos, il souligne ne pouvoir parler au nom de tous les artistes : «  Il y a des artistes qui servent Tamazight. D'autres non. Donc, chaque artiste est différent ». C'est ainsi donc que Ali a répondu à la question quant à l'apport d'un artiste amazigh dans la promotion de son identité. Depuis quelques années, les associations multiplient les activités-bénéfice pour collecter des fonds pour financer des causes ou des projets. Pour ce faire, elles sollicitent beaucoup les artistes : « C'est normal de répondre à l'appel de ces associations. Cependant, le problème réside dans leur façon de faire et même dans l'essence de leur objectif final. Au lieu d'organiser plusieurs spectacles par-ci, par-là, l'idéal serait d'organiser un méga spectacle pour un projet bien défini », dira-t-il. Aussi, ajoute-t-il : « Ce serait mieux pour ces association de se spécialiser dans un domaine clair et minutieusement ciblé pour que leur actions soient fructueuses à long terme ». À l'instar des autres artistes, Ali est sollicité par de nombreuses associations pour des levées de fonds. Il l'a fait pour une école qui vient en aide aux handicapés. Cependant, il avoue honnêtement que les artistes ne pourraient pas passer leur temps à aider : « Eux aussi, ils ont besoin de gagner leur vie et parfois même d'être aidés ».

Ali Amrane : l'âme kabyle dans la World-MusicAli Amran : kabyle et universel

Ali Amran a choisi un style artistique habillé de plusieurs genres musicaux dont le rock. Ce dernier n'est pas très côté auprès des producteurs kabyles qui courent après le gain rapide grâce aux chansonnettes de fête. Ce qui explique sa profonde déception au début de sa carrière. : « Aucun producteur n'a accepté mon produit. D'ailleurs mon album de 1994 n'est jamais sorti. C'était vraiment décourageant et frustrant, mais je n'avais pas baissé les bras pour autant. La preuve, je suis là aujourd'hui! ». Cependant, il n'y pas que les producteurs qui se méfiaient de cet éclatement artistique. Le public aussi percevait cela comme une sorte d'affront au terroir kabyle : « J'ai opté pour la musique rock, mais je suis kabyle dans l'âme et universel dans mon art. Il ne suffit pas de s'auto-plaire entre nous, il faut faire sortir notre culture de son ghetto et la faire découvrir au monde. Elle pourra également prendre des cultures des autres pour s'enrichir et s'améliorer. Je travaille sans aucun complexe avec l'Autre, mais mon défi quand je travaille dans et avec les rythmes du monde est d'apporter ma touche kabyle ». Parallèlement à son produit, Ali Amran a repris des chansons de certains artistes comme Assam Mouloud : « Je suis très ouvert sur les rythmes du monde, mais de temps en temps, moi aussi j'ai besoin de plonger ou replonger dans les chansons du terroir kabyle. C'est mon identité héritée ».

Des collaborations

Ali Amran est venu à Montréal pour donner au public kabyle un spectacle acoustique et pour soutenir les projets ambitieux et nobles de l'association Tiregwa. C'est sa première expérience dans ce genre de show. Il a réussi son pari grâce à son talent, mais aussi grâce à une équipe de musiciens talentueux qui sont sur la même longueur d'onde que lui. En effet, lors de la conférence de presse, son équipe a souligné à quel point le courant est passé entre Ali et elle. Chris Birkket, l'Américain, producteur et réalisateur, dira : « La musique kabyle va au cœur ». Daniel Largent, l'Antillais qui est à la batterie, insiste de son côté sur le caractère universel de la musique qui garde tout de même le cachet spécifique de chaque peuple : « Je joue ce que je suis. Donc, il est important de savoir d'où on vient. Dans le monde artistique, on a besoin certes du cadre, mais aussi et surtout du dehors du cadre ». Quant à Yasmin Shah, l'Américano-indienne qui est au piano et aux chœurs, après avoir exprimé sa joie d'avoir rencontré Ali et sa culture, elle a avoué qu'avec un peu plus de pratique, elle a fini par adopter les sons kabyles. D'où l'importance du travail d'équipe et des échanges entre les cultures. « C'est cela la World-Music », dira Chris qui annonce plus d'audace dans le prochain album de son protégé.

Succès de la tournée 2010en Kabylie

Les débuts de Ali Amran n'étaient pas facile. Les producteurs mercantiles et les appréhensions du public ne l'ont pas découragé, car il croyait et il croit encore en son art et à ce qu'il pourrait apporter à sa culture tout en étant ouvert sur l'universel. Ayant laissé tomber ses études de Magister en Tamazight à l'université de Tizi-Ouzou, Ali se consacre exclusivement à la musique et pour l'amour de l'art. Comme les années 1990 étaient désertiques du point de vue culturel en Algérie, Ali décide de partir aussi loin que possible en Finlande pour respirer, s'adonner à sa passion et bâtir sa vie et sa carrière. Après une dizaine d'années, on peut dire qu'il a réussi à réaliser ses rêves. En effet, en plus du fait qu'il soit un papa de deux enfants, il voit sa carrière décoller. Son peuple le découvre et l'apprécie. Les autres cultures, plus elles le côtoient, plus elles l'adoptent. Qui dirait mieux? Donc, son peuple s'est rattrapé ou s'est racheté en lui exprimant sa joie de le recevoir un peu partout en Kabylie durant sa tournée de 2010 : « 14 dates de spectacles en si peu de temps. C'était épuisant physiquement, mais je suis très satisfait de cette expérience ». Parallèlement à sa carrière d'interprète-composteur, Ali fait les doublages de dessins animés pour enfants en Kabyle : « J'aime beaucoup ce que font samir Ait Belkacem et son équipe », dira-t-il avec beaucoup de reconnaissance.

Et le statut de Tamazight?

« Il est clair que les pouvoirs politiques sont de mauvaise foi. Ceci étant dit, le combat pour Tamazight doit s'inscrire dans la qualité de la production et aussi dans la durée des luttes ciblées. Par exemple, il ne suffit pas d'avoir une chaîne de télévision en berbère. Il faut exiger des programmes de qualité en son sein. Sa présence physique est certes un acquis, mais ce n'est pas assez. Il y va de même pour l'enseignement de Tamazight. Donc, il faut que la société civile assure le suivi et revendique des produits à la hauteur de ses attentes ».  C'est ainsi que l'artiste a répondu à la question relative au statut de Tamazight en Algérie. Un message qui ne peut qu'interpeller les amoureux et amoureuses de leur identité millénaire. Et ces amoureux  sont les piliers de l'Amazighité en Algérie et en Afrique du Nord.

Djamila Addar
 

 

 

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