Slimane Benaïssa, un homme, une œuvre


Slimane Benaïssa, un homme, une œuvre"La scène est le seul pays qui me reste parce qu'elle m'a permis de renaître en dehors de mon pays". "Prophètes sans Dieu" est une pièce théâtrale audacieuse et de haute facture.

Écrite par le dramaturge algérien et auteur de Babour Ghraq (Le naufragé), Slimane Benaïssa, cette œuvre a été jouée plus de 300 fois en Europe et a été en tournée pendant trois semaines au Québec aux mois d'avril et mai 2003 grâce au Théâtre Périscope.

Créé en 1985 au Québec, le théâtre Périscope se spécialise dans la diffusion du théâtre de création et du théâtre de répertoire contemporain. Les œuvres programmées par Périscope s'inscrivent désormais dans la liste des classiques de demain. Invité par Périscope, Slimane Benaïssa et son équipe ont été à la hauteur de la réputation légendaire de l'un des géants du théâtre algérien.

La religion est l'opium des peuples, écrivait Karl Marx dans son livre-testament le "Capital". Certains voient dans les religions une forme de salut ou refuge pendant que d'autres s'en détachent sans trop chercher à comprendre la portée voire la mainmise du spirituel sur le commun des mortels. Bref, les religions sont là parmi les humains. Ces derniers cohabitent sans vraiment se connaître ou se dire de temps en temps certaines vérités. En effet, depuis la nuit des temps, le rationnel est en perpétuel conflit avec le religieux. Ce dernier sévit, menace et combat toute forme de remise en cause. La fin du XX siècle et ce début du troisième millénaire témoignent du retour  fracassant de l'intégrisme assassin et de ces guéguerres souterraines, que se font les descendants de ces trois religions monothéistes.

Ces dernières années, l'intégrisme islamique notamment ne cesse de faire des ravages et de semer la terreur à travers le monde au nom de Dieu. Slimane Benaïssa, dramaturge algérien connu et reconnu pour ses talents et ses engagements, a pris beaucoup de recul avant de traiter de cette question épineuse: la religion et ses interdits, le théâtre et la question de la représentation. Sa pièce "Prophètes sans Dieu" a fait parler les prophètes. Mieux que cela, l'auteur interpelle l'esprit critique, décomplexe l'humain et ose démystifier l'image des "envoyés de Dieu". 

"Prophètes sans Dieu" est habillée par des chants de l'époque où les trois religions monothéistes (le Judaïsme, le christianisme et l'Islam) coexistaient comme ce fut le cas en Andalousie du XIIe siècle notamment. Ces chants qui sont interprétés par Emmanuelle Drouet, accompagnée par le violon de Rachid Brahim-Djelloul (berceuse, chant d'Abraham, pèlerinage à Jérusalem et chant de prison) sont en latin et en judéo-espagnol. La berceuse par exemple annonce, en sens, l'entrée de l'enfant et, en scène, l'entrée des trois comédiens qui ont occupé la scène pendant plus d'une heure et demie. Slimane Benaïssa dans le rôle de l'auteur interpelle les prophètes Moïse et Jésus. 

Ces derniers racontent leurs expériences respectives avec Dieu et les humains, tout comme ils se sont expliqués sur certains détails ou nuances relatives à leurs messages ou leurs naissances. Mais, le point fort de la pièce fût cette longue attente de l'arrivée du prophète musulman Mahomet. Ce dernier a manqué au rendez-vous. Pourquoi ? Moïse et Jésus s'énervent et s'en prennent à l'auteur de la pièce en l'occurrence Benaïssa qui n'a pas représenté le prophète de l'Islam. Ils lui suggèrent alors d'incarner lui-même le dit personnage. L'auteur refuse, mais exprime sa disponibilité à répondre à toutes les questions relatives à l'Islam dans la mesure de ses connaissances, mais pas au nom du prophète arabe. Tout d'un coup, le public quitte le monde spirituel des prophètes pour être embarqué dans un autre débat, celui du théâtre, de la scène où tout est permis loin de toute censure ou autocensure : " La scène, dira Benaïssa, est le seul pays qui me reste parce qu'elle m'a permis de renaître en dehors de mon pays ". Les représentations dans plusieurs villes du Québec ont eu un succès foudroyant que ce soit auprès des Québécois ou des Nord-africains, les Algériens notamment.

La Nouvelle République

Djamila Addar

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