Moussa Haddad. Cinéaste et producteur

 

le passage à une autre Algérie est nécessaire

Scène du film Harraga Blues.Treize ans après son dernier film, Made in, Moussa Haddad, 75 ans, revient avec un drame social tirant sa sève de l’actualité algérienne, Harraga Blues. A l’occasion de sa projection en avant-première mondiale au 6e Festival international du film d’Abu Dhabi, le réalisateur des Vacances de l’inspecteur Tahar s’exprime dans El Watan Week-end après un silence de plusieurs années.


Ces derniers temps, le thème de l’émigration clandestine intéresse le cinéma maghrébin, algérien surtout. Pourquoi cet intérêt ?
Je n’ai pas tourné depuis plusieurs années. Je pensais à ce sujet depuis un certain temps. Il s’est imposé à mois dès que j’ai décidé de reprendre la caméra. C’est un sujet attractif, un sujet qui hurle. Je suis à chaque fois remué lorsque je découvre dans la presse la mort de jeunes en pleine mer. Les Algériens ont des questionnements sur les harraga. Comment continuent-ils de partir malgré les dangers ? Personne ne comprend encore l’attitude des harraga. Je suis dans le même cas. On se dit : pourquoi ? Mais il n’y a pas de réponse à ce pourquoi. Pour l’instant.

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-Ce n’est pas la recherche du rêve ?

Le rêve d’aller ailleurs. Les politiques ne prennent pas en charge les préoccupations des jeunes sur les plans social, culturel ou économique. Devant cette situation, le jeune Algérien veut quitter le pays. Mais il existe aussi des jeunes vivant de bonnes situations sociales qui cherchent à partir.

-Ce vouloir partir n’est-il pas le résultat de l’échec des parents, de la famille ?

Dans le film, Zine (Karim Hamzaoui) dit à sa copine Zola (Mouni Boualem) : «Je ne vais pas partir, je vais brûler, nahrag.» Le harrag ne dit jamais ce qu’il va faire. Zine dit à ses parents (Ahmed Benaïssa et Bahia Rochdi) qu’il a les papiers pour voyager. Mais en quittant la maison, il met dans une enveloppe un document signifiant le refus du visa. Ce vouloir partir ailleurs est quelque chose qui s’est modelé en cinquante ans. Ce n’est pas rien. C’est un cumul, une explosion intérieure chez chaque Algérien, jeune ou moins jeune. Il y a un ras-le-bol général.

-Justement, pourquoi les jeunes Algériens partent ou veulent partir ? L’attachement à la terre natale n’est-il pas fort ? L’adhésion à la nation est-elle remise en cause ?

Le quotidien des jeunes Algériens est fait de mal-vivre, de mal-être. Il n’y a que le foot, pas de moyens. Le rapport à l’autre sexe n’est pas bon. Les jeunes ne sont pas à l’aise. Ils sont souvent branchés sur des films étrangers à travers les DVD ou la télé. Le cinéma algérien ne comble pas le vide, ne permet pas aux jeunes d’avoir un autre point de vue sur leur existence, leur pays. Ce que les jeunes cherchent, ils le retrouvent dans les longs métrages américains ou européens. D’où cette attirance vers l’ailleurs. C’est là- bas que ça se passe, pas ici. Si j’étais jeune, j’aurais agi comme eux. Même les moins jeunes commencent à avoir la même réaction. A mon avis, il faut faire de plus en plus de films sur le quotidien des Algériens. On en est encore loin. Chez nous, l’audiovisuel ne fonctionne que durant le Ramadhan, avec les feuilletons à la télévision.

Le reste du temps, il ne se passe rien. L’imaginaire algérien ne s’exprime pas à travers le cinéma. Il y a comme un sous-développement mental... On ne se balade presque plus en Algérie, en ville ou à l’extérieur. Les Algériens, par exemple, ne font plus de pique-nique ou rarement. Mon prochain film abordera autre chose, pas la harga. Je crois avoir tout dit dans le film Harragas Blues. En tant que producteur, je pense déjà au prochain film, à un cinéma où l’histoire de l’Algérie sera relatée. Il est nécessaire de plonger dans le passé pour mieux entrevoir l’avenir. Un film sur l’histoire peut dire tant de choses. L’histoire est une recherche qui ne s’arrête jamais. Il faut s’intéresser même aux faits les plus anodins.

-Cinquante ans après l’indépendance de l’Algérie, on en est encore à constater le départ des jeunes du pays. Un pays qui les fait fuir. D’où vient ce mal ?

C’est un échec généralisé. Nous en sommes tous responsables. L’Etat démocratique n’existe pas encore. Le FLN est là depuis 1954. Ce parti semble avoir, dans l’esprit des «libérateurs» de ce pays, le profil le plus qualifié pour diriger l’Algérie. Pour eux, il était légitime que ceux qui ont mené la guerre de Libération nationale dirigent le pays après l’indépendance. Le FLN n’avait pas voulu contribuer à la création de la démocratie après 1962.

-N’est-il pas venu le moment de changer les choses. Le monde arabe bouge, le vent du changement continue de souffler en dépit de toutes les tentatives de le détourner...

Dernièrement, le président de la République a parlé du départ des anciens (déclaration de Bouteflika à Sétif, «tab jnani», ndlr). Il n’y a plus qu’à mettre en route la machine. Il est temps que dans ce pays, les hommes politiques trouvent une alternative au FLN. Le passage à une autre Algérie est nécessaire. Sans précipitation, j’entends dire. Cinquante ans après, il faut aller vers un deuxième cycle dans la vie du pays. Dans cette autre Algérie, chacun aura la possibilité de militer à sa manière pour changer les choses politiquement. Il faut qu’on s’adapte à l’idée du changement radical en Algérie. Des pays arabes ont déjà trouvé alternance. Donner le pouvoir aux jeunes est un cheminement logique. Il faut donner à ce pays une assise solide.

Au début des années 1990, l’Algérie avait eu une explosion de partis. Les gens, surtout les jeunes, croyaient en la démocratie. Je me souviens qu’à l’époque, chacun donnait son avis sur tel ou tel sujet. Il n’est pas obligatoire dans cette Algérie nouvelle que tout le monde fasse de la politique ou prenne le pouvoir. Aujourd’hui, le pouvoir de l’argent est bien présent avec l’existence d’industriels et d’hommes d’affaires. C’est un signe de nouveauté, d’une Algérie différente. Les cinéastes que nous sommes vont s’adapter à cela, faire en sorte que le pays revienne à la normalité. A partir de là, penser et produire des films sera possible.


Bon à savoir :

Harraga Blues relate l’histoire de deux jeunes Algériens, Zine Menadi (Karim Hamzaoui) et Rayan (Zakaria Ramdan), qui rêvent de traverser la Méditerranée pour retrouver «la belle vie». A 75 ans, Moussa Haddad ne cesse d’encourager les jeunes à se mettre devant la caméra et à croire en la possibilité de faire des films qui suscitent l’interrogation et permettent à l’imaginaire de retrouver une place presque perdue.

A ses débuts, Moussa Haddad a assisté les cinéastes italiens Gillo Pontecorvo pour la Bataille d’Alger et Enzo Péri pour Trois pistolets contre César. Depuis, Moussa Haddad a réalisé ses propres films comme le Peuplier, Hassan Terro au maquis et Libération. Harraga Blues aura aussi une version télévisée en feuilleton. Le scénario de Harraga Blues a été coécrit avec son épouse Amina Bédjaoui Haddad.
 

 El watan  

 

 

 

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