Allah au pays des enfants perdus


Bienvenue à l'Absurdistan


''Allah au pays des enfants perdus '' 
est le titre du dernier roman de Karim Akouche. ''Allah au pays des enfants perdus '' est le titre du dernier roman de Karim Akouche. Édité par la nouvelle maison d'édition Nord-Sud que l'auteur vient de créer, ce roman dresse un tableau absolument pas réjouissant de la vie d'une jeunesse kabyle et même algérienne livrée à elle-même dans tous les sens du terme. Le message de l'auteur est on ne peut plus clair : l'Algérie est tout sauf un pays. C'est « l'Absurdistan »'. Pour certains, le titre est clairement provocateur. Pour d'autres, il est plutôt révélateur d'une dépression collective qui a atteint son paroxysme de folie et d'improvisation dans la gestion des affaires publiques.

 

C'est la  chronique d'un échec annoncé depuis l'indépendance du pays en 1962. Un pays pris en otage par une dictature féroce dont le seul objectif est de dévier les acquis de la révolution de leur trajectoire.   Pour les uns et pour les autres, les aprioris quant au titre de l'œuvre ne servent pas à faire avancer le débat des idées et encore moins à faire progresser la création artistique. Donc, la meilleure façon de faire est de lire ce roman pour avoir l'heure juste de cette situation ô combien chaotique qui ronge plusieurs générations d'Algériens et d'Algériennes. Des générations qui sont  privées de mener une vie normale et ou  tout simplement d'avoir des rêves. Comment peut-on avoir des rêves dans un pays riche qui n'a ni foi ni loi ? Telle est la grande question !

L'histoire de ce roman qui se lit d'un trait, tourne autour de trois personnages principaux  qui vivent ou plutôt qui vivotent dans un village kabyle qui s'appelle Ath Wadhou. Ahwawi l'artiste, Zar l'étudiant et Zof le paysan ou le berger. Ces derniers sont à la fois pareils et différents de par leurs  rêves et leurs ambitions. En effet, si le constat pitoyable de leur quotidien est partagé, les solutions face aux problèmes qui rongent leur vie et leur jeunesse sont diamétralement opposées.  Zof, illettré de son état, est attaché corps et âme à la terre de ses ancêtres, la sienne. Il ne quittera pour rien au monde ses repères même s'il est conscient qu'il n'y a pas grand-chose pour améliorer sa situation : « Qui va bâtir ce pays ? Notre village se vide  chaque jour de sa jeunesse. Tout le monde part pour l'étranger. ». Pour lui, le choix est clair. Il va persister à couver sa terre et l'héritage de ses ancêtres berbères jusqu'à sa mort.

Les autres complices, écœurés par le statuquo de leur village, se mobilisent pour bâtir une maison de jeunes qui aiderait les enfants à nourrir leur esprit de la culture, du savoir et pourquoi pas des loisirs éducatifs et sains loin des passe-temps malsains et surtout loin des pyramides d'ordures qui ternissent l'image de leur patelin. En deux mois, la maison des jeunes a été construite grâce à la contribution de l'émigration notamment. Elle a été inaugurée en grandes pompes au grand bonheur de tous les habitants. C'était la fête qui augure des jours meilleurs. Enfin, c'est ce que tout le monde pensait, du moins souhaitait. Les activités commencent et Zar donnait bénévolement  des cours de soutien scolaire aux jeunes. Désormais, les jeunes ont un espace d'apprentissage, de divertissement et de création.

 Un moment de bonheur qui a rapidement viré au cauchemar par la descente sanguinaire des islamistes. Ces derniers, après avoir humilié les présents, ont brûlé la maison des jeunes, car selon eux, tout ce qui s'y faisait était à l'encontre de leur religion. Cette agression a provoqué tout un désarroi au village. Ahwawi et Zar, ayant perdu toute motivation de construire quelque chose de fructueux dans ce pays disloqué, ont décidé de partir sous d'autres cieux pour respirer.  Cependant, il n'est pas évident de décrocher un visa pour quitter ce marasme. Ils ont alors confié leur sort à un charognard de l'émigration clandestine dit Caporal. « Il n'y a pas que les étudiants qui souhaitent quitter ce pays. Même les bébés aimeraient en déguerpir avec leurs berceaux », dira Zar à son ami Ahwawi.  Pis que cela, un vieillard s'adressant au caporal étonné de le voir parmi les candidats du départ,  soulignera à son tour: « Personne n'a le monopole de la fuite, caporal ». Et la descente aux enfers commence pour tous ceux et celles qui veulent fuir leur terre natale.   


Karim Akouche, dans un français fluide, pertinent et agréable à lire, a réussi à décrire la vie cauchemardesque de ses personnages qui aiment certes leur pays, mais qui ne supportent plus le chaos dans lequel il se démène. Ses personnages sont brillants, touchants et parfois cruels envers eux-mêmes et envers l'histoire. Il faut dire qu'ils n'ont tellement pas de vie qu'ils basculent très souvent dans leurs échanges vers un langage corsé, vulgaire et grossier. Ce qui révèle leurs degrés de frustration à tous les niveaux. En somme, ils ne vivent pas. Ils n'ont ni présent ni avenir. Et leur passé demeure mystérieux.  Donc, ils tuent le temps avant que ce dernier ne les vide de toute substance humaine qu'ils ont acquise en principe  à la naissance. D'un côté, ils subissent le chômage, la chute des valeurs et la passiveté de leurs aînés face à l'adversité. D'un autre côté, ils affrontent avec les mains vides la répression et l'absence de l'État par-ci et la cruauté des islamistes par-là. Que faire? La thèse de fuir devient omniprésente dans la tête de presque tout le monde : « …Fuir est une nécessité, mon ami. Nous n'avons les pieds que pour errer et les mains que pour porter nos valises. Nous ne sommes ni lâches ni braves…Ce pays est grand par son histoire, mais tristement petit par sa mémoire. Il cherche sa voie et risque de mettre des siècles à la trouver… ».  Un livre à lire absolument…


Djamila Addar

Vous devez être connecté pour poster des commentaires

Identification

Agenda

November 2017
M T W T F S S
30 31 1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29 30 1 2 3