"Mon peuple ira dans le sens de sa libération"


Défendez la mémoire amazighe !

Fierté d'un Kabyle, d'un Algérien, d'un AmazighC'est au Théâtre Rouge du Conservatoire de musique et d'art dramatique de Montréal que la troupe La traversée a rendu hommage au chantre de la chanson kabyle et algérienne Matoub Lounès. Au programme une projection d'un documentaire sur la vie de l'artiste, une chorégraphie inspirée de la chanson Kenza, une lecture de la traduction d'une autre chanson de Lounès ''sœur musulmane'', des poèmes dédiés au rebelle et enfin une série de chansons interprétées par des artistes kabyles qui vivent au Québec.

 

Fierté d'un Kabyle, d'un Algérien, d'un Amazigh

Réalisé par Hacemess et commenté par Crystal Racine, ce documentaire a dressé brièvement, mais d'une façon percutante, la vie de Matoub Lounès, ses œuvres et son combat cohérent et constant pour l'identité amazighe et la justice sociale dans son Algérie. Le commentaire, rédigé par Karim Akouche, a fait voyager le public dans le monde de Matoub qui est étroitement lié à celui de sa Kabylie et de son Algérie. Venu au monde en pleine révolution algérienne contre la France coloniale, Lounès a non seulement tété le lait de sa mère artiste, mais également absorbé la rage des révolutionnaires algériens et kabyles qui avaient refusé de plier devant le dictat du colonialisme français. Donc, les images de l'Algérie des années cinquante qui défilaient étaient poignantes. La misère qui rongeait la Kabylie aussi. Ces moments, immortalisés par des caméras, interpellent ceux et celles qui pensent que les changements arrivent sans effort, sans douleur et surtout sans vision et détermination. Arrive alors l'indépendance du pays sans qu'elle ne soit accompagnée de libertés citoyennes. Les enfants du peuple se retrouvent livrés à eux-mêmes. Par conséquent, ils doivent se débrouiller pour s'imposer dans le domaine de leur choix, quand ils ont le choix évidemment. C'est le cas de Matoub. Habité par l'idée de devenir artiste, il confectionne une guitare de fortune à l'instar des jeunes de sa génération en attendant la superbe guitare, un cadeau offert par son père qui habitait alors en France. Vers la fin des années 1970, la Kabylie commence à découvrir timidement un chanteur à la voix imposante et au verbe cru et dérangeant. En 1978, il chante en duo avec Idir, un autre artiste qui a modernisé la chanson kabyle au point de traverser les frontières de son pays et de séduire toute la planète. Les années 1980 et en partie les années 1990 sont les plus belles années de Lounès du point de vue artistique notamment. Ses œuvres étaient portées par la Rue et la génération matoubienne est née. Point de concession sur tamazight. Le combat continue. Mulac Tamazight, ulac, ulac, scandait toute cette jeunesse kabyle fière de sa kabylité et de son identité amazighe. Désormais, le phénomène Matoub Lounès est là. Il faut faire avec. Ses détracteurs n'ont pas réussi à l'écarter de la Rue et ni à l'effacer de la mémoire de son peuple. Son talent a noyé tous les jaloux et a imposé respect et considération au sein de la famille artistique qui ne le prenait pas au sérieux au début de sa carrière.


La résistance face au déni et à la répression

" Je suis un artiste, j'aurais aimé juste chanter dans la quiétude, mais ce qui se passe ne me laisse pas indifférent. Je m'exprime contre les injustices. Donc, je n'ai pas choisi mon destin. Il est ainsi ", telle est donc, l'une des interventions poignantes de Lounès Matoub à propos de la malédiction qui s'est abattue sur son pays et sur son identité amazighe. Il y avait d'abord l'école algérienne qu'il rejette en bloc, ensuite le printemps berbère de 1980 auquel il a rendu hommage, octobre 1988 qui l'a criblé de balles haineuses et racistes, le kidnapping de 1994 qui a failli l'emporter, l'assassinat des meilleurs enfants d'Algérie qui l'a ébranlé et enfin son propre assassinat qui a mis fin à l'une des plus belles carrières qu'un artiste aimerait avoir dans sa modeste vie. Toute cette vie magnifique, géniale, riches et douloureuse a été relatée dans ce court métrage embelli par les chants, les interventions, les fans et le pays de l'artiste. Plus on avançait dans la projection, plus on réalise que le plus grand travail sur le poète, honoré par l'UNESCO en 1994 et adulé par son peuple, reste à faire. En effet, un homme artiste qui a foi en son identité et en son pays ne pourra jamais disparaître de la mémoire collective. Et la mort, cette maudite évidence, craint définitivement les poètes, car elle ne prend que leur corps, jamais leur esprit et encore moins leur cri de justice et d'amour.


Des poèmes et un monologue pour Lounès

Trois artistes dont deux poètes et un dramaturge ont rendu hommage à  Matoub à leur manière. Nelly Roffé du Maroc a lu son court poème dans lequel elle a fait l’éloge de la beauté de l'âme de Matoub et de sa Kabylie natale : « Tu persistais à parler…Ta terre sentait l'orange amère », conclut-elle. Le poète et écrivain haïtien, Josaphat-Robert Large, a été plus profond et plus généreux dans son hommage. Il a en effet composé un poème excellent et renversant. En gros, il interpelle un peuple à prendre en charge le sang du poète qui est malheureusement le prix d'un rêve que caressent tous les peuples opprimés. Pour le poète haïtien, qui s'est déplacé des États-Unis spécialement pour l'évènement, la musique de Matoub a semé et entretenu son sang et le sang pluriel pour que vive la mémoire d'un peuple, son peuple. Les générations de Kabyles ont semé tes sons et ton sang en flots de musique sur l'Algérie. Arab Sekhi, connu pour ses pièces de théâtre en kabyle, a présenté un monologue émouvant dans lequel il a mis l’accent sur douleur de la mère de Lounès, son fils unique. Arab, même s'il se déplaçait beaucoup sur scène, son regard meurtri est rivé sur une Foda agrippée à une chaise. Aucune compensation ne pourrait combler ce vide dans le cœur et la tête d'une mère. Le coup était fatal, mais pas seulement pour la mère physique. Il l'est aussi pour la mère patrie, pour la Kabylie et l'amazighité. Les forces du mal voulaient interdire à l'artiste de respirer l'oxygène de son Algérie. Elles ont tué l'homme, mais ses chants et ses combats continuent à savourer l'air de la Kabylie et de l'Algérie contre vents et marées.


Kenza ma fille, ne pleure pas

Composée après l'assassinat de Tahar Djaout, Liabèss, Flici, Rachid Tighziri et Smail Yefsah pour ne citer que ceux-là, cette chanson a rongé et continue à tourmenter l'âme des démocrates algériens qui ont été sacrifiés au grand bénéfice des islamistes et de la mafia du parti unique. Karim Akouche a choisi cette chanson-hommage à la fille de Tahar Djaout pour dresser un tableau de l'ampleur du drame qui a secoué la famille qui avance et de l'immense douleur que pourrait ressentir un enfant privé brutalement d'un père aimant. Donc, cette chorégraphie qui est une sorte de " Transe pour Matoub Lounès ", a été jouée par la danseuse et comédienne Danielle Godin. Celle-ci a été accompagnée par le musicien Iv, la chanteuse Zahia et l’artiste Rezki Grim à la percussion. Toute cette dynamique était au tour d'un portrait de Matoub peint par  Thanina Slimani qui a animé toute la soirée. Les mouvements de Danielle et la voix de Zahia ont dégagé une atmosphère d'émotion insoutenable. Les gens pleuraient discrètement dans la salle. C'était très beau et très douloureux à la fois. Et comme disait Lounès, tous ces sacrifices sont pour l'Algérie de demain. Donc, Kenza ma fille, notre fille, ne pleure pas.

Sœur musulmane versus femme moderne

Crystal Racine entre sur scène en tenue d'une sœur musulmane. Elle commence à lire le texte ''sœur musulmane'' de la chanson de Lounès Matoub. Au fur et à mesure qu'elle le lisait, le public découvre ou redécouvre le statut de mineure qu'on colle à la femme algérienne. Elle est réduite au silence et à la soumission au nom de Dieu. Sa vie est prise en otage, sa beauté ravagée et sa dignité piétinée. Cette femme, aura-t-elle droit de cité au sein de son peuple? Pour Lounès, les vraies femmes se démarquent et les autres …elles continueront à subir les chaînes et la servitude. Crystal Racine plus elle avance dans la lecture solennelle du poème traduit au français, plus, elle affiche par ses mouvements, par ses regards la détermination des vraies femmes, adulées par Matoub, à briser les chaînes de la honte pour être libres. Elle finit donc par enlever le voile pour clore la lecture sur une note d'espoir et de dignité.  


Place à la musique de Lounès

La chanson d'un artiste engagé est une œuvre qui ressemble à la toile d'un peintre engagé et fou. Toutes les tentatives de décortiquer les messages qui y sont véhiculés demeurent très souvent vaines, ou donnent l'illusion à certaines personnes d'avoir tout saisi.  Des livres s'écrivent, des thèses universitaires se font, des débats entre artistes ou intellectuels s'enchaînent. Cependant, un moment donné, on met tout cela de côté et on revient à la source, à l'œuvre en se disant qu'il y aurait sûrement quelque chose qui a échappé à la compréhension. C'est pour cela que tout le concept de l'hommage est intercalé par des chansons de Lounès qui sont interprétées par  Zahia Belaid, Zahir Ouali, l'artiste compositeur Rezki Grim et Nacer Hamlat. Toutes ces chansons ont été soutenues par l'orchestre  composé par Zahir Ouali, Rezki Grim, Nacer Hamlat, Mourad Itim et Mourad Hamidi à la guitard et Akli Lamsi à la percussion. Des tubes comme Kenza, Aya ahlili, Idurar idelamriw, Ammi Azizen et plusieurs autres ont retenti dans cet endroit de l'art de Montréal. Matoub n'en serait que ravi. Il serait également fier de ses frères et sœurs qui perpétuent ses cris et sa détermination de mener le combat jusqu'au bout.  


Place au concret!

La soirée a pris fin vers 23 h. Le public était très satisfait de la programmation. Hacemess, Zahir Ouali et Karim Akouche et tous les participants et participantes ont réussi leur évènement loin de toute connotation folklorique. En effet, travailler le contenu est l'unique moyen de servir la culture et la mémoire d'un peuple. Leur concept a sans aucun doute dressé un aperçu de l'univers immense de Matoub. Un univers qui a séduit et ébloui des artistes d'autres pays, d'autres cultures. C'est ainsi qu'on pourrait aussi assurer une grande visibilité à la cause et l'identité amazighes étouffées par la politique panarabiste de l'Afrique du Nord. Tanina Slimani n'a pas omis d'annoncer la naissance d'un Centre culturel kabyle à Montréal. Une initiative qu'on ne pourrait qu'encourager et entretenir. Le chemin du combat est certes plein d'embûches, mais le peuple amazigh ira dans le sens de sa libération grâce au génie et à l’unité de ses enfants.

Djamila Addar

 

La traversée a rendu hommage au chantre de la chanson kabyle et algérienne Matoub Lounès.

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