Le Kabyle : la langue de Zahra

Le Kabyle : la langue de Zahra« Ce n'est pas un film sur ma mère, c'est un documentaire sur l'émigration à travers l'histoire de ma mère. J'ai trouvé en elle un excellent medium »

La 28ème édition du festival vues d'Afrique a décerné le prix du meilleur documentaire à ''La langue de Zahra'' de Fatima Sissani.

Cette dernière qui est à ses premiers pas dans le monde du documentaire est venue à Montréal spécialement pour présenter son produit. En effet, les deux projections qui ont eu lieu lors de ce festival, ont été suivies par des débats très intéressants.  Ce documentaire qui est entièrement en kabyle, mais sous-titré en français ou en anglais pour ratisser large, relate l'univers d'une femme kabyle arrachée dans la quarantaine à son milieu naturel, sa terre natale en l'occurrence la Kabylie, pour vivre dans la banlieue parisienne. Elle devait suivre son mari. Tel a été son destin. Arrivée en France, elle s'est retrouvée dans un pays qui n'est point le sien et dans lequel elle doit apprendre à se débrouiller du mieux qu'elle pouvait pour élever ses enfants. Ces derniers ont eu donc la chance d'apprendre le kabyle et les valeurs de la Kabylie sans y être, sans y vivre. Zahra, la mère, ne vivait qu'en kabyle en plein cœur de Paris. Plus de 30 années se sont écoulées depuis le début de son exil, mais elle n'a jamais cessé de rêver de retourner chez elle, en Algérie. Parmi ses enfants, Fatima Sissani, la réalisatrice du documentaire.  

Une représentation faussée par les préjugés du lourd passé colonial

Fatima Sissani a décidé de plonger dans l'univers du documentaire pour réhabiliter l'image de sa mère et toutes les femmes émigrantes au foyer : «  J'étais fatiguée du regard de la société française sur la première génération d'émigrants. Fatiguée de voir à quel point elle ignorait la culture dont ces gens sont porteurs. Ils étaient perçus comme des indigènes sans culture ». Avec le temps et la maturité, ces enfants de cette première génération d'immigrants ont pris conscience de la richesse culturelle et linguistique que portaient leurs parents en eux. Du coup, ceux qui regardaient leurs parents avec un certain complexe, car analphabètes, remettent en cause d'abord leur perception vis-à-vis de leur héritage familial pour ensuite dénoncer haut et fort le mépris que leur affiche le pays d'accueil. La réalisatrice fait partie de cette génération qui voue une admiration sans borne pour sa  mère notamment et elle veut que la France le sache : « Nos parents sont des orateurs talentueux et ont un imaginaire fertile. Cependant, les hommes sont perçus comme des indigènes et uniquement commne une force de travail. Les femmes, quant à elles, sont pour eux des Fatimas, des femmes contrées au foyer pour les taches ménagères » Et pourtant, cette génération a porté en elle la  civilisation millénaire d'un pays qu'elle a quitté par la force des choses. Une civilisation qu'elle a entretenue par l'oralité, la poésie notamment et l'amour qu'elle a eu pour ses racines : « Pour ma mère, composer de la poésie orale, c'est sa vie », dira Fatima. En effet, Zahra, sa mère,  n'a jamais coupé les ponts avec sa Kabylie. Elle est restée la femme kabyle, la fille du pays, même en plein cœur de Paris. Chaque été, elle retrouve sa terre, ses amies, ses voisins, son village. Elle respire, le temps de quelques semaines, l'air dont elle a été privée durant des mois, des années.

L'impact du documentaire

Le Kabyle : la langue de ZahraL'œuvre de Fatima a eu un écho dans toute la France. Il a réussi à toucher plusieurs franges de la population. Aussi, il a traversé la Méditerranée pour atterrir en Kabylie, à la maison de la culture Mouloud Mammeri où il a été très bien reçu. Il a eu même le premier prix lors du festival du film amazigh : « Ce documentaire a été perçu comme un hommage à la mère. Il a touché tout le monde. Il était une sorte d'entrée dans l'univers féminin ». D'ailleurs, l'une des filles de Zahra a été plus explicite dans son témoignage : « Ma mère nous a construits par la langue kabyle. Je ne vois mes enfants se contenter de la culture française. Il faut qu'ils aient la culture et les valeurs kabyles aussi. À défaut, ce serait l'échec de ma vie ». À Montréal, le documentaire a également accroché les Algériens, les Kabyles en particulier qui l'ont vu. Le réalisateur algérien Rabah Boubras, s'adressant à la réalisatrice lors du débat a dit : « Je viens d'effectuer un voyage magnifique de 1h30 mn dans la Kabylie ancienne sans musique ». Ce que Fatima a retenu de son expérience familiale, même si elle insiste sur le fait que ce documentaire n'est pas du tout un film sur sa famille, est qu'elle n'a jamais eu de doute sur l'identité de ses parents : « La langue kabyle était la langue de la maison, de la transmission des valeurs. C'était une bibliothèque vivante qui a bercé notre vie familiale ». Pour conclure, elle rajoute une évidence qui est sa propre vie à elle: « Ma patrie, c'est l'émigration ». Un autre monde à découvrir.

Au-delà de l'objectif  initial de Fatima

La réalisatrice a donné vie à un documentaire entièrement en kabyle. Si certains pouvaient le voir comme un acte militant pour l'amazighité, ce serait une erreur. En fait, l'objectif de Fatima est tout simplement de mettre en évidence le génie de ces femmes au foyer de la première génération d'émigrants nord-africains, algériens en particulier. À travers l'histoire de sa mère, on  découvre le monde étouffé voire sous-estimé de ces femmes extraordinaires qui ont su inculquer à leurs enfants les valeurs du pays d'origine. La force de Zahra réside donc dans l'amour qu'elle porte pour sa langue maternelle au point de la transmettre à ses enfants avec un naturel qui force l'admiration. Cependant, l'existence voire l'impact de ce documentaire dépasse de très loin les arguments de son auteure. Il arrive au moment où la langue berbère n'a pas encore son statut officiel dans son propre pays 32 ans après le printemps berbère de 1980. La Kabylie qui a bien reçu ce produit culturel se retrouve dans un documentaire qui lui parle dans sa langue et avec ses émotions. Il rejoint de facto la bibliothèque du cinéma amazigh qui a été inaugurée par Bouguermouh avec sa Colline oubliée, Azzeddine Meddour avec sa montagne de Baya, Belkacem Hadjadj avec Son A macahu. Et tant mieux pour la langue de ma mère, de sa mère, de nos mères!

Djamila Addar

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